On me dit : plus de cent millions de Congolais vivent aujourd’hui dans le pays. Demain, ils seront davantage. Après-demain, davantage encore. J’entends aussitôt surgir le mot qui accompagne désormais toutes les discussions sur l’avenir du Congo : démographie. Puis vient la question, plus inquiétante : sommes-nous devenus trop nombreux ? Je me méfie de cette formule. Trop nombreux par rapport à quoi ? À la superficie du pays ? Aux terres réellement accessibles ? Aux ressources disponibles ? Aux écoles ? Aux hôpitaux ? Aux emplois ? Aux infrastructures urbaines ? Ce ne sont pas les mêmes questions et elles ne conduisent pas aux mêmes réponses. C’est ici, me semble-t-il, qu’il faut commencer. La République démocratique du Congo possède un territoire immense. Mais une grande superficie ne signifie pas que tout l’espace est également habitable, aménagé, accessible ou économiquement productif. Il faut donc se garder de cette facilité qui consiste à diviser mécaniquement le nombre d’habitants par le nombre de kilomètres carrés pour conclure que nous avons encore beaucoup de place. La question démographique ne se réduit pas à la superficie, elle concerne aussi la manière dont la population se répartit, la concentration dans les villes, l’accès aux terres, les infrastructures et la capacité de l’économie à répondre aux besoins d’une population en croissance. Voilà pourquoi je ne crois pas que la bonne question soit simplement : « Sommes-nous trop nombreux ? » Je me demande : sommes-nous capables d’organiser notre territoire, notre économie et nos institutions à la mesure de la population que nous avons et de celle que nous aurons demain ? Cette question me paraît plus difficile. Elle est aussi plus honnête. Je refuse d’accuser les enfants. Je ne voudrais surtout pas que la réflexion démographique aboutisse à une conclusion aussi facile que dangereuse : nous sommes pauvres, parce que nous sommes trop nombreux. Je refuse cette manière de raisonner. L’enfant congolais n’est pas responsable de l’état d’une route, de l’absence d’un centre de santé, du chômage de son grand frère. Il n’est pas davantage responsable des insuffisances de la planification publique. Je me demande parfois si nous ne faisons pas porter à la démographie le poids de nos propres insuffisances. C’est tellement commode. La population augmente : voilà le coupable. Mais la croissance démographique est un phénomène qu’un État doit précisément apprendre à anticiper. Nous disposons d’estimations sur l’évolution de la population, sur sa structure par âge, sur les tendances de la fécondité et sur l’urbanisation. Nous pouvons donc prévoir les grandes évolutions auxquelles le pays sera confronté. Nous savons qu’il faudra davantage d’écoles, de centres de santé, d’emploi. La vraie question est donc celle-ci : que faisons-nous de cette connaissance ? Ce qui me préoccupe n’est pas que la population augmente. C’est que nos institutions puissent continuer à agir comme si cette augmentation n’existait pas. Kinshasa me donne parfois le vertige. Il suffit de circuler dans Kinshasa pour comprendre que la démographie n’est pas une abstraction. Je vois une ville qui s’étend, des quartiers qui se développent, des familles qui cherchent un logement, des jeunes qui cherchent une activité, des moyens de transport saturés et des services publics soumis à une pression croissante. Mais il faut être précis : ce que je vois à Kinshasa ne résume pas toute la situation démographique de la RDC. Le Congo n’est pas Kinshasa. La capitale concentre une population considérable et connaît une urbanisation rapide. D’autres villes connaissent également des transformations importantes, tandis que de nombreuses zones rurales sont confrontées à des problèmes tout différents : éloignement des services, faiblesse des infrastructures, difficultés de transport, accès limité aux marchés et faible productivité. La question démographique doit donc être pensée à plusieurs échelles. À l’échelle nationale, il faut regarder la population, le territoire et les capacités productives. À l’échelle urbaine, il faut regarder la concentration de la population et l’organisation des villes. À l’échelle locale, il faut regarder les conditions concrètes dans lesquelles vivent les familles. C’est seulement ainsi que l’on peut comprendre ce que signifie réellement la pression démographique. Nous avons confondu richesse naturelle et prospérité. Il y a une autre confusion que je rencontre souvent dans les discours sur le Congo. Nous parlons d’un pays riche en ressources naturelles et, dans le même temps, nous parlons d’une population qui manque de tout. Il n’y a pourtant aucune contradiction. Le cuivre, le cobalt, la forêt, le fleuve sont des ressources. Les terres agricoles et le potentiel hydroélectrique sont également importants. Mais une ressource naturelle ne devient pas automatiquement une infrastructure scolaire, hospitalière, routière, une entreprise ou un emploi. C’est ici que je crois que se trouve l’un des grands malentendus de notre discours national : nous confondons encore trop facilement richesse naturelle et prospérité sociale. Un pays peut posséder d’immenses ressources naturelles et avoir une population pauvre. La richesse du sous-sol ne suffit pas à produire la prospérité des ménages. Il faut de la transformation, des infrastructures, des investissements, des compétences, des institutions capables d’assurer la continuité des politiques publiques et une économie qui crée de la valeur au-delà de l’extraction des matières premières. La démographie intervient alors dans cette équation, mais elle n’en constitue pas l’unique variable. La démographie augmente les besoins, mais elle peut aussi augmenter les possibilités. Je ne peux donc pas dire que la démographie ne joue aucun rôle dans nos difficultés. Ce serait aussi simpliste que de lui attribuer toutes nos difficultés. Une population qui augmente rapidement signifie davantage de besoins. Il faut construire davantage d’écoles, former davantage d’enseignants, développer les soins de santé, produire davantage de logements, améliorer les transports, fournir davantage d’eau et d’énergie, et créer suffisamment d’activités économiques pour les nouvelles générations. La démographie exerce donc une pression réelle. Mais je refuse de regarder cette population uniquement comme une charge. Lorsque je rencontre de jeunes Congolais, je ne vois pas d’abord des bouches supplémentaires à nourrir. Je vois des étudiants qui veulent apprendre, des jeunes qui veulent travailler, créer, entreprendre, écrire, enseigner, soigner, construire. Je vois une énergie humaine. La question devient alors : comment transformer cette énergie en force productive et en capacité collective ? C’est dans ce contexte que l’on peut parler de dividende démographique. Une population relativement jeune peut contribuer fortement au développement lorsqu’elle bénéficie d’une éducation de qualité, d’une bonne santé, d’une formation adaptée et surtout de possibilités réelles d’activité économique. Mais la jeunesse d’une population ne produit pas mécaniquement un dividende. Il faut créer les conditions qui permettent à cette jeunesse de devenir productive. Autrement dit, le problème n’est pas simplement d’avoir beaucoup de jeunes. Le problème est de savoir ce que l’économie, l’école et l’État permettent à ces jeunes de devenir. Et les femmes dans tout cela ? Je ne peux pas parler de démographie sans parler des femmes. Car derrière les statistiques de fécondité, il y a des femmes concrètes, des familles concrètes et des décisions qui appartiennent d’abord aux personnes concernées. Je me méfie donc de l’expression « contrôle de la population » lorsqu’elle donne l’impression que les citoyens seraient eux-mêmes une variable administrative que l’État devrait simplement réduire ou augmenter. Je préfère parler de liberté, d’information, d’éducation, de santé et de choix. Une politique démographique respectueuse des personnes doit permettre aux femmes et aux couples de disposer des informations et des services nécessaires pour prendre leurs propres décisions concernant leur vie familiale. L’objectif ne devrait pas être de considérer les familles comme un problème démographique à corriger. Il devrait être de leur permettre de choisir dans de bonnes conditions. Cela change profondément la manière de penser la démographie. Alors, sommes-nous trop nombreux ? Je reviens à ma question de départ. Je ne crois pas que l’on puisse répondre sérieusement par un simple oui ou un simple non. Oui, la population congolaise augmente rapidement. Oui, cette croissance augmente les besoins en éducation, en santé, en logements, en eau, en énergie, en transports et en emplois. Oui, certaines villes, particulièrement Kinshasa, connaissent une pression démographique et urbaine considérable. Oui, les prochaines décennies vont imposer à l’État des efforts de planification beaucoup plus importants. Mais rien de tout cela ne permet de conclure que les Congolais seraient simplement « trop nombreux ». Le terme lui-même me paraît insuffisant. La question n’est pas de savoir si cent millions, cent cinquante millions ou deux cents millions de personnes constituent abstraitement un nombre excessif. La vraie question est de savoir si l’économie, les infrastructures et les institutions peuvent accompagner cette évolution. Une population nombreuse peut constituer une contrainte lorsqu’elle dépasse les capacités d’une économie et de ses services publics. Elle peut aussi devenir un atout lorsqu’elle est éduquée, en bonne santé, productive et intégrée dans une économie capable de créer suffisamment de valeur. C’est pourquoi je me méfie des explications qui font de la démographie la cause première de la pauvreté congolaise. La population augmente, les capacités productives devraient augmenter également. La population s’urbanise, les villes devraient être planifiées. Le nombre de jeunes augmente, l’éducation et l’économie devraient leur offrir des possibilités. Les besoins augmentent, les recettes publiques, les infrastructures et les services devraient suivre. Voilà le véritable défi. Regarder devant soi. Ce qui m’inquiète finalement le plus n’est pas le nombre de Congolais. C’est notre difficulté à penser le temps. Nous connaissons les grandes tendances démographiques. Nous savons que la population continuera d’augmenter, que les villes continueront de se transformer, que de nombreux jeunes arriveront chaque année à l’âge de travailler. Nous savons donc, au moins dans leurs grandes lignes, les problèmes qui nous attendent. Ce que nous ne savons pas encore suffisamment, c’est l’existence de la volonté politique et de la capacité institutionnelle de nous y préparer.
José Tshisungu wa Tshisungu


