Chronique d’un fourvoiement politique congolais
Je me demande ce qui se passe dans la tête d’un homme politique lorsqu’il quitte son pays pour aller parler de démocratie à l’étranger. Je me demande aussi ce qu’il emporte avec lui : ses convictions, ses rancœurs, ses ambitions, ou cette vieille espérance de revenir un jour au pouvoir. Peut-être emporte-t-il tout cela à la fois. Je ne prétends pas sonder les consciences. Mais je sais que certaines rencontres finissent par éclairer les hommes davantage qu’ils ne l’auraient souhaité. Le conclave de la C64 à Rome, en cette fin d’octobre 2026, me laisse précisément cette impression. Des opposants congolais se retrouvent dans la capitale italienne pour réfléchir à l’avenir politique de leur pays et envisager un dialogue national. À première vue, rien d’étonnant. Le Congo a besoin de dialogue, le chef de l’État a enclenché le processus. Mais je me méfie des évidences. Dans notre pays, le mot dialogue a beaucoup servi. On l’a prononcé dans les moments de crise, on l’a invoqué pour sortir des impasses, on l’a parfois utilisé pour justifier des arrangements dont le peuple découvrait ensuite le prix. À force de l’entendre, je finis par me demander si nous lui donnons encore son véritable sens. Car dialoguer pour sauver un pays n’est pas la même chose que se réunir pour préparer le retour des uns et des autres dans les institutions. Lorsqu’on prétend représenter une population qui souffre, on ne peut pas lui demander de faire confiance à ses intentions : il faut lui en donner des raisons. C’est ici que le rendez-vous de Rome devient embarrassant. Je pense d’abord à Joseph Kabila. Son nom ne peut plus être évoqué dans le débat politique congolais comme s’il s’agissait simplement d’un ancien président parmi d’autres. Il a été condamné à mort par la justice congolaise et se trouve associé à une dynamique politico-militaire qui soulève de graves questions sur l’avenir de notre pays. Les rapports entre cette dynamique, les groupes armés opérant dans l’Est et les soutiens rwandais dont ceux-ci bénéficieraient doivent être examinés avec le sérieux qu’exige la situation. Dans le cas de Kabila, accusé d’être commanditaire de plusieurs assassinats, je ne confonds pas la nécessité de la justice avec le désir de vengeance. Pendant que des hommes discutent de l’avenir de la République, d’autres dans l’est cherchent encore un endroit où dormir sans craindre les armes. Je ne peux pas oublier ce contraste. Il me paraît même constituer le point de départ de tout jugement sérieux sur la politique congolaise. Que vaut une stratégie d’opposition si elle ne prend pas d’abord la mesure du malheur de ceux au nom desquels elle prétend agir ? Je veux bien que l’on me parle de paix. Je veux bien que l’on m’explique qu’aucune crise ne se résout sans compromis. Mais je voudrais alors savoir quel compromis on envisage, avec qui, pour obtenir quoi, et à quel prix. Je voudrais surtout que l’on dise ce que deviendront les victimes dans cette grande conversation entre dirigeants. Car c’est là que je vois le danger : nous risquons une fois encore de parler du Congo sans parler suffisamment des Congolais. Je ne demande pas que l’on refuse toute négociation avec un adversaire politique. L’histoire enseigne que des hommes qui se sont combattus ont parfois fini par s’asseoir à la même table. Il serait absurde de prétendre que la paix doit attendre que tous les protagonistes se soient mutuellement pardonné. Mais je refuse de considérer que la nécessité de négocier dispense de nommer les responsabilités. Il y a une différence entre parler à quelqu’un pour faire cesser les combats et lui accorder, par avance, une respectabilité politique. Il y a une différence entre rechercher une issue à la guerre et laisser croire que les violences commises contre les civils ne seraient qu’un épisode regrettable dans une lutte pour le pouvoir. Cette différence me paraît essentielle. Si nous la perdons de vue, le dialogue risque de devenir le refuge commode de ceux qui souhaitent tourner la page sans avoir à rendre de comptes. Je sais que le mot criminel est lourd. Il ne m’appartient pas de prononcer des condamnations à la place des tribunaux. Mais cette prudence juridique ne doit pas nous conduire à une prudence morale qui confinerait à la lâcheté. Les crimes établis doivent être jugés ; les responsabilités doivent être recherchées ; les violences contre les populations doivent être condamnées sans détour. La justice n’est pas l’ennemie de la paix. Elle est l’une de ses conditions les plus difficiles, mais aussi les plus nécessaires. À Rome, une autre question me retient : celle de la crédibilité de l’opposition elle-même. La présence d’Augustin Matata Ponyo dans cette coalition me ramène à l’affaire Bukanga-Lonzo, ce projet agro-industriel devenu l’un des symboles des interrogations congolaises sur la gestion de l’argent public. Son nom est associé à des poursuites pour détournement de fonds dans ce dossier. Je ne peux m’empêcher de poser une question politique. Lorsqu’un homme aspire à exercer de nouveau des responsabilités publiques, ne devrait-il pas comprendre que les affaires concernant sa gestion passée appellent des explications particulièrement claires ? Et lorsqu’une coalition se présente comme une alternative au pouvoir, ne devrait-elle pas être plus exigeante encore à l’égard de la probité de ses propres membres ? Je ne crois pas que l’opposition doive être composée d’hommes irréprochables en tout point de leur existence. Une telle exigence serait aussi vaine qu’injuste. Ce que j’attends d’elle est plus simple : qu’elle ne réclame pas pour ses adversaires une rigueur qu’elle refuse aux siens. L’opposition ne doit pas croire que le seul fait de combattre le pouvoir lui confère une supériorité morale. Je ne vois aucune raison d’accorder ce privilège à qui que ce soit. Le statut d’opposant n’est pas un certificat de vertu. C’est peut-être ce qui me désole le plus dans notre vie politique : les hommes changent de place, les alliances se défont et se reforment, les discours prennent de nouvelles couleurs, mais le peuple retrouve trop souvent les mêmes interrogations. Qui défend réellement ses intérêts ? Qui se souvient de ses souffrances lorsque vient le moment de négocier ? Qui est disposé à renoncer à un avantage personnel lorsque l’intérêt national l’exige ? Je n’ai pas la naïveté de croire que la politique puisse se passer de calculs. Je sais que les rapports de force comptent, que les compromis sont parfois inévitables et que les hommes ne sont pas mus par les seules convictions qu’ils affichent. Mais il y a une limite au-delà de laquelle le réalisme politique devient une excuse. C’est lorsque tout est permis au nom de l’objectif poursuivi, lorsque la conquête du pouvoir finit par justifier les alliances les plus contradictoires. Négocier la fin d’une guerre n’est pas négocier l’oubli des crimes. C’est cette distinction que j’attends de la C64. Si ses dirigeants veulent rencontrer Joseph Kabila, qu’ils expliquent aux Congolais le sens de cette démarche, les limites qu’ils entendent lui assigner et les garanties qu’ils exigent. Qu’ils disent ce qu’ils pensent des violences commises contre les civils, des groupes armés et des soutiens rwandais qui alimentent la guerre. Qu’ils montrent enfin comment leur initiative peut servir la paix sans devenir une opération de réhabilitation politique. Je ne leur demande pas de renoncer au dialogue. Je leur demande de ne pas se servir du dialogue pour éviter les questions difficiles. Je voudrais pouvoir croire que la réunion de Rome aura permis à ces opposants de mesurer la responsabilité qui accompagne leurs ambitions. Peut-être se sont-ils parlé avec sincérité ; peut-être ont-ils envisagé des solutions utiles. Je ne connais pas le contenu de toutes leurs conversations et je ne veux pas prêter à chacun des intentions que je ne peux établir. Mais leurs déclarations publiques et les choix qu’ils feront désormais devront dissiper les inquiétudes qu’a fait naître leur démarche. La C64 a le droit de chercher une issue à la crise congolaise. Elle n’a pas le droit de demander au peuple de suspendre son jugement.
José Tshisungu wa Tshisungu


