LE KATANGA ET LA TENTATION SÉPARATISTE

Le nom Katanga me ramène d’abord au cuivre. Je pense à ces creuseurs qui descendent dans les mines, parfois au péril de leur vie, avec l’espoir de tirer quelques richesses d’un sous-sol qui a fait la fortune de tant d’autres. Cette image m’accompagne lorsque j’entends reparler d’un Katanga indépendant. Je me demande alors comment un territoire aussi riche peut devenir le lieu d’une nouvelle contestation de l’unité congolaise. La première réponse vient généralement des défenseurs de l’intégrité territoriale : les frontières de la République démocratique du Congo sont intangibles. Je ne conteste pas ce principe. Mais je me demande si sa répétition suffit à résoudre le problème. Les frontières sont une réalité juridique et politique ; elles ne garantissent pas, à elles seules, l’adhésion des populations à l’État qui les réunit. Pour que l’unité tienne, encore faut-il que les citoyens aient des raisons de la défendre, qu’ils trouvent une certaine justice dans les institutions et qu’ils puissent envisager leur avenir autrement que dans la résignation. Je voudrais donc examiner la tentation séparatiste katangaise sans me laisser entraîner ni par les promesses de ceux qui rêvent d’un nouvel État ni par les indignations de ceux qui refusent jusqu’à l’examen de cette hypothèse. Une question me paraît mériter notre attention : le Katanga dispose-t-il des ressources humaines, des compétences, des infrastructures et des moyens économiques nécessaires pour faire fonctionner un État indépendant ? Des chiffres circulent à ce sujet. Ils évoquent quinze mille soldats, neuf mille fonctionnaires, sept mille policiers et quatre mille hommes et femmes d’affaires. Il est indispensable d’en vérifier la source, la date et la signification exacte. Je ne voudrais pas transformer des données dont la fiabilité reste à établir en vérités acquises. Je les retiendrai donc ici comme les éléments d’un scénario, afin d’examiner ce qu’ils permettraient réellement de conclure. À première vue, les effectifs impressionnent. Quinze mille soldats, sept mille policiers, neuf mille fonctionnaires : on pourrait croire que les principaux rouages d’un État sont déjà réunis. Une armée pour défendre le territoire, une police pour assurer la sécurité, une administration pour faire fonctionner les services publics. Pourtant, je me méfie de cette manière de construire un pays sur le papier, en additionnant les hommes et les femmes qui pourraient en assurer le fonctionnement. Une armée ne se réduit pas au nombre de ses soldats. Il lui faut une organisation, des équipements, des moyens de transport, une chaîne de commandement et des ressources financières régulières. La même prudence s’impose pour la police : ses effectifs ne disent rien, à eux seuls, de son efficacité ni de son respect des citoyens. Quant aux fonctionnaires, leur nombre ne nous apprend pas si l’administration répond aux besoins de la population ou si elle demeure au service de quelques intérêts particuliers. Je voudrais que l’on s’arrête un instant sur cette distinction. Un État peut posséder des institutions sans disposer d’une administration efficace. Il peut avoir des hommes en uniforme sans garantir la sécurité. Il peut multiplier les bureaux sans rendre la justice accessible. Ce qui compte, ce n’est donc pas seulement le personnel disponible, mais sa compétence, sa discipline, ses moyens d’action et, surtout, la légitimité de l’autorité à laquelle il obéit. Les quatre mille hommes et femmes d’affaires mentionnés dans cette hypothèse m’amènent à une autre réflexion. Le Katanga occupe une place majeure dans l’économie congolaise, notamment grâce à ses ressources minières. Le cuivre et le cobalt attirent les capitaux, soutiennent des activités industrielles et placent le territoire au centre d’intérêts économiques qui dépassent largement les frontières de la province. Je comprends, dès lors, que certains puissent imaginer un État qui tirerait directement profit de ces richesses. Mais je ne confonds pas la richesse du sous-sol avec la prospérité d’une nation. C’est précisément là que le raisonnement me paraît devoir être approfondi. Extraire un minerai ne suffit pas. Il faut le transporter, le commercialiser, acheter les équipements nécessaires à son exploitation, entretenir les installations et former les travailleurs. Il faut aussi négocier avec les partenaires étrangers, financer les infrastructures et payer les agents publics. Enfin, il faut savoir ce que deviennent les recettes tirées de cette activité et quelle part revient effectivement aux habitants. Je pense à ce paradoxe que l’on retrouve dans plusieurs pays riches en ressources naturelles : le sous-sol promet des fortunes, mais les populations continuent parfois de manquer d’eau potable, de soins médicaux et d’écoles convenables. Une entreprise peut prospérer dans un territoire dont les habitants vivent difficilement. Une région peut exporter des minerais tout en dépendant de l’extérieur pour une part importante de ses biens de consommation. Le Katanga pourrait donc posséder une richesse considérable sans que cette richesse suffise à financer toutes les dépenses d’un État. Il faudrait connaître les recettes réellement disponibles, les coûts d’exploitation, les obligations financières, la part des revenus qui échappe au territoire et les besoins de la population. Sans ces données, parler de viabilité économique relève davantage de l’hypothèse que de la démonstration. Le chiffre de deux mille kilomètres de routes asphaltées mérite, lui aussi, que l’on s’y arrête. Une route n’est pas une simple ligne tracée sur une carte. Elle permet aux agriculteurs d’acheminer leurs produits, aux commerçants de rejoindre les marchés, aux malades d’atteindre les hôpitaux et aux familles de maintenir leurs relations. Elle contribue à faire d’un territoire un espace de circulation et d’échanges. Je ne sais toutefois pas ce que recouvre exactement ce chiffre : s’agit-il de routes en bon état, de tronçons discontinus ou d’un réseau dont une partie demanderait d’importants travaux ? Il faudrait aussi connaître l’état des ponts, les coûts d’entretien et la desserte des zones rurales. Construire une route est une chose ; la maintenir praticable pendant des années en est une autre. Et posséder un réseau routier ne signifie pas nécessairement que tous les habitants en bénéficient. Je reviens souvent, dans ce genre de réflexion, aux populations qui vivent loin des centres économiques et administratifs. C’est à partir de leurs conditions d’existence que je voudrais juger la capacité d’un État à remplir ses obligations. Que vaut une province prospère si ses richesses ne permettent pas à ses habitants d’accéder aux services essentiels ? Et que vaudrait un État indépendant si, après avoir changé de drapeau, il laissait les mêmes populations au bord des routes, sans dispensaire ni école digne de ce nom ? Les chiffres concernant les professions intellectuelles m’intéressent davantage encore. L’inventaire avancé fait état de trois cent quinze médecins, six cent trois ingénieurs, soixante-quatorze professeurs d’université, sept cent dix-neuf avocats, quatre-vingt-six écrivains et cent deux journalistes. Là encore, je demande que ces données soient vérifiées. Leur interprétation dépendrait notamment de la répartition géographique de ces professionnels, de leurs qualifications et de leur disponibilité effective. Je me demande néanmoins ce que ces catégories nous apprennent sur les conditions de fonctionnement d’un éventuel État katangais. Les médecins pourraient-ils répondre aux besoins sanitaires de l’ensemble du territoire ? Les ingénieurs seraient-ils suffisamment nombreux et équipés pour concevoir, construire et entretenir les infrastructures ? Les professeurs pourraient-ils former les générations appelées à prendre leur relève ? Les avocats exerceraient ils leur métier dans un système judiciaire indépendant ? Les journalistes auraient-ils la liberté d’enquêter sur les décisions des nouveaux dirigeants ? Ces interrogations m’empêchent de considérer les compétences comme de simples unités à compter. Un médecin n’est pas seulement un professionnel inscrit dans une statistique : il faut qu’il puisse soigner, disposer du matériel nécessaire et exercer là où les malades ont besoin de lui. Un ingénieur ne peut rien faire sans équipements, sans financement et sans institutions capables de mener les projets à terme. Les qualifications individuelles ne deviennent une capacité nationale que lorsqu’elles trouvent les moyens de s’exercer. Je m’arrête volontiers sur la présence des écrivains et des journalistes dans cet inventaire. Elle m’intéresse pour une raison qui dépasse la question des effectifs. Un pays ne vit pas uniquement de ses mines, de ses routes, de ses administrations et de ses forces de sécurité. Il vit aussi de ce que ses habitants peuvent dire de leur histoire, de ce qu’ils osent reprocher à leurs dirigeants et de la liberté qu’ils ont de concevoir d’autres manières de vivre ensemble. Je ne considère pas l’écrivain comme un signe de souveraineté, au même titre qu’un drapeau ou un sceau officiel. Son rôle peut être autrement plus exigeant. Il lui arrive de rappeler à une société ce qu’elle préfère oublier, de donner une voix à ceux que le pouvoir ne veut pas entendre et de mettre en question les certitudes que les dirigeants voudraient imposer. Le journaliste, de son côté, doit pouvoir vérifier les promesses officielles, enquêter sur l’utilisation des ressources et rendre publiques les affaires que certains préféreraient maintenir dans l’ombre. Mais je sais aussi que la présence de ces professionnels ne garantit pas leur liberté. Un État peut compter des écrivains et des journalistes tout en les réduisant au silence. La question est donc de savoir si les institutions leur permettraient de travailler sans craindre la censure, les représailles ou la persécution. Si un Katanga indépendant devait naître, j’aimerais savoir quelle place il réserverait à la contradiction. La souveraineté d’un peuple ne se mesure pas seulement à sa capacité de se gouverner, mais aussi à la possibilité qu’ont ses citoyens de contester ceux qui les gouvernent. Six entreprises de fret et dix-sept grands fermiers figurent également parmi les éléments avancés. Je ne peux pas en déduire grand-chose sans connaître la taille de ces entreprises, leurs équipements, leur capacité de transport et le volume de leur production. Pourtant, ces deux secteurs me paraissent essentiels à l’examen de la question. Le transport conditionne la circulation des marchandises, tandis que l’agriculture touche directement à l’approvisionnement des populations. Une province minière qui négligerait sa production agricole pourrait se retrouver dans une situation paradoxale : elle exporterait des richesses considérables, mais devrait importer une part importante de ce qu’elle consomme. Une rupture des circuits commerciaux, une hausse des prix ou une difficulté à acheminer les denrées suffirait alors à fragiliser l’équilibre du nouvel État. Voilà pourquoi je refuse de confondre les ressources d’un territoire avec sa viabilité. Les ressources désignent ce dont il dispose : minerais, terres agricoles, infrastructures, compétences humaines, entreprises et recettes potentielles. La viabilité suppose autre chose : la capacité de mobiliser ces ressources, de couvrir durablement les dépenses publiques, d’assurer les services essentiels, de maintenir les infrastructures, de garantir la sécurité et de faire face aux difficultés imprévues. On peut posséder beaucoup sans être capable de faire fonctionner l’ensemble. Même si tous les chiffres avancés étaient confirmés, ils ne démontreraient donc pas, à eux seuls, qu’un Katanga indépendant serait viable. Ils indiqueraient plutôt l’existence possible d’une base humaine, économique et matérielle sur laquelle un État pourrait s’appuyer. Il resterait à examiner les finances publiques, les échanges avec les pays voisins, les conditions d’accès aux marchés internationaux, les besoins alimentaires, les dépenses de défense et les obligations sociales. Il faudrait aussi déterminer comment seraient réparties les recettes minières et comment les institutions protégeraient les droits des citoyens. À ce stade de ma réflexion, une autre question prend le dessus sur les chiffres : au bénéfice de qui cet État serait-il créé ? Je ne pose pas cette question pour écarter d’avance toute aspiration séparatiste. Je la pose parce que le mot indépendance peut recouvrir des projets différents. Pour certains, il peut exprimer le désir de mieux maîtriser les richesses locales et de décider de son propre avenir. Pour d’autres, il peut devenir le moyen de concentrer entre quelques mains le contrôle des ressources et des revenus. Ces deux ambitions ne se confondent pas. Une population peut réclamer davantage de justice sans vouloir remettre son destin à une nouvelle élite. Je voudrais donc savoir qui parlerait au nom du Katanga, comment cette représentation serait établie et quelles garanties seraient offertes aux habitants qui ne partageraient pas le projet indépendantiste. Le peuple ne se confond ni avec les hommes d’affaires, ni avec les dirigeants politiques, ni avec les détenteurs des ressources minières. Il ne suffit pas qu’une élite affirme agir en son nom pour que ses intérêts deviennent ceux de tous. L’histoire nous oblige d’ailleurs à ne pas aborder cette question comme si elle était nouvelle. La sécession katangaise de 1960 s’inscrivait dans une crise profonde de l’État congolais, marquée par les rivalités politiques, les intérêts miniers et les interventions étrangères. Ce précédent me rappelle que la contestation de l’unité nationale ne se comprend jamais en dehors des rapports de force qui la traversent. Derrière les discours sur le territoire et la souveraineté, il y a toujours des intérêts, des ambitions et des populations dont le sort risque de passer au second plan.
José Tshisungu wa Tshisungu

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