Poème contre l’intimidation ethnique
Dans les venelles de France,
là où Marianne arbore encore
son visage de liberté,
des ombres sans visage
traquent les noms,
jaugent les accents,
auscultent les patronymes
comme on examine un corps étranger.
Il suffit parfois d’un nom
pour réveiller la vindicte,
d’une peau pour susciter l’opprobre,
d’un foulard pour déchaîner les gémonies,
d’une consonance venue d’ailleurs
pour déclencher le branle-bas
des consciences xénophobes.
Ô France, terre des Lumières,
que reste-t-il de tes oriflammes
quand l’étranger doit justifier son ombre,
quand le fils de l’immigré
porte dans son cartable
le fardeau d’une ascendance
qu’il n’a pourtant jamais choisie ?
Dans les cours d’école,
les quolibets ont parfois des allures de sentence.
On y distribue les appartenances
comme des titres de disgrâce.
Ici, le nom est suspect,
l’accent, une tare,
la différence, un délit présumé.
J’entends les mots qui ostracisent,
les sarcasmes qui stigmatisent,
les imprécations qui assignent
chacun à sa généalogie.
J’entends le grondement sourd
d’une France qui se fracture
dans l’inventaire de ses origines.
Mais qui donc a décrété
qu’une terre pouvait appartenir
à une seule mémoire,
à une seule lignée,
à une seule couleur de visage ?
La France n’est-elle pas
ce palimpseste de peuples,
cette confluence de langues,
cette sédimentation de destins
que l’Histoire a mêlés
dans ses grandes migrations ?
Je refuse la morgue des identitaires,
leur fallacieuse pureté,
leur obsession généalogique,
leur funeste taxinomie des hommes.
Je refuse que l’ethnie serve de gibet
et que l’origine fasse office de tribunal.
Car nul n’est comptable
du sang qui coule dans ses veines,
nul ne devrait comparaître
pour la géographie de sa naissance,
nul ne mérite l’humiliation
pour avoir hérité d’une langue
que ses ancêtres lui ont léguée.
Et si la République veut demeurer République,
qu’elle cesse de mesurer les hommes
à l’aune de leurs ascendances.
Qu’elle rende aux mots Liberté, Égalité, Fraternité
leur plénitude sémantique,
leur vigueur républicaine,
leur irréductible universalité.
Je voudrais une France
où le nom ne soit plus une frontière,
où l’accent ne soit plus une infraction,
où la peau ne soit plus un réquisitoire,
où nul ne soit contraint
de s’excuser d’exister.
Car l’homme n’a pas d’ethnie supérieure.
Il a des racines, certes,
mais il a surtout des ailes.
Et aucune frontière,
fût-elle dressée dans les consciences,
ne saurait enfermer
l’immense territoire de l’humain.
Roland Bakajika, Limoges.


