Chronique d’une mémoire politique sélective et d’une reconquête du pouvoir
Il est des spectacles politiques dont le scénario semble avoir été écrit par un dramaturge particulièrement facétieux. Les acteurs entrent en scène, chacun avec son costume, son texte et son rôle soigneusement distribué. Certains jouent avec talent, d’autres avec une conviction qui ne parvient pas toujours à masquer les incohérences de leur interprétation. Mais, au théâtre comme en politique, il arrive que le public finisse par reconnaître les personnages derrière les masques.
La dernière sortie médiatique de Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, appartient à cette catégorie de représentations qui méritent que l’on s’y attarde.
Après de longs silences, des apparitions calculées et une actualité politique particulièrement mouvementée, voilà que l’ancien chef de l’État revient sur le devant de la scène avec une ambition affichée : participer à la refondation de la nation congolaise.
Certains y verront une opération de communication savamment orchestrée. D’autres, une tentative de reconquête d’une légitimité politique sérieusement éprouvée. D’autres encore y reconnaîtront la manifestation d’un homme qui refuse de quitter définitivement l’histoire politique de son pays.
Mais une question demeure : de quelle légitimité parle-t-on lorsqu’on prétend reconstruire ce que l’on a soi-même contribué à fragiliser ?
Le 12 octobre 2026, à Goma, Joseph Kabila a été présenté à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une nouvelle plateforme politico-militaire réunissant notamment des responsables de l’AFC/M23. Le 23 octobre, il accordait un entretien médiatique dans lequel il développait sa vision de la crise congolaise et de l’avenir du pays.
Son discours s’articule autour de notions qui, prises isolément, ne peuvent que séduire : restaurer la dignité des Congolais, rétablir la confiance, mettre fin à la dictature, reconstruire la nation et rendre au peuple sa souveraineté.
Qui pourrait raisonnablement s’opposer à de pareilles ambitions ?
Le problème n’est donc pas nécessairement dans les mots. Il est dans la bouche qui les prononce, dans le parcours de celui qui les porte et surtout dans les actes qui devraient leur donner un sens.
1. LA MÉMOIRE COURTE D’UN ANCIEN PRÉSIDENT
Joseph Kabila semble aujourd’hui découvrir les blessures de la nation congolaise comme si elles étaient apparues après son départ du pouvoir, en janvier 2019.
Pourtant, il a dirigé le pays pendant dix-huit années. Dix-huit années durant lesquelles il a disposé de l’autorité constitutionnelle, des institutions, de l’armée, des services de sécurité et de tous les instruments nécessaires à la conduite de l’État.
Il ne peut donc pas parler de l’histoire récente du Congo comme un simple observateur placé au bord du chemin.
La dignité du Congolais ? Parlons-en.
Que dire de ces citoyens qui ont vécu dans la peur, de ces opposants dont les voix étaient étouffées, de ces familles qui ont attendu vainement des nouvelles de leurs proches disparus ?
Que dire d’Armand Tungulu, mort en détention en octobre 2010, après son arrestation à Kinshasa ?
Que dire de Floribert Chebeya, défenseur des droits humains retrouvé mort en juin 2010, et de son chauffeur Fidèle Bazana, disparu dans les mêmes circonstances ?
Que dire de Rossy Mukendi, tué le 25 février 2018 lors d’une manifestation à Kinshasa, ou encore de Thérèse Kapangala, morte le 21 janvier 2018, lors d’une marche de chrétiens ?
Ces noms ne sont pas de simples références historiques. Ils représentent des vies interrompues, des familles meurtries et des interrogations qui continuent de hanter la conscience collective.
On peut discuter des responsabilités individuelles et institutionnelles dans chacun de ces drames. On ne peut cependant pas demander aux Congolais d’effacer leur mémoire au moment où un ancien président vient leur expliquer comment retrouver leur dignité.
La mémoire d’un peuple n’est pas une ardoise que l’on efface à chaque changement de discours politique.
2. L’ARMÉE CONGOLAISE : UNE SOUVERAINETÉ MISE À L’ÉPREUVE
L’une des plus grandes tragédies de la République démocratique du Congo demeure la persistance des conflits armés dans sa partie orientale.
Depuis des décennies, le pays est confronté à des rébellions successives, à des interventions étrangères, à des alliances militaires troubles et à des infiltrations régulièrement dénoncées.
Sous Joseph Kabila déjà, la question de l’influence rwandaise dans les structures de sécurité congolaises avait suscité de graves controverses.
L’intégration d’anciens combattants issus de mouvements rebelles dans les forces armées, notamment à travers les mécanismes successifs de brassage et de mixage, avait soulevé de sérieuses interrogations sur la loyauté des nouvelles recrues, la cohésion de l’armée et la véritable maîtrise de la chaîne de commandement.
Il ne s’agit pas ici de prétendre que chaque élément intégré était étranger ou déloyal. Il s’agit de rappeler que la sécurité nationale ne saurait être construite sur des arrangements dont les conséquences échappent ensuite à l’État.
Aujourd’hui, alors que l’AFC/M23 occupe une place centrale dans la crise sécuritaire de l’Est, la présence de Joseph Kabila à la tête du FRN, aux côtés de personnalités associées à cette rébellion, soulève une interrogation autrement plus grave.
Comment peut-on prétendre restaurer l’intégrité territoriale d’un pays tout en s’inscrivant dans une architecture politico-militaire qui rassemble les acteurs d’une rébellion armée ?
La question mérite mieux que des slogans.
La nation congolaise n’a pas besoin d’un nouveau vocabulaire patriotique. Elle a besoin de frontières respectées, d’une armée républicaine, d’institutions solides et d’une souveraineté qui ne se négocie pas dans les coulisses.
3. LA CONGOLITÉ : UNE QUESTION QUI NE PEUT ÊTRE RÉGLÉE PAR LA RUMEUR
Il existe, dans l’opinion congolaise, une interrogation persistante concernant les origines et la nationalité de Joseph Kabila.
Cette controverse, qui accompagne sa trajectoire politique depuis son accession au pouvoir, a souvent alimenté les débats populaires, les polémiques et les affrontements politiques.
Mais une question aussi fondamentale que la nationalité d’un ancien chef de l’État ne devrait pas être abandonnée aux insinuations, aux injures ou aux procès d’intention.
Elle mérite des réponses institutionnelles, des documents vérifiables et une clarification incontestable.
La Haute Cour militaire, dans son jugement du 30 septembre 2025, a d’ailleurs refusé de se prononcer sur cette question, estimant qu’elle ne relevait pas de sa compétence dans le cadre de cette procédure.
Il demeure donc essentiel de distinguer les accusations politiques des faits juridiquement établis.
Mais cette prudence ne dispense nullement les institutions compétentes de leur responsabilité : lorsqu’une interrogation aussi sensible persiste dans l’opinion publique, le silence ne contribue pas nécessairement à apaiser les esprits.
La nationalité n’est ni une récompense politique ni un argument de circonstance. Elle relève de la loi et doit être établie conformément à celle-ci.
4. LES EXILÉS ET LES SILENCES D’UNE ÉPOQUE
Il fut un temps où certains Congolais de la diaspora hésitaient à rentrer au pays.
Pour beaucoup, le retour au Congo ne représentait pas seulement un voyage vers la terre natale. Il pouvait être accompagné d’une appréhension réelle : celle d’être surveillé, inquiété, arrêté ou empêché d’exprimer librement ses opinions.
Des familles ont ainsi prolongé leur éloignement. Des parents ont vieilli loin de leurs quartiers d’origine. Des enfants ont grandi sans connaître suffisamment le pays de leurs ancêtres.
Je connais cette douleur de l’éloignement. Je sais ce que représente, pour un Congolais, le désir de retrouver sa terre, ses rues, ses souvenirs et les visages de son enfance.
Mais il serait injuste de confondre toutes les expériences de la diaspora ou de prétendre que chaque départ fut provoqué par le même régime.
Ce qui importe, c’est de rappeler qu’un pays ne devrait jamais devenir une terre que ses propres enfants craignent de retrouver.
La liberté de rentrer, de circuler, de parler et de contester le pouvoir constitue le minimum exigible dans une République digne de ce nom.
Dès lors, lorsqu’un ancien président vient aujourd’hui dénoncer une prétendue tyrannie et promettre de rendre leur dignité aux Congolais, il est légitime de lui demander ce qu’il a fait de cette dignité pendant ses dix-huit années de pouvoir.
5. LE PROCÈS, LA PEINE DE MORT ET LE RETOUR SUR LA SCÈNE POLITIQUE
Le contexte judiciaire de cette nouvelle prise de parole ne peut être passé sous silence.
Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire de Kinshasa a condamné Joseph Kabila à la peine de mort, par contumace, notamment pour trahison, participation à un mouvement insurrectionnel et crimes de guerre. L’ancien président conteste les accusations et la régularité de cette procédure.
Cette condamnation constitue un événement politique et judiciaire majeur dans l’histoire de la RDC.
Elle ne saurait cependant dispenser quiconque d’examiner les faits, les preuves et les garanties d’un procès équitable.
Mais elle permet de comprendre pourquoi cette nouvelle offensive médiatique ne peut être considérée comme une simple intervention d’un ancien président nostalgique de ses années de pouvoir.
Joseph Kabila revient dans un environnement où son avenir judiciaire, sa responsabilité politique et son positionnement dans la crise sécuritaire sont désormais étroitement liés.
Son projet de refondation apparaît ainsi comme une entreprise politique qui ne peut être dissociée de cette réalité.
6. LES NOUVEAUX DÉCOUVREURS DE LA DÉMOCRATIE
Il y a également une responsabilité collective que nous ne pouvons esquiver.
Pourquoi certains compatriotes, par haine du pouvoir en place ou par simple opposition à Félix Tshisekedi, se montrent-ils si prompts à relayer chaque déclaration de Joseph Kabila sans en examiner le contenu ?
La critique d’un régime ne devrait jamais conduire à l’absolution automatique de ses adversaires.
On peut désapprouver la gouvernance actuelle, dénoncer les abus, condamner les arrestations arbitraires, critiquer les insuffisances économiques et réclamer le respect de la Constitution sans pour autant transformer un ancien président en héros de la démocratie.
La démocratie n’est pas une auberge espagnole où chacun apporte ses rancœurs et repart avec une légitimité de circonstance.
Elle exige de la cohérence.
On ne peut pas condamner la tyrannie chez les autres et oublier les pratiques autoritaires de ceux que l’on soutient.
On ne peut pas réclamer la transparence sans accepter de rendre compte de son propre passé.
On ne peut pas invoquer la dignité du peuple sans respecter sa mémoire.
La République n’est pas une propriété privée que l’on quitte un matin pour revenir le lendemain avec un nouveau logo, un nouveau discours et une nouvelle promesse de salut.
7. LA REFONDATION : MAIS À PARTIR DE QUEL HÉRITAGE ?
Le mot refondation possède une belle sonorité. Il évoque la reconstruction, le renouveau, la renaissance et la possibilité de recommencer.
Mais refonder suppose d’abord de reconnaître ce qui a été détruit, d’identifier les responsabilités et de tirer les leçons du passé.
La refondation ne peut être un simple changement d’enseigne sur la façade d’une maison dont les fondations demeurent fissurées.
Elle ne peut davantage être le refuge de personnalités qui voudraient faire oublier leurs responsabilités en se présentant comme les nouveaux architectes de la République.
Joseph Kabila a dirigé le Congo pendant dix-huit ans. Son bilan appartient désormais à l’histoire. Il comporte des épisodes qui peuvent être défendus, discutés ou contestés, mais il comporte également des pages sombres auxquelles les Congolais ont le droit de demander des comptes.
La véritable refondation devrait commencer par une exigence simple : la responsabilité.
Responsabilité des anciens dirigeants. Responsabilité des dirigeants actuels. Responsabilité des acteurs armés. Responsabilité des institutions. Responsabilité de tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont contribué à affaiblir l’État.
Car le Congo ne sortira pas de ses crises en remplaçant une mémoire sélective par une autre.
Il lui faut une mémoire nationale, une justice indépendante et une véritable volonté de réconciliation.
LE CERTIFICAT DE VIRGINITÉ POLITIQUE
Il existe une vieille tentation chez certains responsables politiques : celle de se présenter au peuple avec la blancheur immaculée de ceux qui n’auraient jamais participé aux fautes qu’ils dénoncent aujourd’hui.
On pourrait presque leur délivrer un certificat de virginité politique !
Mais encore faudrait-il que l’histoire accepte de jouer le jeu.
Car la virginité politique ne se proclame pas. Elle se démontre.
Et l’on ne peut raisonnablement demander au peuple de croire à une renaissance lorsque ceux qui prétendent l’incarner refusent de regarder dans le rétroviseur.
À ceux qui applaudissent aujourd’hui chaque déclaration de l’ancien président, je rappellerai simplement ceci : combattre les erreurs du pouvoir actuel ne signifie pas devoir réhabiliter toutes celles du pouvoir précédent.
La RDC mérite mieux qu’un éternel recommencement des mêmes hommes, des mêmes pratiques et des mêmes promesses.
Elle mérite une génération politique capable de comprendre que servir une nation n’est pas une affaire de revanche personnelle, de succession dynastique ou de reconquête du fauteuil présidentiel.
Joseph Kabila a eu dix-huit années pour imprimer sa marque à l’histoire du Congo.
Il lui appartient aujourd’hui d’expliquer aux Congolais ce qu’il entend réellement refonder, avec qui et au prix de quels engagements.
Car on peut changer de discours, de plateforme et de costume. On ne change pas aussi facilement de passé.
La République démocratique du Congo n’a pas besoin de pompiers pyromanes. Elle a besoin de bâtisseurs capables de ne plus mettre le feu à la maison commune.
Pour LAUTREINFO,
ZADAIN KASONGO T.


