L’étudiant sort de l’auditoire en lançant : « Nous avons faim ; à quoi sert d’analyser un poème ? »
La phrase tombe avec une brutalité désarmante. Dans la salle, les regards se tournent vers moi avec un étonnement à peine dissimulé. Je me sens interpellé et contraint de justifier, dans l’urgence, ma condition de professeur de littérature. Devant ces ventres vides qui m’écoutent, devant ces étudiants amaigris qui ont parcouru cinq kilomètres à pied pour rejoindre l’université, parler de poésie paraît, aux yeux de certains esprits pressés, presque obscènes. Le poème que je viens d’expliquer, celui de Matala Mukadi extrait de Réveil dans un nid de flammes, semble soudain devenir un luxe réservé aux privilégiés ; la pensée, une distraction inutile ; l’intelligence critique, un ornement destiné aux sociétés rassasiées.
Pourtant, la phrase de cet étudiant rebelle contient un péril immense. Elle exprime bien davantage qu’une impatience individuelle : elle révèle une tentation collective. Le danger est celui d’une société qui décide que seules méritent d’exister les activités immédiatement rentables, une société qui renonce progressivement à ce qui fait d’elle une communauté humaine pour ne conserver que les mécanismes élémentaires de la survie. Elle abandonne la pensée parce qu’elle ne produit pas instantanément le fufu. Elle abandonne la critique parce qu’elle ne bâtit ni ponts ni hôpitaux. Elle abandonne l’imagination parce qu’elle ne remplit pas les assiettes.
Alors ne subsiste plus qu’une immense fatigue de vivre.
Le citoyen devient un corps préoccupé uniquement par sa ration quotidienne. Il travaille, mange mal, redoute le lendemain, puis recommence. Et le pouvoir observe souvent cette situation avec une satisfaction silencieuse. Car un peuple épuisé par la survie possède rarement l’énergie nécessaire pour interroger les récits officiels. Celui qui passe sa journée à chercher de quoi manger finit souvent par accepter sans examen les discours qu’on lui présente le soir.
Les régimes autoritaires l’ont compris depuis longtemps.
Ils tolèrent parfois plus facilement la pauvreté qu’ils ne tolèrent l’esprit critique. Un peuple affamé peut encore être administré ; un peuple qui commence à interpréter les discours devient imprévisible. Voilà pourquoi tant de pouvoirs médiocres regardent les humanités avec méfiance. Ils préfèrent des citoyens enfermés dans les urgences matérielles à des consciences capables de demander : pourquoi sommes-nous pauvres ? Qui écrit notre histoire ? Qui profite de notre résignation ?
L’analyse littéraire, précisément, ouvre cette fissure dangereuse dans l’habitude de subir. Elle apprend à regarder derrière les mots. Elle révèle que les slogans politiques ressemblent souvent à des personnages de théâtre : ils arborent des costumes grandioses pour dissimuler leur vacuité. Elle montre que le langage peut blesser autant que la faim. Car la misère n’est pas seulement économique ; elle est aussi une réduction de la visibilité humaine.
Le pauvre souffre fréquemment d’être invisible avant même de manquer de nourriture. On parle de lui dans les rapports internationaux, dans les campagnes humanitaires, dans les promesses électorales ; mais rarement il parle avec sa propre voix. La littérature lui restitue cette voix. Le roman, le poème et le théâtre rendent une présence aux humiliés que les statistiques réduisent à des catégories abstraites.
Dans un rapport administratif, un enfant pauvre n’est souvent qu’un chiffre. Dans un roman, il redevient un visage.
Et cette différence est considérable. Car l’analyse d’un poème n’est pas une simple gymnastique intellectuelle. Elle constitue un apprentissage de l’attention humaine. Elle oblige à écouter les nuances, les silences, les blessures cachées dans les mots. Elle rappelle que l’être humain ne vit pas uniquement de calories, mais aussi de dignité. Une société qui cesse de cultiver cette attention finit par produire des citoyens incapables de reconnaître la souffrance d’autrui autrement qu’à travers des indicateurs économiques. Alors la barbarie avance discrètement, vêtue des habits du pragmatisme.
On répète qu’il faut être réaliste, utile, efficace. Et, peu à peu, l’être humain se réduit à sa fonction productive. La beauté devient suspecte. La méditation paraît superflue. La pensée critique est perçue comme une perte de temps. Pourtant, nombre de catastrophes politiques ont commencé lorsque les sociétés ont cessé de considérer l’homme comme un être intérieur, porteur d’une conscience et d’une imagination.
Un peuple qui ne fait que survivre devient vulnérable à toutes les manipulations. On peut acheter sa colère avec quelques promesses. On peut détourner sa frustration vers des ennemis imaginaires. On peut transformer sa misère en ressource politique. Mais un peuple qui lit, interprète et analyse conserve une zone de liberté intérieure que même la pauvreté ne parvient jamais à détruire complètement.
Le poème ne remplace pas le fufu. Personne de raisonnable ne le soutient. Mais sans la pensée, le fufu lui-même finit par devenir l’instrument de nouvelles servitudes. C’est pourquoi il demeure dangereux de mépriser la littérature au nom de l’urgence matérielle. Une société qui abandonne ses poètes parce qu’elle a faim risque un jour de découvrir qu’elle a perdu davantage encore : sa capacité d’imaginer une existence plus juste, plus libre et plus humaine.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


