L’EMPOISONNEMENT À KINSHASA

La crainte ? Elle traîne partout à Kinshasa, dans les rues défoncées, sous les néons fatigués des nganda, entre deux éclats de rire. Elle est là, accrochée aux bouteilles, aux verres, aux marmites fumantes. Elle rôde comme un chien maigre autour des tables.


Autrefois, on s’asseyait à Matete, à Barumbu ou à Lingala. On commandait la bière à Bandal ou à Kalamu. On trinquait à Kasavubu ou à Kintambo. On buvait à la santé des vivants, à la mémoire des morts, à la chance qui passe.

On ne pensait pas davantage. Le monde était déjà assez compliqué. Les poches étaient vides, les promesses des politiciens creuses, les coupures d’électricité interminables. Mais au moins, autour d’une bière, on partageait encore quelque chose. Une fatigue commune. Une espérance minuscule.

Aujourd’hui, le verre est devenu bavard. Il parle avant même qu’on le porte aux lèvres. Il pose des questions. Qui l’a servi ? Qui l’a touché ? Pourquoi cet homme insiste-t-il pour payer la tournée ? Pourquoi ce sourire ? Pourquoi cette générosité soudaine ?


Alors on observe. On surveille. On renifle presque. On garde sa bouteille entre les genoux comme un trésor de guerre. On détourne les yeux une seconde et déjà l’inquiétude revient. Rien ne s’est produit. Rien n’est visible. Pourtant le doute est là. Épais. Poisseux. Il colle aux mains.

La peur, voyez-vous, est une drôle de liqueur. Elle se verse toute seule. Elle remplit les verres avant même la bière. Elle fait battre le cœur plus vite que l’alcool. Elle transforme le voisin en suspect. L’ami en danger possible. Le cousin en énigme.


Kinshasa n’est pourtant pas une ville faite pour la méfiance. Elle a été bâtie sur le bruit, le brassage, la débrouille et la palabre. Une ville où l’on s’interpelle sans se connaître. Où l’on partage un banc, un repas, une bouteille. Une ville qui aime les foules. Une ville qui respire par les autres. Mais lorsqu’une société commence à craindre la nourriture offerte et la boisson partagée, quelque chose se fend. Une fissure invisible. Une cassure dans le ciment des relations humaines. Ce n’est plus seulement la mort qui circule. C’est la suspicion.

Peut-on encore boire ensemble sans crainte ? La réponse est peut-être la plus triste de toutes : oui et non. Oui, parce que les Kinois continuent de remplir les terrasses chaque soir. Ils dansent encore. Ils rient encore. Ils racontent encore des histoires jusqu’au milieu de la nuit. La vie refuse obstinément de capituler.


Non, parce qu’une ombre s’est installée à table. Une ombre qui ne commande rien, ne parle pas, ne rit pas, mais qui est toujours présente. Assise entre les clients du bistrot ou du nganda. Les coudes sur la table. À regarder les verres circuler.


Et c’est peut-être cela le plus terrible. Non pas que certains meurent, mais que beaucoup vivent désormais avec la peur au fond du verre. Une peur qui ne se boit pas, qui ne s’avale pas, qui ne disparaît pas avec l’ivresse. Une peur qui reste là, après la dernière gorgée, quand les rires se sont tus et que chacun rentre chez soi en se demandant, malgré lui, si la confiance n’est pas devenue le luxe le plus rare de Kinshasa.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe

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