Les nations pauvres reçoivent beaucoup de conseils. Elles reçoivent des experts, des missions, des plans stratégiques, des tableaux de croissance, des recommandations rédigées dans des langues impeccables et lointaines. On leur explique comment administrer leurs villes, réformer leurs écoles, organiser leurs élections, moderniser leurs économies. Les avions apportent des solutions comme autrefois les navires apportaient les évangiles et les drapeaux.
Et pourtant la misère demeure.
Alors les technocrates s’étonnent. Ils avaient calculé les budgets, prévu les infrastructures, multiplié les indicateurs. Pourquoi donc les sociétés résistent elles à leur propre guérison ? Pourquoi les réformes échouent elles là où les modèles semblaient parfaits ?
Il faut dire qu’un pays n’est pas seulement un territoire administratif. C’est une mémoire blessée, un ensemble de peurs, de rêves, d’humiliations silencieuses. Une nation possède une vie intérieure comme un homme possède une conscience secrète. Et l’on ne soigne pas une conscience avec des statistiques.
Voilà pourquoi les peuples pauvres ont un besoin vital de leurs intellectuels.
Non des intellectuels décoratifs que les régimes exhibent dans les cérémonies officielles comme des trophées académiques ; non des spécialistes de la flatterie idéologique ; mais des hommes capables d’écouter la respiration profonde de leur société. Leur tâche n’est pas seulement d’enseigner ou d’écrire : elle est de traduire l’âme collective avant qu’elle ne se perde dans le vacarme des discours importés.
Car les solutions venues d’ailleurs échouent souvent moins par erreur technique que par ignorance symbolique.
On construit des routes sans comprendre où vont les rêves des hommes qui les empruntent. On réforme l’école sans entendre les humiliations secrètes que l’école inflige depuis des générations. On proclame la démocratie sans mesurer la vieille peur du citoyen habitué depuis l’enfance à courber la tête devant l’autorité. Les institutions postcoloniales tombent alors sur les sociétés comme des vêtements mal ajustés qui couvrent les corps sans épouser leurs mouvements.
L’intellectuel véritable devrait être celui qui explique au pays sa propre énigme. Et c’est ici que la littérature devient essentielle. Le roman, le théâtre, la poésie disent souvent davantage sur une nation que les rapports administratifs. Ils révèlent ce que les peuples pensent de la justice, du pouvoir, de la réussite, de la famille, de Dieu même.
Ils montrent comment un enfant pauvre regarde le maître d’école, comment une mère interprète l’autorité, comment un jeune homme rêve de richesse dans une société où la corruption semble parfois le seul ascenseur social. Les ministères ignorent souvent ces vérités minuscules et décisives. Pourtant, gouverner sans les connaître revient à labourer un champ dont on ignore la nature du sol. Les politiques publiques deviennent mécaniques. Elles déplacent des chiffres, mais ne transforment pas les consciences. Elles bâtissent des structures sans toucher les imaginaires.
Or un peuple vit d’abord dans l’imaginaire qu’il se fait de lui-même.
Je songe avec tristesse à ces élites africaines qui connaissent mieux les théories occidentales de la gouvernance que les contes populaires de leurs propres villages. Elles parlent le langage abstrait du développement, mais ne savent plus entendre les métaphores par lesquelles leur peuple exprime la peur, la honte ou l’espérance. Une distance tragique s’installe alors entre les gouvernants et les gouvernés : ils habitent le même pays, mais non la même réalité intérieure.
La littérature réduit cette distance. Elle oblige l’intellectuel à descendre dans les profondeurs humaines de sa société.Elle lui rappelle que la pauvreté ne se réduit pas à l’absence d’argent, elle renvoie également à l’accumulation de blessures symboliques.
Elle montre comment les humiliations coloniales continuent de vivre dans les gestes quotidiens, comment les violences politiques se déposent dans les mémoires familiales, comment la dépendance économique finit par devenir une manière de penser le monde.
Le grand danger des nations pauvres est peut-être celui-ci : être administrées par des élites qui ne connaissent plus l’âme du peuple.
Alors les décisions deviennent froides, étrangères, presque coloniales dans leur propre pays. On gouverne des statistiques au lieu de gouverner des êtres humains. On corrige des mécanismes sans comprendre les douleurs invisibles qui les traversent.
C’est pourquoi le rôle des intellectuels demeure irremplaçable. Ils devraient être les interprètes de la conscience nationale. Ils devraient rappeler aux pouvoirs que les peuples ne vivent pas seulement de fufu, de routes ou d’élections, mais aussi de récits, de mémoire et de dignité intérieure.
Car un pays cesse vraiment d’être pauvre lorsqu’il commence enfin à se comprendre lui-même.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


