Récit politique
Dans une ruelle de Lingwala où les murs inachevés semblent porter sur leurs briques la fatigue d’un peuple entier, Benga Yé pose des blocs de ciment avec la lenteur d’un homme qui connaît le poids des choses. Il est maçon. Ses mains sont couvertes de poussière blanche, cette poussière qui ressemble parfois à une cendre déposée sur les rêves interrompus.
Chaque matin, il bâtit des maisons pour des hommes qui parlent de réussite. Il élève des murs derrière lesquels d’autres viendront dormir à l’abri de la pluie, tandis que lui rentrera le soir dans une pièce étroite où le toit laisse parfois passer l’eau.
Il ne s’en plaint presque jamais. Il sait seulement que certaines demeures sont fragiles, non parce que les matériaux sont mauvais, mais parce que les fondations sont négligées. Il a appris que les murs ne tombent jamais au moment où ils sont faibles. Ils tombent lorsque le poids du temps révèle les fissures que l’on voulait cacher.
Ce matin, avant de partir au chantier, sa fille lui demande de l’argent pour acheter des cahiers. Il lui promet de revenir avec quelque chose. Il ne précise pas quoi.
Sur le chemin, cette promesse lui pèse davantage que son sac d’outils. Sous le soleil lourd de Kinshasa, il rencontre Tia Moto près d’un arrêt de taxis-bus. Tia Moto porte autour de lui une glacière remplie de sachets d’eau qu’il vend aux passants. La glace fond rapidement sous la chaleur et l’eau s'accumule au fond de la glacière. Pourtant, derrière cette activité modeste, il y a une autre histoire.
Tia Moto est licencié en gestion d’entreprise. Son diplôme est soigneusement conservé dans une chemise plastique qu’il garde chez lui. Il ne le montre presque plus. Il connaît les chiffres, les organisations, les stratégies. Il sait établir un budget, analyser un bilan, calculer un prix de revient. Mais la vie lui apprend une autre science, celle des rues où les diplômes ne garantissent pas toujours une place.
Il ouvre sa glacière.
— De l’eau ?
Benga Yé sourit.
— Aujourd’hui, tu es devenu ministre de l’Hydraulique.
Tia Moto rit. Un rire bref, presque gêné.
— Ministre sans bureau, sans salaire et sans véhicule de fonction.
Puis son sourire disparaît. Benga Yé regarde les sachets d’eau alignés dans la glacière.
— Voilà donc notre économie moderne. Des hommes instruits qui vendent de l’eau dans la rue et des hommes puissants qui vendent des promesses dans les villas de la République.
Tia Moto hausse légèrement les épaules.
— Mon frère, il existe des eaux qui désaltèrent le corps et d’autres qui lavent les consciences. Le problème est que certains cherchent toujours une rivière assez grande pour y cacher leurs traces.
Un taxi-moto passe dans un nuage de poussière. Benga Yé tousse. Puis il reprend sa truelle.
— On parle beaucoup aujourd’hui de dialogue inclusif. On dit qu’il faut réunir tout le monde autour d’une même table pour sauver la nation.
Tia Moto regarde les passants qui courent derrière les taxis-motos, chacun poursuivant une urgence différente.
— Le dialogue est nécessaire lorsque la maison brûle, répond-il. Mais il faut faire attention à ne pas inviter celui qui allume le feu à expliquer aux victimes comment reconstruire leur propre maison.
Benga Yé cesse de travailler. Pendant quelques secondes, seul le bruit de la circulation leur parvient.
— Tu crois donc qu’il ne faut pas dialoguer ?
— Non. Je dis qu’il faut savoir ce que l’on met sur la table.
Tia Moto désigne le chantier.
— Toi, quand tu construis un mur, tu regardes d’abord les fondations.
Benga Yé acquiesce.
— Toujours.
— Alors pourquoi voudrait-on construire une nation en commençant par le toit ?
Benga Yé baisse les yeux. Cette phrase lui rappelle quelque chose. Quelques mois auparavant, un mur s’était écroulé sur un chantier voisin. Personne n’avait voulu reconnaître la faute. Le propriétaire accusait le maçon. Le maçon accusait le fournisseur. Le fournisseur accusait les ouvriers. Et chacun cherchait un responsable plus loin que lui. Finalement, le mur était tombé. Le mur, lui, ne pouvait accuser personne.
— Lorsqu’un mur s’écroule, dit Benga Yé, on ne convoque pas seulement les maçons pour discuter de l’esthétique de la nouvelle construction. On cherche d’abord à savoir pourquoi le mur tombe. Le ciment était-il mauvais ? Les plans étaient-ils faux ? Quelqu’un trichait-il sur les matériaux ?
Tia Moto le regarde.
— Voilà.
Benga Yé pose sa truelle.
— Tu veux dire que le dialogue ne doit pas remplacer la justice ?
— Exactement. Une nation qui mélange le tribunal et la tribune finit par ne plus savoir qui est coupable et qui est victime. Elle transforme les blessures en simples opinions. Elle donne aux fautes le nom de stratégies et aux renoncements celui de réalisme.
Benga Yé reste silencieux. Il pense à sa fille. À ses cahiers. À la promesse faite le matin. Il regarde ses mains couvertes de ciment.
— Tu sais, dit-il enfin, moi je ne connais pas grand-chose à la politique.
— Tu connais les murs.
— Oui.
Il étire légèrement les lèvres.
— Et je sais qu’un mur finit toujours par dire la vérité.
Le vent soulève un peu de poussière dans la rue. Benga Yé regarde cette poussière flotter dans la lumière. Elle ressemble à ces vérités que les hommes et les femmes essaient de repousser, mais qui reviennent toujours se déposer quelque part.
— Pourtant, certains disent qu’il faut être pragmatique, reprend-il. Ils disent qu’on ne construit pas la paix avec ceux qui pensent comme nous.
Tia Moto prend un sachet d’eau et le tend à un enfant qui passe.
— Le pragmatisme est parfois une sagesse. Mais il devient dangereux lorsqu’il sert à justifier l’oubli. Dialoguer ne signifie pas déclarer tel ou tel autre innocent. Pardonner ne signifie pas effacer la vérité.
Il regarde l’enfant boire.
— La paix qui exige que les victimes oublient tout ressemble à une maison construite sur du sable. Elle peut tenir un moment. Mais la première pluie révèle son mensonge.
Benga Yé reprend sa truelle et frappe doucement une brique. Tac. Le son résonne dans la ruelle. Tac. Il pose une deuxième brique. Tac.
— Alors, selon toi, quel est le véritable problème de notre pays ?
Tia Moto regarde les immeubles de Kinshasa qui s’élèvent au loin comme des rêves inachevés.
— Ce n’est pas l’absence de dialogue. C’est l’absence d’exemple.
Il s’arrête.
— Les peuples ne demandent pas seulement des rencontres solennelles, des discours et des photographies officiels. Ils demandent des institutions qui protègent, des juges qui rendent justice, des dirigeants qui répondent de leurs actes.
Benga Yé contemple son mur.
— Un mur peut être repeint, dit-il, mais la peinture ne répare pas les fissures.
— Voilà, répond Tia Moto. Le dialogue ne doit pas être une peinture appliquée sur les fissures de la nation. Il doit être un travail profond sur les fondations.
Une cloche lointaine sonne. Le soleil commence à descendre. Les vendeurs ambulants rangent leurs marchandises. Les ouvriers quittent les chantiers. Les enfants jouent encore dans les ruelles, comme si le soir ne pouvait jamais effacer complètement leur droit à l’insouciance. Benga Yé regarde l’heure. Il pense aux cahiers de sa fille. Il fouille dans sa poche. Quelques billets froissés. Pas assez. Tia Moto comprend son silence.
— C’est pour l’école ?
Benga Yé acquiesce. Tia Moto ouvre sa poche, compte son argent et lui tend quelques billets.
— Prends.
— Non.
— Prends.
— Tu dois vendre ton eau demain.
— Et toi, tu dois acheter les cahiers aujourd’hui.
Benga Yé hésite. Puis il prend l’argent. Aucun des deux ne parle. Ce petit geste leur paraît plus important, à cet instant, que tous les discours entendus à la radio. Parce qu’une société ne commence peut-être pas par les grands bâtiments, les villas ou les cérémonies. Elle commence parfois par deux hommes debout dans une ruelle poussiéreuse, capables de se tendre la main lorsque chacun ne possède presque rien.
Le soir tombe sur Kinshasa. Les lumières s’allument une à une, comme de petites consciences refusant de disparaître. Benga Yé et Tia Moto restent encore un moment sans parler. Puis Benga Yé regarde le mur qu’il vient d’élever. Il sait qu’il faudra revenir demain. Ajouter du ciment. Vérifier les joints. Renforcer les fondations. Recommencer.
Tia Moto remet sa glacière sur son épaule.
— Les gouvernements ont une mémoire courte, murmure-t-il. Mais les peuples se souviennent.
Benga Yé hoche la tête. Il comprend alors que la politique ressemble à une maison. On peut cacher les fissures sous une couche de peinture. On peut inviter des visiteurs à admirer les murs. On peut organiser des cérémonies dans les salons et accrocher de beaux portraits aux murs. Mais un jour ou l’autre, la vérité revient frapper à la porte. Et lorsqu’elle entre, elle ne demande pas la permission. Elle demande seulement : qui construit cette maison et sur quelles fondations ?
José Tshisungu wa Tshisungu


