QUELS AVANTAGES TIRE-T-ON DE LA POLITIQUE EN RDC ?

Je pourrais répondre comme on répond dans les manuels de science politique. La politique organise la cité, produit les lois, répartit les ressources, garantit les droits, règle les conflits et permet à une population de participer à la conduite de ses propres affaires. Tout cela est juste. Je l’ai moi-même enseigné. Mais lorsque je quitte les salles de cours et que je regarde la vie quotidienne, je découvre une autre politique. Une politique plus charnelle, plus concrète, parfois plus brutale. Je la vois dans les conversations de rue. Je l’entends dans les familles. Je la retrouve dans les bureaux, dans les couloirs, dans les conversations téléphoniques. C’est à partir de là que ma réflexion commence. Je ne veux pas condamner la politique en bloc. Ce serait trop facile. Je sais trop bien ce que représente la politique dans une société aussi vaste et aussi complexe que la nôtre. Sans politique, comment organiserions nous la vie collective ? Comment établirions nous les règles qui permettent à des millions d’hommes et de femmes de vivre ensemble malgré leurs différences ? Je ne suis donc pas de ceux qui disent : « La politique est mauvaise. » Je dirais plutôt que la politique révèle ce que nous faisons du pouvoir. Et c’est là que mon inquiétude commence. Je me demande souvent si, chez nous, nous n’avons pas confondu deux choses qui devraient rester séparées : servir l’État et profiter de l’État. La nuance paraît petite. Elle ne l’est pas. Un homme entre en politique. Il obtient une fonction. Avec cette fonction arrivent un titre, une voiture, des collaborateurs, des invitations, des réseaux, une certaine visibilité. Il devient quelqu’un. Hier, il attendait peut-être longtemps avant d’être reçu ; aujourd’hui, on attend devant sa porte. Je ne prétends pas que tous les responsables politiques congolais suivent ce chemin. Je me méfie des généralisations. J’ai rencontré, comme beaucoup d’entre nous, des hommes et des femmes qui ont accepté des responsabilités publiques avec une véritable volonté de servir. Il serait injuste de les placer dans le même sac que ceux qui considèrent la fonction comme un moyen d’enrichissement. Mais je ne peux pas non plus fermer les yeux sur ce que j’observe. Une question me revient à l’esprit : qu’est-ce qui attire réellement certains vers la politique ? Est-ce le désir de transformer la société ? Est-ce la volonté de participer à la construction de l’État ? Est-ce la défense d’une idée ? Ou bien est-ce parfois l’accès aux ressources, aux positions, aux réseaux et aux privilèges que procure le pouvoir ? Je n’ai pas de réponse unique. Et je ne voudrais surtout pas en fabriquer une pour donner à ma chronique l’apparence d’une vérité définitive. Mais je sais une chose : lorsque la fonction publique devient principalement intéressante pour les avantages personnels qu’elle procure, quelque chose se dérègle dans notre conception de la République. Je pense ici au citoyen ordinaire. Je le vois souvent beaucoup moins puissant que celui qui occupe un bureau officiel. Il a ses problèmes d’école, de transport, de santé, de logement, de travail. Il paie, attend, sollicite, recommence. Lorsqu’il rencontre l’État, il ne rencontre pas nécessairement une abstraction constitutionnelle. Il rencontre un agent, un guichet, un document, une signature, parfois un refus. Et pourtant, c’est lui qui donne son sens à l’État. Je me demande alors pourquoi le citoyen congolais devrait avoir l’impression que la République lui appartient seulement au moment des élections. Pourquoi devrait-il attendre le scrutin pour redevenir visible ? Cette question me paraît plus importante que toutes les querelles de personnes. Car je ne crois pas que le problème fondamental soit simplement de savoir qui occupe tel poste ou qui remplacera tel autre. Les personnes passent. Les mécanismes restent. Ce qui m’intéresse donc, ce n’est pas seulement le politicien, c’est le système de relations qui se construit autour de lui. Un député qui distribue quelques biens dans sa circonscription peut gagner une réputation de générosité. Mais je me demande ce que devient cette générosité lorsque le citoyen finit par considérer qu’il doit recevoir une faveur personnelle pour obtenir ce qui devrait normalement relever d’une politique publique. C’est ici que le clientélisme devient plus qu’une pratique politique. Il devient une pédagogie sociale. Il apprend au citoyen à ne plus attendre un droit, mais une faveur. Et cette transformation me paraît grave. Je préfère mille fois un citoyen qui réclame son droit à un citoyen qui remercie un homme politique de lui avoir accordé ce qui lui revenait déjà. La différence est fondamentale. Dans le premier cas, nous avons un citoyen. Dans le second, nous avons une personne à charge. Je sais que cette formulation est sévère. Mais je l’assume parce que j’ai toujours pensé que la réflexion politique devait parfois déranger plutôt que rassurer. Je reviens alors à la question initiale : quels avantages tire-t-on de la politique en RDC ? Le citoyen devrait pouvoir répondre : j’en tire une meilleure école pour mes enfants, un système de santé plus accessible, une justice plus fiable, des routes praticables, une administration qui fonctionne, une sécurité qui ne dépend pas de mes relations et une possibilité réelle de participer aux décisions qui concernent ma vie. Le responsable politique, lui, devrait pouvoir dire : j’ai reçu une fonction, un salaire et des moyens de travail ; je n’ai pas reçu la République en héritage. Cette phrase me paraît essentielle. Je ne demande pas au responsable politique de vivre dans la pauvreté. Je ne crois pas à cette morale simpliste qui voudrait qu’un homme public soit nécessairement pauvre pour être honnête. Il faut rémunérer correctement les responsabilités publiques. Il faut donner aux institutions les moyens de fonctionner. Mais je refuse une autre confusion, celle qui consiste à prendre les ressources publiques pour une extension naturelle de ses propres intérêts. La République n’est pas un coffre-fort ouvert à ceux qui possèdent la bonne clé. Elle est un bien commun. Je sais que cette expression est devenue banale. Pourtant, plus je regarde la réalité congolaise, plus je lui trouve une importance considérable. Un pays riche peut rester pauvre si ses richesses ne deviennent jamais des biens collectifs. Un État peut posséder des institutions sans que ses citoyens aient véritablement le sentiment d’en être les propriétaires politiques. Une administration peut compter des milliers d’agents et fonctionner malgré tout avec lenteur, favoritisme ou inefficacité. C’est pourquoi je ne réduis pas la question politique à celle de l’argent. Le véritable enjeu me paraît plus profond : il s’agit de savoir quelle idée nous nous faisons de la République. Si je considère l’État comme une réserve dans laquelle chacun essaie de prendre sa part avant les autres, je participerai, consciemment ou non, à son affaiblissement. Si je le considère comme une construction collective dont je suis moi-même responsable, mon rapport au pouvoir change. Je crois que nous sommes précisément devant ce choix.
José Tshisungu wa Tshisungu (Mon dernier livre paru : La Dérive des élites. Fragments d’un séjour au Congo , Éditions Bala, Ottawa, 2025, 157 p.)

Related Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Stay Connected

0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
0AbonnésS'abonner
- Advertisement -spot_img

Latest Articles