LE MIRAGE SUD-AFRICAIN

Ah ! l’Afrique du Sud ! Le phare au bout du continent ! Pendant des années, on nous la vendait comme une sorte de paradis mécanique où les billets poussaient sur les arbres et où les rues étaient pavées de contrats, de salaires et de promesses démocratiques. Tout le monde regardait vers Johannesburg comme les naufragés regardent un paquebot illuminé dans la nuit. Les jeunes congolais préparaient leurs valises après un mois d’initiation à l’anglais à Kitambo. Les commerçants tissaient leurs combines dans les hôtels de la Gombe. Les politiciens validaient leurs comptes bancaires dans les succursales des banques étrangères. Tous ceux qui cherchaient une vie meilleure semblaient avoir rendez-vous là-bas.
Ils arrivaient de partout : du Congo, du Zimbabwe, du Malawi, du Nigeria. Ils traversaient des frontières, des déserts, des humiliations, des postes de police, des passeurs. Le mot « Afrique du Sud » suffisait à faire briller les yeux. Là-bas, disait-on, il y avait du travail. Là-bas, les usines tournaient; là-bas, l’électricité ne disparaissait pas à chaque orage; là-bas, les banques fonctionnaient; là-bas, l’État existait encore.
Mais voilà, les miracles ont une date de péremption. À force de recevoir tous les espoirs du continent, le grand Eldorado s’est mis à tousser. Les mines ont ralenti. Les usines ont vieilli. Le chômage a gonflé comme une plaie mal soignée. Les investissements ont pris peur. La croissance s’est essoufflée. Et quand le gâteau rétrécit, les convives commencent à se regarder avec méfiance.
Alors le migrant noir est devenu visible. Tant que l’argent circulait, il était un frère africain. Dès que les emplois se sont raréfiés, il est redevenu un étranger. Le migrant découvre alors une vérité que les brochures touristiques oublient de mentionner : il n’est pas accueilli dans un rêve, mais dans une économie. Et une économie en difficulté devient vite une usine à rancœurs.
Le pauvre congolais qui avait quitté son village près de Kipushi pour conquérir l’avenir se retrouve soudain accusé de voler le travail qu’il n’a jamais vu, les logements qu’il ne possède pas et les richesses qu’il cherche lui-même désespérément. Le voilà transformé en responsable universel des malheurs nationaux.
Les plus déçus sont peut-être ceux qui arrivaient avec des rêves de grandeur. Ils imaginaient des villas, des commerces florissants, des comptes bancaires prospères. Ils découvrent des quartiers surpeuplés, une concurrence féroce, des contrôles policiers et des regards soupçonneux. Ils étaient venus chercher un Eldorado ; ils trouvent une nation qui doute d’elle-même.
Le prestige de la fin de l’apartheid continue d’éclairer les discours, mais il ne suffit plus à remplir les assiettes. Les récits qui viennent à nos oreilles ne parlent plus seulement de réussite, mais aussi de peur, de violence, de rejet et de désillusion.
Et le vieux pasteur kinois, lui, continue de marcher dans les rues de Johannesburg avec sa Bible et ses rêves, toujours persuadé qu’un avenir meilleur existe quelque part entre Terre et ciel. Lorsqu’un paradis se ferme, il en invente un autre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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