LE PROVERBE ET LE BROUILLARD

« Si vous êtes l’ami d’un individu dénué de projet, vous vous fourvoyez. » Qui donc parle ainsi ? Est-ce la sagesse populaire ou seulement la bonne conscience des temps prospères ? Les proverbes ont parfois l’autorité pérenne. Ils dispensent de réfléchir. Ils condamnent avant même d’avoir compris. Ils désignent un coupable avec une économie de mots qui rassure ceux que les responsabilités véritables inquiètent.
Je songeais à notre République démocratique du Congo. Chez nous, combien d’hommes, combien de femmes, combien de jeunes gens sont accusés de manquer de projet, alors que tout semble conspirer pour leur interdire d’en concevoir un ? On leur demande de bâtir leur avenir sur un sol qui se dérobe. On leur reproche leur hésitation dans un pays où l’incertitude est devenue une méthode de gouvernement.
Il est commode d’attribuer à la faiblesse des individus ce qui relève de la faiblesse des institutions. Cette confusion est l’une des grandes tentations de la politique lorsqu’elle renonce à servir le bien commun. On déplace la faute. L’échec change d’adresse. Celui qui gouverne accuse celui qui endure.
Il est vrai que l’on parle beaucoup de visions, de stratégies, de programmes. Les mots abondent. Ils emplissent les discours officiels comme les nuages emplissent le ciel avant une pluie qui ne vient jamais. Les plans se succèdent ; les promesses se reproduisent avec une étonnante fidélité ; mais la vie quotidienne demeure livrée à l’imprévisible. Celui qui ignore de quoi demain sera fait peut difficilement bâtir l’après-demain.
Alors naît cette étrange injustice : on exige du citoyen ce que l’ordre public lui refuse. On lui demande d’être l’architecte de son destin tandis que les fondations sont continuellement ébranlées. Le projet devient le privilège de ceux qui disposent déjà des ressources, des protections, des réseaux et de la sécurité. Les autres apprennent seulement à durer.

Je n’ignore pas les trésors d’ingéniosité dont recèle notre peuple. Les marchés improvisés, les solidarités familiales, les métiers inventés chaque matin, les mille accommodements de l’économie informelle témoignent d’une intelligence pratique admirable. Ils disent la résistance de la vie.

Mais ils ne sauraient être confondus avec un idéal politique. Survivre n’est pas encore vivre pleinement. L’endurance n’est pas une constitution.
Il y aurait quelque cruauté à transformer ces expédients en vertu civique.

On célèbre parfois la débrouillardise comme si elle était le signe d’une liberté conquise. Elle est bien souvent la marque discrète d’un abandon. Lorsqu’un peuple doit chaque jour inventer les moyens de contourner les défaillances de l’État, ce n’est pas sa victoire que l’on contemple ; c’est le visage d’une responsabilité désertée.

Le véritable scandale n’est donc pas l’homme sans projet. Il est dans la société qui fait du projet un luxe. Il est dans le pouvoir qui administre l’incertitude, qui banalise l’arbitraire, qui condamne les citoyens à vivre dans le provisoire perpétuel. Car un peuple ne renonce pas naturellement à prévoir son avenir ; on finit par lui apprendre que prévoir est inutile, parfois même dangereux.

C’est pourquoi je me méfie des proverbes lorsqu’ils parlent trop vite au nom du peuple. La sagesse n’est pas toujours innocente. Elle peut servir à calmer les consciences plutôt qu’à les réveiller. Elle peut devenir l’alliée involontaire de ceux qui préfèrent expliquer la misère par les défauts des pauvres plutôt que par les abus des puissants.
La politique commence peut-être là où les sentences cessent de suffire. Elle naît lorsqu’on refuse de prendre pour une faute personnelle ce qui est souvent la conséquence d’un désordre collectif. Elle exige de regarder moins les prétendues insuffisances des victimes que les responsabilités de ceux qui disposent du pouvoir.

Les proverbes sont utiles lorsqu’ils éclairent l’homme. Ils deviennent redoutables lorsqu’ils dispensent d’examiner le monde. Car il arrive qu’un proverbe, répété avec assez d’assurance, finisse par couvrir le bruit des injustices. Et il est des silences qu’aucune sagesse populaire ne devrait jamais rendre respectables.

José Tshisungu wa Tshisungu

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