La politique congolaise ou l’étrange match des convictions changeantes
« On ne change pas l’équipe qui gagne. » Ce vieil adage populaire a traversé les générations sans prendre une ride. Dans les quartiers, les familles, les entreprises et surtout dans le monde du football, cette maxime continue d’inspirer les décisions. Les passionnés du ballon rond en connaissent toute la portée. Lorsqu’une équipe remporte brillamment un match aller, il n’est pas rare que l’entraîneur reconduise presque intégralement le même onze au match retour. Pourquoi modifier une formule qui a fait ses preuves ? Pourquoi remplacer des joueurs qui ont démontré leur efficacité, leur cohésion et leur capacité à atteindre l’objectif fixé ?
L’histoire du football regorge d’exemples. Lors de nombreuses compétitions internationales, des entraîneurs ont préféré la continuité à l’aventure. Ils ont compris qu’au-delà des individualités, une équipe victorieuse développe une alchimie particulière, un langage invisible fait de confiance, d’habitudes et de complémentarité. Cette stabilité devient souvent un atout décisif.
Alors que le monde entier suit aujourd’hui les différentes compétitions de football et observe les choix tactiques des sélectionneurs, cette sagesse sportive mérite d’être méditée bien au-delà des stades. Car parfois, les leçons du sport éclairent les réalités de la société et même celles de la politique.
Du stade à l’arène politique
En République démocratique du Congo, une autre compétition se prépare déjà. Elle ne se joue pas sur une pelouse verte, mais dans les couloirs du pouvoir, les états-majors politiques, les médias et les rassemblements populaires. Les prochaines échéances électorales se profilent à l’horizon et chacun cherche à se positionner pour le rendez-vous futur avec les urnes.
Dans ce contexte, la question de la révision ou du changement de la Constitution est revenue au centre des débats. Le Président de la République aurait ouvert la réflexion sur cette éventualité. Immédiatement, une partie de l’opposition a élevé la voix pour s’y opposer fermement. Pour elle, toute initiative allant dans ce sens cacherait une volonté de prolongation du pouvoir en place.
L’argument n’est pas nouveau. Sur le continent africain comme ailleurs dans le monde, des modifications constitutionnelles ont parfois servi à prolonger des mandats ou à renforcer des régimes. L’histoire récente offre suffisamment d’exemples pour justifier certaines inquiétudes. La méfiance politique est souvent fille de l’expérience.
Cependant, la situation congolaise présente des particularités qui méritent d’être examinées avec prudence. Chaque nation possède son histoire, ses blessures, ses défis et ses aspirations. Les réalités de Kinshasa ne sont pas nécessairement celles de Bamako, de Libreville ou de N’Djamena. Les comparaisons ont leurs limites.
L’ennemi identifié
Pour les partisans d’une éventuelle révision constitutionnelle, une question revient avec insistance : faut-il changer une équipe qui estime avoir identifié les véritables causes des malheurs du pays ?
Depuis plus de trois décennies, la République démocratique du Congo est confrontée à des conflits récurrents, à des agressions extérieures, à l’exploitation illégale de ses ressources naturelles et à une instabilité chronique qui a coûté la vie à des millions de citoyens. Les populations de l’Est du pays en portent encore les cicatrices visibles.
Selon cette lecture des événements, l’enjeu ne serait pas seulement institutionnel. Il s’agirait avant tout de renforcer les instruments permettant à l’État de répondre efficacement à des défis existentiels. Dès lors, certains considèrent qu’il ne faut pas désorganiser une équipe politique qui affirme avoir identifié les adversaires du développement national et entrepris de les combattre.
Comme dans le football, disent-ils, lorsqu’une stratégie commence à produire des résultats, la prudence recommande parfois de préserver la cohésion de l’ensemble plutôt que de céder aux changements dictés par l’émotion ou la pression extérieure.
Le paradoxe des convictions
Mais ce qui intrigue davantage l’observateur attentif de la scène politique congolaise, c’est le renversement spectaculaire de certaines positions.
Hier, plusieurs acteurs politiques plaidaient ouvertement pour une révision constitutionnelle. Aujourd’hui, certains parmi eux figurent au premier rang des opposants à toute modification du texte fondamental. Les discours ont changé, les arguments se sont inversés, et les certitudes d’hier semblent avoir cédé la place aux convictions du moment.
Ce phénomène n’est pas propre à la RDC. Dans de nombreuses démocraties, les acteurs politiques défendent parfois avec passion une idée lorsqu’ils sont au pouvoir et la combattent avec la même énergie lorsqu’ils se retrouvent dans l’opposition. Ce qui était présenté comme une nécessité nationale devient soudain un danger pour la République. Ce qui était qualifié de progrès devient une menace.
Le citoyen ordinaire observe alors ce ballet des positions contradictoires avec perplexité.
Une démocratie en quête de cohérence
La démocratie ne se résume pas à l’alternance des hommes ou des partis. Elle exige également une certaine cohérence dans les principes défendus. Les débats sur la Constitution devraient idéalement dépasser les calculs électoraux immédiats pour s’inscrire dans une réflexion plus profonde sur l’avenir du pays.
Modifier une Constitution n’est jamais un acte anodin. La conserver intacte ne l’est pas davantage. Dans les deux cas, la question fondamentale demeure : quelle décision sert le mieux l’intérêt supérieur de la nation ?
C’est là que le citoyen attend des responsables politiques davantage de pédagogie que de slogans, davantage d’arguments que d’invectives, davantage de vision que de tactiques.
L’énigme congolaise
La politique congolaise ressemble parfois à ces matchs dont le scénario échappe à toute logique. Les alliances se font et se défont, les adversaires d’hier deviennent les partenaires d’aujourd’hui, tandis que les compagnons de route d’autrefois se découvrent des divergences irréconciliables.
C’est peut-être pour cette raison qu’une boutade circule depuis longtemps dans les conversations populaires :
« La politique congolaise est difficile à comprendre. Quand on te l’explique et que tu crois avoir compris, c’est probablement qu’on t’a menti. »
Derrière l’humour se cache une vérité plus profonde : la complexité d’un pays-continent dont l’histoire, les enjeux géopolitiques et les ambitions contradictoires rendent toute analyse simpliste dangereuse.
Pourtant, malgré les doutes, les contradictions et les passions, une certitude demeure : l’avenir du Congo ne se construira ni dans les slogans ni dans les postures, mais dans la capacité des Congolais à débattre sereinement de leur destin commun.
Et comme dans le football, le véritable verdict ne sera pas rendu par les commentateurs, mais par le terrain lui-même.
ZADAIN KASONGO T.


