On disait de l’abbé Mulaka Bintu qu’il avait quitté le sacerdoce à la suite d’une vie errante où ses engagements s’étaient dissous dans ses passions. Était ce vrai ? Était ce seulement une légende inventée par une ville qui préfère les biographies aux idées ? Je n’en savais rien. Je savais seulement qu’il vivait désormais dans une petite maison aux murs défraîchis, près d’un cimetière, avec quelques livres rongés par l’humidité et un jardin où les fleurs semblaient hésiter entre la vie et la poussière.
Il m’invita à m’asseoir sous un manguier.
— Vous écrivez encore contre les politiciens ? demanda-t-il en souriant.
— Je n’écris contre personne. J’écris contre les illusions.
Il éclata d’un rire discret.
— C’est beaucoup plus dangereux.
Nous restâmes quelques instants silencieux. Une femme passa avec une bassine de légumes sur la tête. Deux enfants couraient derrière un vieux pneu. Plus loin, un groupe d’hommes discutait de la prochaine nomination ministérielle comme si le destin du monde dépendait d’un décret présidentiel.
L’abbé suivit mon regard.
— Vous voyez. Ici, tout le monde parle du pouvoir. Personne ne parle de l’être humain.
— Peut-être parce que le pouvoir promet davantage.
— Non, répondit-il. Parce qu’il dispense de se connaître soi-même.
Il se leva, cueillit une mangue.
— Savez-vous pourquoi la théologie de la différence des sexes dérange autant ?
Je haussai les épaules.
— Parce qu’elle parle d’une différence à une époque qui ne supporte plus les limites.
Il secoua doucement la tête.
— Non. Elle dérange parce qu’elle interdit deux mensonges : celui de la domination et celui de l’indifférenciation. Elle dit à l’homme : tu n’es pas tout. Elle dit à la femme : tu n’es pas tout. Et elle dit aux deux : vous ne devenez pleinement vous-mêmes qu’en reconnaissant que l’autre n’est ni votre rival ni votre propriété.
Je regardai les nuages s’étirer au-dessus de Kananga.
— Si cela est vrai, pourquoi notre pays ressemble-t-il à une immense compétition où chacun veut posséder l’autre ?
L’abbé sourit avec une lassitude qui semblait plus ancienne que lui.
— Parce que nous avons fini par croire que gouverner, c’est remplacer les autres au lieu de leur permettre d’exister.
Il prononça cette phrase comme on récite une prière oubliée. Je pensai aussitôt aux interminables cérémonies officielles. Les discours promettaient toujours un avenir plus vaste que la réalité. Les photographies montraient des dirigeants entourés de femmes en pagnes aux couleurs du parti. On célébrait la femme congolaise avec un enthousiasme proportionnel au peu de pouvoir qu'on lui confiait ensuite.
Je fis part de cette réflexion à mon interlocuteur. Il éclata d'un rire presque tendre.
— Notre République possède un talent extraordinaire : elle transforme les hommages en substituts de la justice. Plus les éloges deviennent éloquents, moins les responsabilités sont partagées.
— Vous êtes sévère.
— Non. Je vieillis.
Le vent fit bruisser les feuilles du manguier.
— Lorsque j’étais prêtre, poursuivit-il, je croyais que le péché consistait seulement à désobéir à Dieu. Aujourd’hui, je crois qu’il consiste souvent à vouloir occuper toute la place. Un mari qui traite son épouse comme une servante. Une épouse qui méprise son mari. Un chef qui confond le pays avec son bureau. Un parti qui imagine que la nation commence à son siège et s’arrête à ses intérêts. C’est toujours la même tentation : supprimer l’autre pour n’avoir plus à dialoguer avec lui.
Je demeurai silencieux. Depuis quelques jours, je relisais les philosophes. Ils parlaient de liberté, de responsabilité, d’existence. Aucun ne m’avait expliqué pourquoi un pays si riche pouvait devenir si pauvre en confiance. L’abbé sembla lire cette pensée sur mon visage.
— Les économistes comptent les minerais. Les politiciens comptent les sièges. Les démographes comptent les habitants. Mais qui compte encore la confiance ?
Au loin, les haut-parleurs d’un meeting politique promettaient une nouvelle ère. Les applaudissements montaient comme une marée.
L’abbé leva les yeux vers ce vacarme.
— Écoutez-les. Ils parlent comme si l’histoire commençait chaque fois qu’ils prennent la parole.
— Et pourtant ?
— Pourtant l’histoire commence toujours plus discrètement : lorsqu’un père respecte la mère de ses enfants, lorsqu’une femme refuse de laisser la haine gouverner sa maison, lorsqu’un responsable accepte enfin que l’autorité soit un service.
Nous quittâmes le jardin.
Dans la rue, les affiches électorales se décollaient déjà sous l'effet de la chaleur. Elles avaient le destin de toutes les promesses qui oublient l'homme et la femme pour ne célébrer que le pouvoir.
Je demandai à l’abbé :
— Pensez-vous que le Congo puisse changer ?
Il s’arrêta au milieu du chemin.
— Oui. Mais il faudra d’abord que chacun renonce à cette vieille illusion selon laquelle il suffit de conquérir une place pour donner un sens à sa vie. Les nations ne sont pas sauvées par ceux qui veulent être les premiers. Elles le sont par ceux qui acceptent que nul ne se suffit à lui-même.
Nous nous séparâmes près de l’hôpital général.
Je poursuivis ma marche vers la Procure catholique. La nuit tombait. Les étoiles apparaissaient une à une, avec cette lenteur qui semble rappeler aux hommes et aux femmes que les vérités essentielles ne s’imposent jamais dans le fracas. Elles descendent sur les consciences comme la rosée sur les herbes sèches : sans bruit, mais avec une persévérance qui finit parfois par transformer le paysage.
José Tshisungu wa Tshisungu


