LOGIQUE ET RÉALITÉ

Les peuples du Congo se trompent parce qu’ils confondent la logique avec la réalité. La logique est une admirable géométrie ; la réalité, elle, est une forêt. Les lignes droites y deviennent des sentiers interrompus, les certitudes s’y brisent contre des pierres invisibles. La République démocratique du Congo nous rappelle chaque jour cette vieille leçon que les philosophes enseignent sans toujours parvenir à convaincre les gouvernants.
La logique dit qu’un pays immense, doté d’un sous-sol prodigieux, traversé par le deuxième fleuve du monde, riche de forêts, d’eaux, de terres arables et d’une jeunesse innombrable, devrait être une puissance africaine incontestée. Le raisonnement est impeccable. Il satisfait les économistes, les statisticiens et les géologues. Les chiffres s’emboîtent avec une précision presque mathématique. Les rapports internationaux ressemblent parfois à ces démonstrations dont aucune étape n’est contestable.
Pourtant la réalité répond avec une ironie dont l’histoire est coutumière. Les richesses ne produisent pas mécaniquement la prospérité. Les ressources naturelles ne fabriquent pas des institutions. Les constitutions n’engendrent pas automatiquement la justice. Les élections ne suffisent pas à créer la confiance. Entre la logique et le réel s’étend cet espace mystérieux où interviennent les passions humaines, les intérêts particuliers, les habitudes héritées, les peurs anciennes et les ambitions nouvelles. On croit souvent gouverner un pays comme on résout une équation. Il suffirait d’ajouter quelques réformes, de retrancher quelques abus, de multiplier les investissements et de diviser les dépenses inutiles. La nation retrouverait alors son équilibre, comme une balance enfin rétablie. Cette illusion accompagne toutes les époques. Elle est rassurante parce qu’elle dispense de regarder les hommes.
Or la réalité congolaise rappelle avec obstination que les institutions vivent de la qualité morale de ceux qui les habitent. Un ministère n’est pas une vertu. Une loi n’est pas une conscience. Un tribunal n’est pas la justice lorsque ceux qui y siègent redoutent davantage le puissant que leur propre jugement. Les textes demeurent alors irréprochables tandis que la vie publique s’éloigne silencieusement de leur esprit.
La logique administrative exige que chaque fonction corresponde à une responsabilité précise. Mais la réalité sociale introduit les fidélités familiales, les appartenances régionales, les solidarités ethniques, les clientèles politiques. Il ne s’agit pas ici de condamner des traditions qui ont parfois permis aux communautés de survivre lorsque l’État s’effondrait. Il s’agit de reconnaître qu’une logique ancienne rencontre une logique moderne, et que leur affrontement produit souvent une troisième réalité que les constitutions n’avaient pas prévue.
Le même décalage apparaît dans l’économie. Les experts calculent des taux de croissance. Les habitants des quartiers populaires calculent le prix du pain, du transport ou du cahier d’école. Les premiers raisonnent en pourcentages ; les seconds en journées de survie. Aucun des deux calculs n’est faux. Ils appartiennent simplement à des univers différents. Là encore, la logique ne suffit pas à épuiser le réel.
Il existe également une logique internationale. Les grandes puissances parlent de stabilité régionale, de minerais stratégiques, de chaînes d’approvisionnement, de sécurité collective. Le Congo devient alors un dossier, une carte, une réserve de cobalt, de cuivre ou de coltan. Mais la réalité, elle, demeure faite d’enfants qui marchent jusqu’à l’école, de cultivateurs qui attendent une route, d’infirmières qui espèrent des médicaments, de magistrats qui voudraient exercer leur métier sans recevoir d’instructions. La géopolitique oublie parfois que les nations sont d’abord composées de visages. Ce qui inquiète davantage n’est pas l’écart entre la logique et la réalité. Cet écart accompagne toutes les sociétés humaines. Ce qui devrait nous inquiéter est l’habitude que nous prenons de vivre dans cette contradiction comme si elle constituait un ordre naturel. Lorsqu’une population cesse d’être surprise par ce qui devrait l’indigner, la réalité finit par absorber la logique elle-même. Les anomalies deviennent des coutumes. Les exceptions deviennent des règles. La résignation prend le masque de la sagesse.
Pourtant l’espérance commence peut-être là où l’on renonce aux raisonnements trop simples. Un pays ne renaît pas parce qu’il possède des richesses, mais parce qu’il produit de la confiance. Il ne devient pas une puissance parce qu’il exporte davantage, mais parce que ses citoyens croient que la loi vaut également pour tous. La véritable logique politique ne consiste donc pas à imposer au réel des schémas abstraits ; elle consiste à comprendre le réel afin de l’élever progressivement vers davantage de justice. Le Congo ne manque ni de ressources ni d’intelligence. Il manque encore de cette fidélité obstinée à la vérité qui oblige les sociétés à regarder sans complaisance leurs propres contradictions. La logique, lorsqu’elle s’éloigne de la réalité, devient une rhétorique. La réalité, lorsqu’elle renonce à la logique, sombre dans le désordre. Entre les deux se trouve le difficile métier de gouverner : non celui qui consiste à proclamer des évidences, mais celui qui transforme peu à peu les vérités abstraites en habitudes vécues. C’est peut-être là que réside la plus sévère leçon de l’histoire congolaise. Les peuples ne sont pas condamnés par le manque de richesses. Ils le sont davantage lorsqu’ils finissent par croire que la réalité n’a plus aucun devoir envers la logique, et que la logique n’a plus aucun compte à rendre à la réalité.

José Tshisungu wa Tshisungu

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