Quand les exclus du chômage frappent aux portes des CPAS (Centres Publics d’Action sociale)
Il existe des crises qui commencent par des explosions et d’autres qui commencent par des files d’attente.
La Belgique appartient peut-être à cette seconde catégorie.
Pendant que les débats politiques se poursuivent dans les parlements, que les partis négocient, que les experts calculent et que les responsables publics rivalisent de formules savantes, une autre Belgique avance silencieusement dans les couloirs des CPAS(Centre Public d’action Sociale) Elle est moins visible, moins spectaculaire, mais elle porte sur ses épaules une question que personne ne pourra éternellement repousser : que devient celui qui n’a plus droit au chômage, mais qui n’a pas encore retrouvé le chemin de l’emploi ?
La question n’est pas théorique.
Elle possède des visages.
Celui du travailleur licencié après des années de fidélité à son entreprise. Celui de la femme qui a connu les contrats temporaires, les interruptions et les emplois précaires. Celui du quinquagénaire dont l’expérience professionnelle ne suffit plus à convaincre un employeur à la recherche d’un profil plus jeune. Celui encore du demandeur d’emploi qui envoie des dizaines de candidatures et reçoit, invariablement, le même silence.
Puis vient la lettre.
Quelques lignes administratives peuvent parfois bouleverser une existence entière.
Vous êtes exclu du bénéfice des allocations de chômage.
Le vocabulaire administratif est précis. La réalité humaine, elle, est beaucoup plus brutale.
Car perdre une allocation n’est pas simplement perdre une ligne dans un budget mensuel. C’est parfois perdre la possibilité de payer son loyer sans inquiétude, de remplir correctement son réfrigérateur, d’aider un enfant, de régler une facture imprévue ou simplement de dormir tranquillement.
Alors commence le chemin vers le CPAS.
Le CPAS, dans cette situation, devient le dernier quai d’une gare sociale où arrivent ceux que le train du marché de l’emploi n’a pas voulu reprendre.
Mais combien de voyageurs ce quai peut-il encore accueillir ?
Voilà la question que la Belgique devrait avoir le courage de poser.
LA RÉFORME ET SES CONSÉQUENCES
On peut comprendre la volonté politique de réformer le système du chômage, d’encourager le retour à l’emploi et d’éviter qu’une situation temporaire ne devienne permanente.
Mais une politique publique ne peut être jugée uniquement à l’intention qui la porte.
Elle doit aussi être jugée à ses conséquences.
Si l’on réduit la durée d’une protection sans créer parallèlement suffisamment de possibilités réelles de retour vers l’emploi, on ne supprime pas nécessairement la pauvreté : on peut simplement déplacer la pauvreté d’une institution vers une autre.
Du chômage vers le CPAS.
D’une administration vers une autre.
D’une ligne budgétaire vers une autre.
Et surtout, d’une forme de précarité vers une autre.
La question devient alors presque philosophique : avons-nous réellement résolu un problème lorsque nous avons simplement changé l’endroit où il apparaît ?
LE CPAS N’EST PAS UNE POUBELLE SOCIALE
Il faut le dire avec force.
Le CPAS n’est pas une poubelle où la société déposerait ceux que le marché du travail n’a pas réussi à intégrer.
Ses travailleurs sociaux ne sont pas des comptables de la misère. Ils rencontrent des êtres humains, évaluent des situations complexes, accompagnent des familles, recherchent des solutions et tentent de préserver ce qui peut encore l’être.
Mais les CPAS ne sont pas des institutions miraculeuses.
Ils ne peuvent pas, à eux seuls, réparer les défaillances du marché du travail, absorber toutes les conséquences des réformes sociales et devenir simultanément les gardiens de la dignité des personnes fragilisées.
Le risque est donc évident : transformer les CPAS en amortisseurs permanents d’une politique de l’emploi qui n’aurait pas suffisamment anticipé ses propres conséquences.
Ce serait demander à ceux qui réparent les fissures de supporter le poids de tout l’édifice.
LA BELGIQUE N’EST PAS UNE ÎLE
La Belgique regarde l’Europe et pourrait être tentée de croire que les troubles sociaux qui apparaissent ailleurs ne la concernent pas.
Ce serait une illusion.
L’Europe entière traverse une période de profonde transformation. Les classes populaires s’interrogent. Les classes moyennes s’inquiètent. Les jeunes doutent. Les travailleurs redoutent la précarité. Les retraités surveillent leurs dépenses. Les familles découvrent que le logement, l’énergie, l’alimentation et les services essentiels pèsent de plus en plus lourd dans leur quotidien.
Les incendies européens ne prennent pas toujours la forme de barricades.
Ils commencent parfois dans l’esprit des citoyens.
Par une frustration. Puis une lassitude. Puis une colère.
Et enfin une perte de confiance.
Une démocratie peut supporter beaucoup de choses. Elle supporte moins facilement le sentiment croissant d’injustice.
Car lorsque celui qui travaille a le sentiment de ne plus pouvoir vivre correctement de son travail, lorsque celui qui cherche un emploi a le sentiment que personne ne veut de lui et lorsque celui qui tombe dans la précarité a le sentiment que la société le considère comme un poids, quelque chose de plus profond que les statistiques commence à se fissurer.
Le contrat moral entre le citoyen et la société.
MESSIEURS LES RESPONSABLES POLITIQUES…
Il ne suffit donc pas de proclamer que chacun doit retrouver un emploi.
Encore faut-il que les emplois existent.
Il ne suffit pas de demander davantage d’efforts aux demandeurs d’emploi.
Encore faut-il examiner les obstacles qui se dressent devant eux.
Il ne suffit pas de réformer les allocations.
Encore faut-il mesurer les conséquences de ces réformes sur les CPAS, les communes, les familles et les finances publiques.
Et surtout, il ne suffit pas de déplacer les chiffres.
Il faut résoudre les problèmes humains qui se cachent derrière les chiffres.
La politique n’est pas l’art de rendre les statistiques présentables.
Elle devrait être l’art de rendre la vie des citoyens plus supportable.
LE SIGNAL D’ALARME
La Belgique n’est pas en ruine.
Ses institutions demeurent solides. Son économie possède des ressources considérables. Son système de protection sociale reste l’un des piliers historiques de son modèle de société.
Mais précisément parce que le pays dispose encore de moyens importants, il serait dommage d’attendre que les difficultés deviennent explosives pour agir.
Une société intelligente n’attend pas que l’incendie atteigne le toit pour chercher un extincteur.
Elle surveille l’étincelle. Elle écoute les signaux faibles. Elle regarde les files d’attente. Elle écoute les travailleurs sociaux. Elle entend les demandeurs d’emploi. Elle regarde les familles qui commencent à renoncer à certaines dépenses essentielles. Et surtout, elle comprend qu’une personne qui tombe dans la précarité aujourd’hui peut devenir demain une charge beaucoup plus lourde pour la collectivité si aucune politique de réinsertion sérieuse n’est mise en place.
Voilà pourquoi la Belgique doit se garder de toute facilité.
Réformer, oui. Abandonner, non.
Encourager le retour à l’emploi, certainement.
Mais punir indistinctement ceux qui ne parviennent pas à retrouver un emploi serait une autre affaire. Car il existe une différence fondamentale entre refuser de travailler et ne pas parvenir à retrouver du travail.
La politique devrait avoir suffisamment de discernement pour ne pas confondre les deux.
L’AVENIR SE TROUVE AUSSI DANS LES FILES DES CPAS
Un pays se juge parfois moins dans ses palais que dans ses salles d’attente.
La Belgique devrait donc regarder attentivement ce qui se passe dans ses CPAS. Non par peur. Mais par responsabilité.
Car derrière chaque personne qui franchit aujourd’hui la porte d’un CPAS se trouve peut-être le visage d’une Belgique de demain.
Une Belgique plus solidaire ? Ou une Belgique plus divisée ?
Une Belgique où le travail demeure une voie vers l’autonomie ?
Ou une Belgique où l’exclusion devient progressivement une nouvelle catégorie sociale ? La réponse ne se trouve pas seulement dans les discours des gouvernements. Elle se trouve dans les décisions prises aujourd’hui.
L’histoire sociale nous enseigne une vérité simple : les grandes fractures commencent souvent par de petites injustices que l’on a trop longtemps considérées comme supportables.
Alors, Messieurs et Mesdames les responsables politiques, regardez les files des CPAS. Écoutez ce qu’elles racontent.
Car il arrive qu’une file d’attente soit aussi un bulletin de vote silencieux.
Et parfois, avant que la société ne parle dans les urnes, elle commence par parler dans les salles d’attente.
La Belgique a encore le choix.
Elle peut considérer ces files comme un simple problème administratif.
Ou comprendre qu’elles constituent peut-être l’un des avertissements sociaux les plus sérieux de notre époque.
À bon entendeur, salut.
ZADAIN KASONGO T.


