LE MATCH NUL QUI VALAIT UNE VICTOIRE

Entre la ferveur d’un peuple et les illusions des faux prophètes

Depuis le 11 juin 2026, le monde entier vit au rythme de la Coupe du Monde de football. Pendant quelques semaines, les frontières semblent s’effacer, les langues semblent se mélanger et les peuples semblent se retrouver autour d’une même passion : le ballon rond.

Chaque édition de cette grande fête planétaire apporte son lot d’émotions, de surprises, de héros inattendus et de désillusions cruelles. Celle-ci ne fait pas exception. Mieux encore, pour de nombreux observateurs, elle offre un spectacle particulièrement séduisant par la qualité des équipes engagées et l’abondance de talents individuels qui illuminent les pelouses.

À première vue, le téléspectateur n’a que l’embarras du choix.

Mais lorsqu’on est originaire de la République démocratique du Congo, le choix semble soudain beaucoup plus simple.

Comment détourner son regard de ses propres couleurs nationales ?

Comment rester indifférent lorsque, après cinquante-deux longues années d’absence, son pays retrouve enfin la plus prestigieuse compétition du football mondial ?

Car il faut s’en souvenir : depuis la participation historique du Zaïre en 1974, plusieurs générations de Congolais n’avaient connu la Coupe du Monde qu’à travers les exploits des autres nations. Cinquante-deux ans d’attente. Cinquante-deux ans de rêves, de frustrations et d’espérances sans cesse reportées.

Alors, lorsque les Léopards sont entrés sur la scène mondiale, ils n’ont pas seulement représenté une équipe de football. Ils ont porté sur leurs épaules les espoirs d’un peuple entier.

Et quel début !

Face au Portugal, l’un des géants du football mondial, emmené par l’inusable Cristiano Ronaldo lui-même, les Congolais ont démontré qu’ils n’étaient pas venus en touristes. Ils ont joué avec courage, intelligence et détermination. Ils ont tenu tête à l’un des favoris du tournoi et ont arraché un match nul qui, dans le cœur des Congolais, avait la saveur d’une victoire.

Dès le coup de sifflet final, une immense vague de joie a déferlé sur le Congo et sa diaspora.

Le drapeau bleu, rouge et jaune s’est mis à flotter partout.

À Kinshasa, Lubumbashi, Goma, Kananga, Mbujimayi ou Kisangani, les rues se sont remplies de chants et de danses. Mais le phénomène ne s’est pas arrêté aux frontières nationales. À Bruxelles, Londres, Paris, Johannesburg, Mexico et dans de nombreuses capitales africaines, les Congolais sont sortis célébrer cet exploit.

Fait remarquable, des citoyens d’autres nationalités se sont joints spontanément à cette liesse populaire.

Même à Kigali, capitale d’un Rwanda souvent perçu comme un adversaire politique et envahisseur de la RDC, certains observateurs ont reconnu la qualité de la prestation congolaise.

Partout résonnait le même refrain : celui d’un peuple qui retrouvait sa place parmi les grandes nations du football.

La joie, dit-on, est contagieuse.

Cette vérité s’est vérifiée jusque dans les réseaux sociaux où des milliers de vidéos ont circulé à travers le monde. Certaines étaient émouvantes, d’autres cocasses, d’autres encore totalement extravagantes.

Parmi elles, une séquence a particulièrement retenu mon attention : celle d’un journaliste tanzanien emporté par l’émotion pendant la retransmission du match. Sa voix tremblante, ses cris de joie, son enthousiasme débordant traduisaient parfaitement l’état d’extase dans lequel se trouvait une bonne partie du continent africain.

Plus surprenant encore, un pasteur camerounais, emporté par l’euphorie générale, alla jusqu’à réclamer la nationalité congolaise tant il se disait heureux de partager la joie de ce peuple.

Pendant quelques heures, le football avait réussi ce que la politique peine souvent à accomplir : unir les hommes.

Prophétie et mensonge

Cependant, derrière cette euphorie populaire se cachait une autre réalité. Une réalité plus préoccupante. Comme souvent dans nos sociétés, certains prédicateurs autoproclamés prophètes avaient tenté de récupérer l’événement.

Avant le match contre le Portugal, plusieurs d’entre eux avaient affirmé avoir reçu des révélations divines concernant le résultat de la rencontre. Certains annonçaient même les scores avec une précision étonnante. L’un d’eux, que j’avais personnellement suivi, fut présenté comme celui qui avait prophétiquement annoncé le score exact d’un but partout. De quoi impressionner les plus sceptiques. De quoi susciter la confiance.

Lorsque arriva le deuxième match, opposant la République démocratique du Congo à la Colombie, notre homme de Dieu ne tarda pas à revenir avec une nouvelle révélation.

Cette fois-ci, il annonçait une victoire éclatante des Léopards : trois buts à un. Le verdict semblait tomber du ciel.

Pourquoi alors se fatiguer à attendre trois heures du matin pour regarder le match ?

La prophétie avait déjà parlé. Plus grave, il ajouta même que les Léopards iraient plus loin. Ils joueraient contre l’Argentine et qu’ils gagneraient malgré la présence de Messie sur le terrain.

Après avoir souhaité, à minuit, un heureux anniversaire au Professeur Patrice KABAMBA, un des éminents membres de la plateforme LAUTREINFO, je décidai donc de rejoindre mon lit.

Dans la maison, certains s’étonnaient de me voir abandonner l’écran avant une rencontre aussi importante.

Ma réponse était toute trouvée :

— Les prophètes ont déjà donné le résultat.

Je dormis donc paisiblement. Du moins le croyais-je.

Au petit matin, la radio interrompit brutalement mes certitudes.

Le premier bulletin d’information annonçait la défaite des Léopards.

Un but à zéro.

Silence.

La réalité venait de balayer la prophétie. À cet instant, une évidence s’imposa à moi : ces prétendus prophètes n’avaient jamais consulté Dieu avant de parler en Son nom. Ils avaient simplement consulté leur imagination. Et parfois, l’imagination est une fabrique inépuisable de mensonges.

Je compris alors combien il est dangereux de transformer chaque intuition personnelle en parole divine. Dieu n’a pas besoin de porte-parole improvisés. Il n’a pas besoin que des hommes travestissent leurs opinions en révélations célestes.

Cette défaite sportive eut au moins le mérite de dissiper certaines illusions.

Désormais, je regarderai avec davantage de prudence ceux qui annoncent avec assurance ce que Dieu leur aurait prétendument confié dans le secret.

Je leur dirai simplement, sans colère mais avec lucidité :

« Au nom de Jésus, je ne vous croirai plus. »

Pourtant, je dois reconnaître une chose.

Leur mensonge ne m’a pas été totalement inutile.

Grâce à lui, j’ai bénéficié d’un sommeil profond et réparateur.

Je me suis réveillé dans un état remarquable de bien-être physique et moral. Mais là encore, la leçon était au rendez-vous.

Car ce sentiment de plénitude reposait lui aussi sur une illusion.

Une joie fondée sur une victoire imaginaire.

Une sérénité bâtie sur une certitude fausse.

Et lorsque la réalité s’est imposée, elle m’a rappelé cette vérité éternelle : rien de solide ne peut être construit sur le mensonge.

Depuis ce matin-là, un doute irréversible s’est installé dans mon esprit. Chaque fois que j’entends certaines prophéties tonitruantes, chaque fois que des hommes prétendent connaître avec exactitude ce que Dieu aurait décidé pour demain, une même pensée me traverse :

La véritable foi n’a pas besoin de devinettes.

Elle n’a pas besoin d’oracles de circonstance.

Elle n’a pas besoin de prédictions sportives déguisées en révélations célestes.

Car lorsque la prophétie devient spectacle, elle cesse d’éclairer les consciences.

Elle devient simplement une autre forme d’illusion.

Et parfois, hélas, une forme raffinée de mensonge.

ZADAIN KASONGO T.

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