Les proverbes n’ont pas été forgés pour endormir les hommes dans la douceur des certitudes acquises ; ils sont là pour troubler leur repos, pour déchirer le voile des habitudes et rappeler que certaines réalités finissent toujours par réclamer leur dû.
C’est ainsi qu’un vieux proverbe m’est revenu un matin de pluie, alors que le ciel semblait avoir décidé de confier à la terre tout le poids de ses réserves : « Si tu peux balayer la pluie, alors balaie aussi la rosée. » Une phrase simple, née peut-être de la sagesse silencieuse des campagnes, mais dont la portée dépasse infiniment les champs où elle a pu prendre racine.
Car il arrive aux peuples de déposer dans leurs proverbes ce qu’ils n’osent pas toujours dire dans leurs assemblées.
On pourrait croire à une image innocente, une de ces métaphores rurales qui enseignent la patience devant les caprices de la nature. Mais il faut parfois écouter plus profondément la voix populaire : elle sait reconnaître les illusions du pouvoir mieux que les discours officiels. Ce proverbe n’est pas seulement une réflexion sur l’impuissance humaine devant les forces naturelles ; il est une interrogation adressée aux gouvernants. Il demande : que prétendons-nous changer lorsque nous n’avons pas encore appris à accomplir ce qui dépend réellement de nous ?
Balayer la pluie, c’est cette étrange tentation des pouvoirs qui préfèrent affronter l’apparence des problèmes plutôt que leur substance. C’est faire du mouvement une preuve d’action, de la parole une preuve de réforme, de la cérémonie une preuve de gouvernance. Il y a là une vieille maladie politique : confondre le bruit du pouvoir avec l’œuvre du pouvoir.
Notre histoire récente en République démocratique du Congo en porte les traces profondes. Sous le régime de Mobutu Sese Seko, l’État s’était progressivement transformé en un théâtre où l’image devait souvent tenir lieu de réalité. Les grandes déclarations succédaient aux grandes cérémonies ; les promesses semblaient se multiplier à mesure que les institutions perdaient leur solidité intérieure. Le pays assistait alors à une étrange contradiction : un État qui parlait beaucoup, mais dont les mécanismes ordinaires de fonctionnement s’épuisaient dans le silence.
Mais les peuples qui connaissent leur histoire savent qu’il est toujours dangereux de transformer le passé en refuge. La facilité consisterait à enfermer cette dérive dans une époque révolue, comme si les tentations du pouvoir appartenaient seulement aux hommes d’hier. Or la pluie continue de tomber, et certains continuent de vouloir la balayer.
Aujourd’hui, les mêmes illusions reviennent sous d’autres formes. Les programmes sont annoncés avant que les moyens ne soient réunis ; les réformes sont proclamées avant d’être préparées ; les grandes visions remplacent parfois les modestes exigences de l’administration quotidienne. Le langage politique devient alors une architecture magnifique dont les fondations restent fragiles. On bâtit des façades avec des mots, tandis que la réalité attend encore les outils nécessaires à sa transformation.
Le peuple, cependant, possède cette lucidité que les puissants sous-estiment souvent. Il regarde derrière les décors. Il voit les écoles où les bâtiments existent, mais où manque parfois l’enseignement nécessaire ; les hôpitaux où les murs demeurent, mais où les soins se font attendre ; les routes annoncées dans les discours et effacées par les premières pluies. Il comprend que la véritable politique ne se mesure pas à la beauté des promesses, mais à la fidélité aux réalités quotidiennes.
Car le proverbe ne condamne pas l’action. Il ne demande pas aux hommes de renoncer devant l’immensité des difficultés. Il leur enseigne plutôt l’ordre des choses. Avant de prétendre arrêter les tempêtes, il faut apprendre à recueillir la rosée.
Cette rosée discrète, presque invisible, est pourtant la matière première de toute civilisation durable. Elle porte le visage des fonctionnaires correctement rémunérés, des institutions qui travaillent sans interruption, des écoles qui transmettent réellement le savoir, des hôpitaux qui soignent avant de communiquer sur leurs projets. Elle est cette partie humble de la politique qui ne produit pas toujours des images spectaculaires, mais qui construit lentement la confiance des citoyens.
La grandeur d’un État ne réside pas seulement dans ses ambitions proclamées, mais dans sa capacité à faire fonctionner ce qui paraît ordinaire. Car l’histoire des nations n’est pas faite uniquement de moments éclatants ; elle repose surtout sur la patience des gestes répétés, sur cette fidélité obscure qui permet aux sociétés de tenir debout.
Gouverner, ce n’est donc pas lutter contre la pluie avec des instruments dérisoires et croire que le courage suffit à vaincre le réel. Gouverner, c’est accepter la vérité des priorités. C’est comprendre qu’une nation ne se transforme pas par l’enchaînement des annonces, mais par l’accumulation silencieuse des résultats.
Celui qui balaie chaque matin la rosée accomplit peut-être une tâche modeste ; pourtant, il prépare davantage l’avenir que celui qui promet de commander aux nuages. Car le réel ne se laisse pas convaincre par les discours. On peut le repousser, le cacher sous les ornements du langage, différer le moment de l’affronter ; mais il revient toujours, avec la même patience inexorable, comme la pluie qui finit par retrouver la poussière.
Ainsi vont les nations et les hommes : ils peuvent ignorer longtemps les petites vérités, mais ce sont souvent elles qui décident de leur destinée.
José Tshisungu wa Tshisungu


