« On ne jette pas au feu l’enfant qui a incendié le domicile familial. » Belle parole, en apparence. Parole de clémence. Parole d’humanité. Mais il arrive que les sociétés, comme les individus, se servent des plus nobles proverbes pour masquer les plus sombres accommodements.
Car enfin, que signifie ce proverbe lorsque la maison brûlée n’est plus celle d’une famille, mais celle d’une nation ? Que devient l’enfant lorsqu’il ne porte plus seulement la maladresse coupable de l’égarement, mais la responsabilité des ruines accumulées ? Que devient le pardon lorsque celui qui demande grâce est précisément celui qui a organisé la souffrance de ceux qui n’ont jamais eu droit à la parole ?
Dans notre République démocratique du Congo, la figure de l’enfant incendiaire a changé de visage. Elle n’est plus seulement celle d’un fils perdu que la communauté tente de ramener à la raison. Elle est devenue celle d’un personnage politique familier : le chef de guerre transformé en partenaire de paix, le responsable de violences converti en acteur institutionnel, le gestionnaire soupçonné de prédation devenu gardien des ressources publiques. L’enfant revient dans la maison, mais il revient souvent avec les mêmes mains qui ont tenu la torche.
Et la maison ? Elle n’est pas une image abstraite. Elle a des noms, des visages, des tombes. Elle est faite de villages détruits, de familles dispersées, de générations privées d’avenir, de ressources collectives détournées et d’une confiance publique lentement consumée. Les cendres ne sont pas seulement celles du passé : elles continuent de recouvrir le présent.
Ce qui trouble le plus notre conscience nationale, ce n’est pas que le pardon ait existé. Les peuples meurtris ont besoin, parfois, de gestes qui permettent de sortir du cycle de la vengeance. Ce qui trouble, c’est que le pardon ait été détourné de sa vocation première. Il n’a pas toujours servi à libérer ; il a souvent servi à gouverner.
Nous sommes alors devant une étrange mécanique politique : celui qui n’est pas jugé devient celui que l’on peut contrôler. La faute devient une dette. Le crime devient une chaîne invisible. L’homme que l’on absout sans vérité ni justice demeure prisonnier d’un système qui connaît son passé et peut le lui rappeler à tout moment. Ainsi se construit une économie morale où l’impunité n’est pas une absence de règle, mais une règle cachée.
L’État, au lieu d’établir une frontière nette entre la responsabilité et la réintégration, conserve parfois les fautes comme des archives secrètes. Les crimes ne disparaissent pas ; ils deviennent des instruments de négociation. La mémoire n’est plus un devoir envers les victimes, elle devient une réserve de pouvoir entre les mains des dirigeants.
Voilà pourquoi l’impunité ne peut être considérée comme un simple défaut administratif ou une faiblesse passagère des institutions. Elle peut devenir un véritable mode de gouvernement : un équilibre fragile construit sur la peur mutuelle, le silence organisé et les compromis conclus loin du regard des victimes.
On nous parle alors de commissions de vérité et de réconciliation. L’expression est belle, presque consolante. Elle évoque une nation capable de regarder ses blessures et de les dépasser. Mais la vérité, lorsqu’elle n’ouvre aucune porte vers la justice, risque de devenir une simple cérémonie de mémoire. Une vérité sans conséquences ressemble parfois à un récit soigneusement encadré.
Quant à la réconciliation sans justice, elle ressemble à une paix signée au-dessus des tombes. Elle apaise les puissants avant de consoler les faibles. Elle ferme les dossiers avant d’avoir fermé les blessures.
La question véritable n’est donc pas de savoir s’il faut jeter l’enfant incendiaire dans le feu. Une République digne de ce nom ne se construit pas sur la vengeance. La question essentielle est ailleurs : qui reconstruira la maison ? Avec quels matériaux ? Selon quels principes ? Et surtout, sous quelle autorité morale ?
Car une maison ne se rebâtit pas sur les mêmes fondations qui l’ont fait tomber. Il faut une nouvelle architecture du pouvoir. Il faut établir une distinction claire entre pardonner et oublier, entre réintégrer et absoudre, entre préserver la paix et sacrifier la justice.
Il faut le dire sans haine, mais sans faiblesse : une nation ne peut éternellement habiter ses propres ruines. Elle doit regarder les incendies en face, non pour satisfaire une vengeance tardive, mais pour rendre enfin leur place à ceux qui ont tout perdu.
Le jour où les victimes deviendront le centre du récit national, le jour où leur parole produira des transformations réelles, alors seulement l’enfant coupable pourra cesser d’être une pièce dans le jeu des pouvoirs. Il pourra redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un citoyen soumis à la même loi que tous les autres.
Car une République ne se mesure pas à sa capacité d’accueillir ceux qui reviennent. Elle se mesure à sa capacité de protéger ceux qui sont restés dans les cendres.
José Tshisungu wa Tshisungu


