LE DÉSAMORCEUR ABSENT

« Si celui qui doit désamorcer le piège est absent, doit-on laisser pourrir le gibier attrapé ? » Cette question proverbiale n’a pas été inventée pour recevoir une réponse. Elle nous est adressée comme un miroir où se découvre, malgré nous, le visage véritable d’un régime. Cette question appartient à cette famille d’interrogations qui dérangent davantage qu’elles n’éclairent.
Il y a dans cette image quelque chose de brutal. Le piège est posé. Le gibier est pris. Celui qui devait venir le délivrer ne vient pas. Alors le temps accomplit son œuvre, non celle de la justice, mais celle de la décomposition.
Nous avons trop souvent l’habitude de parler de l’absence comme d’une faiblesse. Nous imaginons volontiers des gouvernants dépassés, des administrations débordées, des institutions victimes de leur propre impuissance. C’est une manière rassurante de lire les catastrophes : elle nous dispense d’en chercher l’architecte. Pourtant, certaines absences sont si constantes, si méthodiques, qu’elles cessent d’être des défaillances. Elles deviennent un mode de gouvernement.
C’est à cette évidence que renvoie aujourd’hui l’expérience congolaise. En République démocratique du Congo, on répète volontiers que l’État est faible, qu’il s’est effondré, qu’il manque partout où on l’attend. Mais cette formule est peut-être devenue l’un des plus commodes mensonges de notre vie publique. Car un État qui prélève l’impôt, distribue les privilèges, organise les fidélités, protège certains intérêts et maintient des rapports de dépendance n’est pas un État disparu. C’est un État qui a choisi les lieux où il consent à être présent et ceux où son absence lui rapporte davantage que son action.
L’Est du pays occupé par le Rwanda en fournit l’illustration la plus douloureuse. Les conflits qui s’y prolongent depuis des décennies, les richesses qui continuent d’en sortir avec une régularité presque industrielle, les routes qui ne conduisent nulle part, les écoles abandonnées, les hôpitaux sans remèdes : tout cela n’obéit pas seulement à la logique malheureuse de l’histoire. Il serait trop simple d’y voir une accumulation de fatalités. L’histoire produit des accidents ; elle produit rarement une telle persévérance dans le désordre sans que des intérêts y trouvent leur compte.

L’inaction peut être une politique. Elle peut même devenir une technique de pouvoir. Nous nous trompons lorsque nous croyons que gouverner consiste toujours à décider. Il existe des gouvernements qui règnent précisément parce qu’ils retardent les décisions, entretiennent l’incertitude, laissent les urgences se succéder jusqu’à ce que chacun finisse par ne plus attendre que le lendemain. Une population occupée à survivre dispose de peu de temps pour examiner les mécanismes de sa propre dépossession.
Le piège ne fonctionne donc pas malgré l’absence du désamorceur. Il fonctionne grâce à elle. Le gibier qui pourrit n’est pas seulement celui des proverbes. Ce sont des existences suspendues, des villages désertés, des enfances auxquelles on apprend trop tôt que la paix est une exception, des territoires dont la richesse nourrit des fortunes étrangères pendant que leurs habitants comptent les morts avec une lassitude devenue presque silencieuse.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas cette pourriture elle-même. Le plus inquiétant est notre accoutumance. L’homme possède une étrange faculté : il finit par considérer comme naturel ce qui l’humilie quotidiennement. Il aménage sa vie autour du désordre. Il contourne les ruines. Il apprend à négocier avec l’arbitraire comme d’autres apprennent à composer avec les saisons. Ce n’est pas qu’il approuve le système ; c’est qu’il lui faut vivre malgré lui.
Les pouvoirs durables ne réclament pas toujours l’adhésion. L’usure leur suffit. Voilà pourquoi les discours qui invoquent uniquement l’incapacité de l’État me paraissent désormais insuffisants. Ils décrivent les effets sans interroger la fonction de cette absence. Car enfin, une absence qui dure plusieurs décennies cesse d’être un vide. Elle devient une présence autrement organisée. Elle possède ses bénéficiaires, ses gestionnaires, ses comptables et ses gardiens. Elle produit ses profits avec autant d’efficacité qu’une administration parfaitement ordonnée.
La crise permanente est peut-être l’une des formes contemporaines de l’ordre. Cette pensée dérange parce qu’elle nous oblige à déplacer notre regard. Nous ne devons plus seulement demander pourquoi le désamorceur est absent. Nous devons nous demander qui retire avantage de cette absence, qui prospère pendant que le piège demeure tendu, qui transforme chaque catastrophe en rente politique, économique ou diplomatique.
La réponse ne viendra pourtant pas d’un homme providentiel. Les peuples aiment parfois croire qu’un sauveur surgira pour remettre les horloges de l’histoire à l’heure. Cette espérance dispense de l’effort plus difficile : celui de reconstruire lentement des solidarités, des institutions dignes de ce nom et une culture de responsabilité qui ne s’abandonne ni aux mythes ni aux miracles.
Refuser de pourrir avec le gibier n’est donc pas seulement une formule de résistance. C’est une discipline morale. C’est refuser que le chaos devienne notre climat naturel. C’est réapprendre à nommer les responsabilités, à distinguer la fatalité de la stratégie, le malheur de son exploitation politique.
Les peuples ne meurent pas seulement de la violence qui les frappe. Ils meurent aussi lorsqu’ils cessent de croire que cette violence a des auteurs. Alors la vieille question retrouve toute sa gravité. Non, il ne faut pas laisser pourrir le gibier. Mais il serait plus dangereux encore de continuer à attendre indéfiniment celui dont l’absence fait précisément fonctionner le piège.

José Tshisungu wa Tshisungu

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