LES QUATRE LANGUES OFFICIELLES

LES QUATRE LANGUES OFICIELLES

Il est des questions qui paraissent modestes parce qu’elles ne font pas trembler le Palais du peuple, qu’elles ne remplissent pas les colonnes des journaux et qu’elles ne provoquent pas les passions immédiates des foules. La langue appartient à cette catégorie de réalités silencieuses. Elle ne porte ni uniforme ni drapeau, elle ne défile pas dans les avenues, et pourtant elle habite chaque conscience, elle accompagne chaque naissance, elle recueille chaque mémoire. Une nation peut perdre bien des choses avant de perdre sa langue ; mais lorsqu’elle perd ses langues, elle risque de perdre la voix même par laquelle elle se reconnaît.

En regardant la République démocratique du Congo d’aujourd’hui, il faut avoir l’esprit tourné vers demain. Car le Congo de 2060 ne sera pas seulement un territoire plus peuplé, plus urbanisé, plus connecté au monde ; il sera aussi un immense espace de paroles où plus de deux cent cinquante millions d’hommes et de femmes chercheront les mots pour dire leur avenir. Cette multitude future ne sera pas seulement un défi démographique ; elle sera une épreuve linguistique.

Le Congo est une terre où les langues ressemblent aux grands fleuves qui traversent son sol. Certaines coulent dans des régions précises, d’autres irriguent plusieurs provinces, toutes portent des histoires, des visions du monde, des manières particulières de nommer les choses. Dans cet immense paysage sonore, quatre langues ont reçu une reconnaissance nationale : le ciluba, le lingala, le kikongo et le kiswahili. Elles sont comme quatre grandes artères de la conscience congolaise.

Le lingala, langue des villes, de l’armée et de la police, des chansons populaires et des échanges transprovinciaux, a conquis une place singulière dans l’imaginaire national. Le kiswahili, tourné vers l’Est et vers les grands espaces de l’Afrique orientale, rappelle que le Congo a des liens anciens avec les riverains de l’Océan indien. Le kikongo conserve la mémoire ancienne des peuples de l’Ouest et des civilisations qui ont façonné cette partie du continent. Le ciluba, langue du cœur du Kasaï, porte dans ses mots la profondeur d’une culture, d’une sagesse proverbiale et d’une littérature qui cherche encore toute sa place dans l’espace national.

Mais l’histoire des langues est rarement une histoire tranquille. Derrière les langues officielles et les langues nationales se joue une lutte discrète entre la mémoire et la modernité, entre l’enracinement et l’ouverture. Le français, héritage historique de la colonisation et aujourd’hui langue de l’État, demeure dominant dans l’administration, l’université, la justice et les sciences. Il est à la fois un instrument d’unité et le signe d’une dépendance culturelle qui interroge.

Le problème n’est donc pas de choisir entre le français et les langues congolaises. Les nations modernes ne grandissent pas en fermant leurs fenêtres au monde. La véritable question est celle d’un équilibre : comment faire du français une ouverture vers l’universel sans que les langues nationales deviennent des témoins silencieux d’un passé folklorisé ?

Car une langue qui n’entre pas dans l’école, dans la science, dans le numérique et dans les institutions risque progressivement de devenir une langue de la maison, de la conversation intime, parfois de la nostalgie. Or une nation ne construit pas son avenir avec des langues confinées dans la mémoire affective ; elle le construit avec des langues capables de produire du savoir, de transmettre la connaissance et de penser le monde contemporain.

À l’horizon 2060, le Congo devra donc répondre à une question fondamentale : quelle place donnera-t-il à ses propres voix dans la construction de son avenir ? Une population de plus de deux cent cinquante millions d’habitants ne pourra être durablement gouvernée, éduquée et unie par une seule langue héritée de l’histoire coloniale. La diversité linguistique ne sera pas un obstacle à surmonter, mais une richesse stratégique à organiser.

Il faut imaginer un Congo où le ciluba puisse enseigner la philosophie, où le lingala puisse porter la recherche scientifique, où le kiswahili puisse renforcer l’intégration régionale, où le kikongo puisse transmettre les savoirs historiques et culturels. Il faut rêver d’une République où les langues nationales ne soient plus seulement les voix du passé, mais aussi les instruments de l’avenir.
Les langues sont les archives vivantes d’un peuple. Les négliger, c’est laisser disparaître des bibliothèques entières dont les livres seraient écrits dans la mémoire des hommes. Les promouvoir, c’est préparer une nation capable de parler au monde sans cesser de se parler à elle-même.
Le Congo de 2060 sera peut-être jugé sur ses routes, ses industries, ses universités et ses technologies. Mais il sera aussi jugé sur une question plus profonde : aura-t-il su préserver et transformer les mots avec lesquels ses peuples racontent leur existence ?
Car une nation qui perd ses mots finit toujours par emprunter ceux des autres pour dire ce qu’elle est.

José Tshisungu wa Tshisungu

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