C’est un matin peu ordinaire, avec cette pluie obstinée qui ne tombe pas seulement du ciel, mais semble sortir de la terre elle-même. Les caniveaux débordent, les taxis klaxonnent dans un désordre devenu si familier qu’il paraît appartenir à l’ordre des choses. Au marché de Gambela, les bâches en plastique retiennent mal les averses. Les tomates brillent sous les gouttes, les feuilles de manioc semblent plus vertes que d’habitude, et la boue s’accroche aux sandales comme une mémoire dont personne ne peut se débarrasser.
Sous une bâche déchirée, Mama Alela Bino arrange silencieusement ses bottes d’amarante. Elle les dispose avec soin, une par une, comme si chacune d’elles possédait une dignité qu’il fallait préserver malgré la pluie. Chaque feuille qu’elle essuie retrouve une beauté fragile, aussitôt menacée par une nouvelle averse.
Elle vend des légumes depuis trente ans. Trente ans de pluie, de poussière, de soleil, de marchandages, de promesses et de visages multiples. Elle a vu des enfants venir acheter une poignée de légumes avec les quelques pièces que leur mère leur avait confiées. Elle les a vus revenir des années plus tard, devenus hommes, parfois vêtus de costumes élégants, parfois poussant à leur tour un enfant par la main.
Elle a vu aussi des hommes et des femmes promettre beaucoup et disparaître sans même se retourner. Elle connaît donc la patience. Elle sait que certaines choses poussent lentement et que d’autres meurent avant même d’avoir eu le temps de donner leur premier fruit. Beta-Bango, un policier sans grade, s’arrête devant son étal. Son uniforme est trempé. Son képi laisse couler une eau lente sur son visage. Il ne vient ni acheter ni contrôler. Il semble simplement chercher un endroit où attendre que le ciel renonce à son agression continue.
— Tu crois qu’elle va finir ? demande-t-il.
La femme lève les yeux.
— La pluie finit toujours. Ce qui ne finit pas, c’est ce que les hommes et les femmes font pendant qu’ils attendent la fin de la pluie.
Le policier esquisse un sourire.
— Tu parles comme un professeur.
— Non, répond-elle. Je parle comme quelqu’un qui vend des légumes depuis trente ans.
Il sourit encore, mais son sourire s’efface presque aussitôt. Ils demeurent quelques instants silencieux. Autour d’eux, Kinshasa poursuit sa lutte quotidienne contre les flaques, les retards et les promesses politiques. Un taxi tente de se frayer un passage dans l’eau. Une vendeuse protège son pain sous un morceau de plastique. Deux enfants sautent dans une flaque avant que leur mère ne les rappelle d’un cri.
La pluie, elle, ne se presse pas. La marchande reprend :
— Mon grand-père répétait souvent un proverbe : « Si tu peux balayer la pluie, alors balaie aussi la rosée. »
Le policier laisse échapper un léger rire.
— Qui serait assez fou pour vouloir balayer la pluie ?
Elle le regarde avec une gravité qui fait disparaître son sourire.
— Beaucoup plus de monde que tu ne l’imagines.
Il ne répond pas.
Elle poursuit :
— Les hommes et les femmes aiment combattre ce qui leur permet d’être vus. La pluie est spectaculaire. Elle attire les regards. La rosée, elle, travaille sans témoin. Pourtant, c’est elle qui nourrit les feuilles avant le lever du soleil.
Beta-Bango regarde les légumes. Il ne sait pas pourquoi cette phrase le gêne. Peut-être parce qu’elle lui rappelle quelque chose. Quelques mois plus tôt, un vieil homme s’était présenté devant un poste de police pour signaler le vol de sa petite moto. Il était resté debout pendant des heures. Beta-Bango l’avait vu attendre, son dossier serré contre la poitrine. À la fin de la journée, personne n’avait véritablement pris le temps de l’écouter. Beta-Bango avait alors haussé les épaules. Il avait dit que ce n’était pas son problème. Aujourd’hui, sous cette pluie, il se souvient du visage du vieil homme. Il se souvient surtout de ses yeux. Il baisse les yeux vers ses bottes couvertes de boue.
— Tu veux dire que nous faisons semblant d’agir ?
— Je dis seulement que les hommes et les femmes préfèrent souvent le bruit des gestes à leur vérité.
La phrase demeure suspendue entre eux comme une question que personne n’ose terminer. La marchande reprend son travail.
— Tu vois ces légumes ? Si je néglige de les arroser chaque matin, aucun discours ne les fera repousser. La nature ne croit pas aux promesses. Elle ne connaît que les soins répétés.
Beta-Bango regarde les mains de la vieille femme. Elles sont ridées. Les doigts portent de petites coupures. Les ongles sont noircis par la terre. Il comprend soudain que cette femme parle d’un pays avec les mains de quelqu’un qui connaît la terre.
Elle n’a jamais prononcé de grand discours. Elle n’a jamais occupé de tribunes. Elle n’a jamais inauguré quoi que ce soit. Et pourtant, depuis trente ans, elle fait chaque matin quelque chose de très simple : elle entretient ce qui dépend d’elle. Il lève les yeux vers les immeubles gris que la pluie efface derrière un voile d’eau. Il se souvient des récits de son père sur les années où le pays semblait vivre sous le règne des cérémonies. Les tribunes étaient pleines de paroles, les avenues de défilés, les radios d’annonces éclatantes. Pourtant, derrière les façades, l’administration publique perdait lentement son souffle, les institutions vieillissaient en silence, comme des maisons dont les fondations se fissurent pendant que l’on repeint les murs. Mais il comprend aussitôt que le passé est un refuge trop commode. Les hommes et les femmes changent d’époque sans toujours changer de tentation.
Aujourd’hui encore, les projets naissent avant les moyens, les réformes avant les préparatifs, les ambitions avant les outils capables de leur donner une réalité. La pluie tombe toujours.
— Nous annonçons parfois des routes avant d’avoir les pierres, murmure-t-il.
La marchande acquiesce.
— Et les écoles avant les maîtres. Les hôpitaux avant les soins. Les marchés modernes avant les égouts.
Elle ne parle pas avec colère. Elle énonce simplement ce que ses journées lui apprennent. Puis elle se tait. Beta-Bango ressent alors quelque chose qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps : non pas de la honte, mais une inquiétude plus profonde, plus difficile à repousser. Il comprend qu’il a passé une partie de sa vie à confondre l’autorité avec la puissance. On lui a appris à commander. On lui a appris à faire respecter la loi. On lui a appris à intervenir. Mais personne ne lui avait appris à regarder ce qui, chaque jour, empêchait réellement les choses de s’effondrer.
Il pense à son père. Son père disait souvent que le réel ne négocie jamais avec les illusions. À l’époque, Beta-Bango trouvait cette phrase obscure. Maintenant, elle lui revient avec une précision presque douloureuse. Gouverner, maintenir l’ordre, vendre des légumes, soigner un malade, enseigner à un enfant, réparer un égout : toutes ces tâches ont peut-être quelque chose en commun. Elles exigent de revenir chaque matin. Elles exigent de recommencer. Elles exigent de faire ce qui doit être fait même lorsque personne n’applaudit. La marchande essuie une feuille de manioc.
— La rosée, voilà ce que personne ne célèbre.
Le policier la regarde.
— Qu’est-ce que tu appelles la rosée ?
Elle répond sans hésiter :
— Le fonctionnaire payé à temps. L’infirmière qui trouve les médicaments. L’enseignant qui transmet réellement le savoir. Le policier qui protège avant d’impressionner. Les égouts entretenus avant les inaugurations. Le parent qui nourrit son enfant sans jamais être photographié. Le conducteur qui respecte son passager. La femme qui ouvre chaque matin son étal même lorsqu’elle ne sait pas si elle vendra assez pour rentrer chez elle avec quelque chose dans les poches. Elle pose la feuille sur les autres.
— Voilà la rosée.
Beta-Bango ne trouve rien à répondre. Un silence plus lourd que la pluie s’installe entre eux. Il pense à sa propre mère, morte quelques années auparavant. Il se rappelle qu’elle se levait avant l’aube. Elle préparait le repas, réveillait les enfants, nettoyait la cour et attendait que chacun parte avant de commencer sa propre journée. Personne ne l’applaudissait. Personne ne lui remettait de médailles.
Pourtant, lorsque Beta-Bango était enfant, il croyait que le monde tenait debout grâce à elle. Il comprend maintenant que sa mère aussi était une rosée. Cette pensée lui serre la gorge. Il détourne le visage pour que la marchande ne le voie pas. La pluie commence enfin à ralentir.
Une lumière pâle traverse les nuages et vient frapper les feuilles de manioc. Quelques gouttes demeurent accrochées à leurs nervures.
La marchande les regarde.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Après la pluie, il reste toujours quelque chose.
Beta-Bango suit son regard. Les gouttes tremblent sur les feuilles. Elles ressemblent à de minuscules morceaux de lumière. Il comprend soudain que l’existence humaine ressemble peut-être à cette pluie qui tombe sans demander l’autorisation de personne. Nous passons notre temps à vouloir transformer les nuages, à commander aux saisons, à annoncer des lendemains éclatants, alors que notre véritable tâche commence souvent au ras du sol. Là où une main entretient un jardin. Là où une infirmière soigne. Là où un enseignant explique une leçon pour la troisième fois à un enfant qui n’a pas compris. Là où un policier choisit de protéger plutôt que d’humilier. Là où une marchande essuie une feuille de manioc sous une bâche trouée.
Autour d’eux, Kinshasa continue de bruire. Les vendeurs interpellent les passants. Les enfants courent entre les flaques. Les motos éclaboussent les trottoirs et les piétons. Une radio grésille quelque part derrière une boutique. La pluie finit par s’arrêter. Le policier salue la marchande.
— Tu m’apprends davantage ce matin que bien des réunions.
Elle sourit.
— Ce n’est pas moi qui t’apprends quelque chose. C’est la pluie.
Il fait quelques pas, puis s’arrête. Il se retourne. Mama Alela Bino a déjà repris son travail. Elle essuie une dernière feuille. Puis une autre. Et une autre encore. Beta-Bango la regarde quelques secondes. Il pense au vieil homme qu’il avait laissé attendre. Pour la première fois depuis longtemps, il se demande s’il peut encore retrouver son visage.
Alors il repart. Derrière lui, la marchande continue d’essuyer ses légumes avec une patience presque évangélique.
Personne ne la regarde. Personne ne l’applaudit. Personne ne sait que, sous cette bâche trouée du marché de Gambela, une vieille femme vient peut-être de changer la manière dont un homme regarde son propre métier. Au-dessus d’elle, les nuages s’éloignent. Sur les feuilles, quelques gouttes brillent encore. Ce sont peut-être les dernières traces de la pluie. Ou peut-être la rosée qui commence déjà. Car les nations ne tombent pas toujours faute de grands rêves. Elles chancellent lorsque plus personne ne veut prendre soin des petites choses dont dépend leur survie. Et peut-être qu’un pays commence réellement à renaître le jour où quelqu’un, sans témoin et sans applaudissement, se penche simplement pour ramasser la rosée.
José Tshisungu wa Tshisungu


