JKS 34 — 15 AOÛT 2026
ALLOCUTION POUR L’ALLUMAGE DU FEU SACRÉ
Par ZADAIN KASONGO T.
Bonjour à toutes et à tous,
Chers frères, chères sœurs, chers parents, chers amis,
Souffrez que, pour cette circonstance particulière, je m’adresse à vous dans la langue de Molière. Ce choix n’est nullement une mise à l’écart de nos langues maternelles ; il répond simplement au souci de permettre aux plus jeunes parmi nous, dont certains sont nés ou ont grandi loin du Kasaï, de saisir pleinement la portée du geste que nous allons accomplir ensemble.
Car nous ne sommes pas réunis aujourd’hui pour allumer un simple feu.
Nous sommes réunis pour rallumer une mémoire.
Nous sommes réunis pour faire dialoguer le présent avec le passé, les vivants avec ceux qui nous ont précédés, les anciens avec les générations nouvelles.
Avant d’allumer ce feu — kapya ou kadilu en ciluba — permettez-moi donc d’en rappeler brièvement la signification profonde.
Dans les sociétés traditionnelles de chez nous, l’allumage et surtout la garde du feu relevaient de la responsabilité des aînés, des patriarches et de ceux auxquels la communauté avait confié cette mission particulière. Le Comité organisateur de cette édition de la Journée Kasaïenne du Souvenir m’a fait l’honneur de me charger de présider à cette cérémonie en qualité d’aîné.
Mais je tiens à le préciser avec respect : je ne suis pas le plus âgé de cette assemblée.
Il y a parmi vous des hommes et des femmes qui me précèdent dans l’âge, dans l’expérience et peut-être aussi dans la connaissance de nos traditions. Je leur demande donc symboliquement la permission de prendre leur place, pour quelques instants, et d’allumer en leur nom ce feu sacré.
Que cette flamme soit la leur autant qu’elle est la nôtre.
Qu’elle soit celle de nos ancêtres.
Qu’elle soit celle de notre mémoire.
Et qu’elle demeure une lumière pour tous ceux qui, aujourd’hui et demain, voudront réfléchir au Kasaï, à son histoire, à ses habitants et à la destinée commune de notre peuple.
Pour des raisons évidentes de brièveté, mon propos empruntera parfois quelques raccourcis. Je vous prie de bien vouloir m’en excuser. Il ne s’agit pas ici de donner un cours d’anthropologie ou d’histoire des traditions africaines, mais simplement de tracer quelques lignes permettant de mieux comprendre la portée de ce geste ancien que nous accomplissons aujourd’hui.
LE FEU : UNE MÉMOIRE QUI BRÛLE SANS DÉTRUIRE
Ce feu est d’abord un symbole.
Il nous ramène vers nos ancêtres, vers les traditions qu’ils nous ont léguées et vers cette longue chaîne de transmission qui relie les générations.
Reportons-nous un instant aux origines de nos pères, à cette époque où les membres d’une même communauté vivaient dans une solidarité étroite, sous l’autorité et la conduite du patriarche.
Dans ces sociétés anciennes, le feu n’était pas un objet banal.
Il était un bien précieux.
Il était parfois une question de survie.
Il permettait de s’éclairer lorsque la nuit tombait, de se réchauffer lorsque le froid s’installait, de cuire les aliments, de protéger les familles contre les animaux sauvages, de fabriquer et de forger les outils, de se réunir et surtout de faire communauté.
Le feu était donc à la fois utilitaire, social et symbolique.
Son extinction pouvait prendre une signification dramatique : un village privé de feu était un village privé d’une partie de sa vie.
Chez les Basongye, comme nous le rappelait ici même feu papa NTAMBWE MAKADI NGUBA, le gardien du feu portait le nom de baamba kyoto, celui qui prend soin du foyer.
Sa responsabilité était considérable : veiller à ce que la flamme ne disparaisse pas et, lorsqu’un foyer venait à manquer de feu, lui en transmettre.
Ainsi, le feu ne devait jamais mourir.
Il devait circuler.
Il devait passer d’un foyer à l’autre.
Il devait survivre à ceux qui l’avaient allumé.
N’est-ce pas, au fond, ce que nous cherchons à faire aujourd’hui avec notre mémoire ?
Transmettre une flamme qui ne doit pas s’éteindre.
LE FEU QUI RASSEMBLE
Nos anciens avaient compris une vérité profonde : autour du feu, l’homme cesse d’être seul.
On s’y rassemble.
On y parle.
On y raconte les histoires des ancêtres.
On y transmet les valeurs.
On y règle parfois les différends.
On y demande conseil.
On y célèbre les récoltes, les naissances, les retrouvailles et les événements importants de la communauté.
Le feu devient alors le centre invisible autour duquel la famille se reconstitue.
Chez nous, il accompagne également les moments où les vivants se tournent vers ceux qui les ont précédés dans l’au-delà. On sollicite la bénédiction des ancêtres pour une récolte abondante, une chasse ou une pêche fructueuse, pour éloigner une épidémie, obtenir la sagesse nécessaire au règlement d’un conflit ou simplement demander que la communauté demeure dans la paix et la concorde.
Le feu devient ainsi un pont symbolique entre les vivants et les morts.
Lorsque nous l’allumons aujourd’hui, nous ne prétendons évidemment pas reproduire à l’identique les pratiques de nos ancêtres. Nous posons un geste de mémoire, un geste culturel et profondément symbolique.
Nous disons simplement :
Nous n’avons pas oublié.
UNE SYMBOLIQUE UNIVERSELLE
La symbolique du feu ne se limite d’ailleurs pas au Kasaï.
De nombreuses civilisations anciennes lui ont accordé une place particulière. Certaines l’ont associé au divin, à la purification, à la connaissance ou à la création.
Dans la tradition biblique, Dieu se manifeste à Moïse dans le mystère du buisson ardent.
Dans la tradition chrétienne, l’Esprit Saint descend sur les Apôtres sous la forme de langues de feu, image de la lumière, de la force et de la transformation intérieure.
Dans bien d’autres civilisations, la flamme représente également l’intelligence, la connaissance et cette étincelle qui permet à l’être humain d’inventer, de créer et de transformer son monde.
Il n’est donc pas surprenant que le feu ait traversé les siècles comme symbole universel.
Une petite flamme peut éclairer une immense obscurité.
Et parfois, une petite flamme suffit à rappeler à l’homme qu’il n’est jamais totalement condamné à l’obscurité.
LE FEU DU SOUVENIR
C’est précisément cette signification que nous voulons donner à notre feu aujourd’hui.
Nous commémorons les victimes innocentes de l’épuration ethnique dont les Kasaïens furent victimes au Katanga en 1992.
Nous nous souvenons de ceux qui ont été chassés de leurs maisons.
De ceux qui ont perdu leurs biens.
De ceux qui ont été contraints à l’exil.
De ceux qui ont attendu dans les gares de Lubumbashi et de Likasi, dans l’angoisse d’un départ incertain.
Nous nous souvenons de ceux qui sont montés dans les trains sans savoir s’ils atteindraient leur destination.
Nous nous souvenons des familles séparées, des vies brisées, des rêves interrompus et de toutes ces souffrances que le temps ne doit pas transformer en silence.
Mais notre feu ne sera pas un feu de vengeance.
Il sera un feu de mémoire.
Nous ne l’allumons pas pour raviver les haines.
Nous ne l’allumons pas pour désigner de nouveaux coupables.
Nous ne l’allumons pas pour transmettre aux enfants d’aujourd’hui les rancœurs des adultes d’hier.
Nous l’allumons pour dire aux générations futures :
Souvenez-vous, afin que cela ne recommence jamais.
Car il existe une différence fondamentale entre se souvenir pour haïr et se souvenir pour comprendre.
La mémoire véritable ne cherche pas la vengeance.
Elle cherche la vérité.
Elle cherche la justice.
Elle cherche surtout à empêcher que l’Histoire ne reproduise ses propres tragédies.
UNE FLAMME POUR NOS ANCÊTRES, UNE LUMIÈRE POUR NOS ENFANTS
Voilà pourquoi, en votre nom et avec votre permission, je vais maintenant allumer ce feu.
Je demanderai symboliquement à nos ancêtres de nous accompagner dans cette circonstance solennelle.
Que la mémoire de ceux qui nous ont précédés nous donne la sagesse nécessaire pour regarder notre histoire avec lucidité.
Que Maweja Nangila bénisse cette rencontre.
Que cette journée se déroule dans la paix, la dignité et la concorde.
Que nos cœurs soient éclairés par le feu sacré du souvenir, mais qu’ils ne soient jamais consumés par la haine.
Que nous sachions transmettre à nos enfants non seulement la douleur de ce que nous avons vécu, mais aussi la capacité de dépasser cette douleur pour construire un avenir meilleur.
Et lorsque, à la fin de cette journée, nous éteindrons cette flamme, qu’elle ne soit pas réellement éteinte.
Que chacun de nous en emporte une petite braise dans son cœur.
Une braise d’amour.
Une braise de fraternité.
Une braise de dignité.
Une braise de paix.
Car une flamme peut s’éteindre aux yeux des hommes tout en continuant à vivre dans leur mémoire.
LA PRIÈRE DU PROFESSEUR MUFUTA KABEMBA
Permettez-moi, pour terminer cette courte évocation, de reprendre la supplique du professeur Mufuta Kabemba, qui a longtemps présidé à l’allumage du feu lors de cette Journée Kasaïenne du Souvenir.
Pour cette édition 2026, ses paroles résonnent encore avec une force particulière :
Cìvwà citwenzèkèle ku Katanga
Kacìtùpingànyìnyì kàbìdì, nêmpenyì nêmpenyì
Twìkalè mu kabòte, Tùbotekanè
Tùlelè, tùtantè, tùlubulukè
Mu bwikadi bwà disànka
Munkacì mwà bisàmbà byônsò byà mwena Kongò
Que ces paroles anciennes, portées jusqu’à nous par la voix des anciens, deviennent aujourd’hui un engagement nouveau.
Un engagement pour le Kasaï.
Un engagement pour le Katanga.
Un engagement pour la République démocratique du Congo.
Mais surtout, un engagement pour l’homme.
Car au-delà de nos appartenances, de nos langues, de nos provinces et de nos communautés, il existe une vérité qui devrait nous rassembler : aucun être humain ne mérite d’être persécuté pour ce qu’il est.
UNE MINUTE POUR LES DISPARUS
Je vais maintenant vous demander d’observer une minute de silence, en mémoire de toutes les victimes innocentes de la folie tribale au Katanga.
Que cette minute soit un moment de recueillement.
Un moment sans discours.
Un moment où chacun pourra penser à un visage, à un nom, à une famille, à une histoire.
Un moment où les morts pourront, symboliquement, retrouver leur place parmi nous.
Silence…
…
Kaì kayèèè !
Kàtùbèngèlèèè !
Twêtu penyèèè !
Nubafwambukaayi !
Que la mémoire demeure.
Que la flamme demeure.
Que la paix demeure.
Merci à toutes et à tous.
ZADAIN KASONGO T.


