LE RÉTRÉCISSEMENT DÉLIBÉRÉ DE LA NOUVELLE PROVINCE DU KASAÏ-ORIENTAL. ESSAIS ET ERREURS D’UNE POLITIQUE TERRITORIALE MAL MENÉE.
De l’État Indépendant du Congo à la colonisation belge, le pouvoir d’occupation a considéré l’ensemble du Congo comme une terre vierge à subdiviser, à découper territorialement en vue de l’atteinte de ses objectifs et non pour faire aux congolais de la philanthropie fallacieusement couverte par l’idéal d’une mission civilisatrice.
Il n’a été tenu compte dans les découpages territoriaux successifs,ni de tribus,ni de l’existence de chefferies et groupements ayant fait partie des organisations politiques précoloniales. Ce qui de prime abord dénote d’une orientation managériale dictée non pas par les dispositions de l’espace et l’existence des besoins locaux à satisfaire en priorité, mais par le désir de rentabiliser l’exploitation coloniale au profit de la métropole – du Roi Léopold Il en personne au départ.
De manière brève, afin d’offrir un aperçu général, le territoire du Congo a été subdivisé sous l’EIC en 11 districts initiaux ( 1er août 1888), en 15 districts en 1895, avant d’être augmentés à 22 districts en 1914 par le Congo devenu belge, qui allait créer en 1926 4 provinces ( Congo – Kasaï, Équateur, Katanga et Province orientale). Le nombre de provinces a dû passer à 6 en 1935, à la suite de la scission en deux d’un côté du Congo- Kasaï qui allait générer la province de Léopoldville et celle du Kasaï ( Lusambo), et de l’autre côté de la province orientale ( Stanleyville)qui dut être séparée de la province du Kivu qui pour la première fois voyait le jour.
La première république, à la suite des turbulences consécutives aux premières heures de l’indépendance du Congo, allait officiellement consacrer l’existence de 24 provinces+ Kinshasa en 1963, qui allaient être réduites en nombre à 8 provinces+ Kinshasa en 1966 ,à l’avènement de la deuxième république : Bandundu, Congo central, Équateur, Orientale, Kasaï-occidental, Kasaï-oriental, Kinshasa, Kivu, Katanga. Le nombre des provinces, alors appelées régions, allait être porté à 11 à la suite du découpage expérimental en 1986 de la province du Kivu en trois provinces : Nord Kivu, Sud Kivu, et Maniema.
La question qui soulève notre intérêt – alors que le Kasaï-oriental comptait en son sein deux districts ( Kabinda et Sankuru) de la même manière que le Kasaï-occidental en avait aussi deux ( le district du Kasaï et celui de la Lulua) est de savoir pourquoi de manière particulière il a fallu créer subitement le district ( sous-région) de Tshilenge par la séparation de son espace de l’ancien district de Kabinda. Et ceci puisque la troisième république a dû sans procéder à un découpage territorial nouveau,juger bon de changer, à part la ville province de Kinshasa et le Congo central, tous les districts de la RDC en provinces, tout en les soumettant à la lettre selon la constitution de février 2006, à l’usage de la politique de la décentralisation qui allait être rendue effective à partir de 2015.
Notre démarche nous conduira à étaler nos préoccupations en deux points : la guerre des chiffres, et l’échec du découpage territorial et de la décentralisation, avant de conclure.
I. LA GUERRE DES CHIFFRES.
Les nouvelles provinces qui allaient voir le jour d’après la constitution de février 2006, se présentent de la manière suivante :
Provinces et superficie ( en km2 )
1. Tshopo…………….
199657
2. Bas-Uele…..
148331..
3. Tanganyika
134940
4. Tshuapa ……….
132957
5. Haut-Katanga….
132425
6. Maniema…….
132250
7.Mai-Ndombe…..
127243
8. Lualaba……
121308
9. Haut-Lomami……
108204
10. Sankuru………
104331
11. Équateur……….
103902
12. Kasaï……………
95631
13. Haut-Uele……….
89683
14. Kwango ………..
89974
15. Kwilu …………….
78441
16. Sud-Kivu …………
65070
17. Ituri………………..
65658
18. Nord-Kivu………..
59483
19. Kasaï-central……
60958
20. Mongala ………….
58141
21. Lomami……………
56426
22. Nord-Ubangi………
56644
23. Kongo central ……
53920
24. Sud-Ubangi ……….
51648
25. Kinshasa ……..
9965
26. Kasaï-oriental …
9481
Source : Annuaire statistique de la RDC 2020, de l’Institut national de la statistique ( INS ).
La somme qui se dégage de l’addition des chiffres de superficies sus- mentionnées aboutit à un résultat erroné de 2346671 km2, créant un suspense à régulariser par rapport à la superficie officielle de la RDC, de grande notoriété, de 2345410 km2. Difficile d’identifier à quel niveau se situerait l’erreur, et à qui attribuer la responsabilité à l’origine des chiffres, surtout en l’absence de l’Institut géographique du Congo qui depuis les années 1960 s’était trouvé être le dépositaire de tous les travaux de terrain relatifs à la fixation des limites intérieures et internationales de la RDC. Et quand l’ANAPI( Agence nationale de promotion des investissements) et le ministère du plan avancent chacun de son côté respectivement les chiffres de 9545 km2 et de 9699 km2, il devient encore plus difficile d’accorder du crédit à un seul chiffre.
L’effacement d’une institution spécialisée de la trempe de l’Institut géographique du Congo, de l’appareil de l’État congolais depuis l’avènement de la troisième république avec l’Afdl, passe aux yeux de nombre d’observateurs comme étant une volonté délibérée de conduire la RDC à la balkanisation sans l’ombre d’un service spécialisé de l’État congolais qui passerait pour un témoin gênant. De même, des chiffres approximatifs avancés lors de l’éclatement de l’ancienne province du Kasaï oriental en trois provinces – entre 3,1et3,6 millions d’habitants pour le nouveau Kasaï oriental, entre 2,4 et 2,8 millions d’habitants pour le Lomami, entre 2 et 2,5 millions d’habitants pour le Sankuru – dénotent d’une précipitation, d’une improvisation, car une planification sérieuse ne peut nullement être établie à partir de bases incertaines et malléables. Il est admis en science que de prémices fausses ne peuvent découler que des conclusions fausses.
La manipulation des chiffres à tout va reste d’ordinaire la hantise la plus courante des milieux politiques et des médias à la recherche de sensations fortes auprès de l’opinion. Disraeli, homme politique britannique, autrefois premier ministre, a eu raison de déclarer après réflexion que les statistiques, au-delà de la capacité qu’elles ont de faire saisir les faits dans des proportions quantifiables, restent par ailleurs l’art du mensonge par excellence. Car les chiffres ne disent le plus souvent que ce que celui qui les conçoit ou les utilise voudrait qu’ils disent.
Il. ECHEC DU DÉCOUPAGE TERRITORIAL ET DE LA DÉCENTRALISATION.
L’ordonnance-loi no 78/018 du 18 octobre 1978 consacre la création du district ( sous-région) de Tshilenge. Le pouvoir de l’époque a avancé trois objectifs dits » plausibles ‘,’ à atteindre à travers ce découpage, notamment :
1. Rapprocher l’administration des populations, en diminuant la taille des grandes circonscriptions ;
2. Donner une administration propre à une région devenue démographiquement et économiquement importante, notamment autour de Mbujimayi ;
3. Réorganiser l’équilibre territorial du Kasaï oriental en séparant davantage l’espace de Mbujimayi et son arrière -pays du vaste ensemble de Kabinda.
Mais à y regarder de près, aucune des raisons avancées par le régime de Mobutu ne tient la route. Car à commencer par la nécessité de rapprochement entre l’administration et les administrés, la distance qui sépare le chef-lieu du territoire de Kamiji et celui de Mwene-Ditu du chef-lieu du district à Kabinda ( qui allait plus tard devenir le chef-lieu de la province du Lomami) est beaucoup plus éloignée et exige des contours et des acrobaties multiples par rapport la proximité de la ville de Mbujimayi. En outre, comme pour dire que » chasser le naturel et il revient au galop », en dehors des taxes et impôts qui en principe sont tenus de prendre le chemin de Kabinda, tous les échanges commerciaux de ces territoires restent comme par le passé concentrés sur Mbujimayi et son espace environnant comme point de polarisation !
Même si comparaison n’est pas raison, la ville de Kinshasa, plus puissante du point de vue démographique, économique et financier que Mbujimayi, n’a pas été maintenue dans ses limites du temps de l’indépendance. Elle a subi des extensions vers l’ouest jusqu’aux portes de Kasangulu sur la route de Matadi, et vers l’Est sur la route de Bandundu et Kikwit, où elle a pu atteindre Mongata à plus de cent kilomètres de Kinshasa.
Mais pourquoi avoir paradoxalement et sans étude prospective avérée, décidé obstinément de déconnecter Kamiji, Mwene-Ditu, et Gandajika en les plaçant hors de leurs axes naturels de communication, et de leurs bassins économiques ?
Une étude historique du Musée royal de l’Afrique centrale ( Belgique )dit explicitement que le territoire de Tshilenge fut érigé en district » pour des impératifs d’ordre politique et administratif ». Car il était question de créer autour de Mbujimayi un district (sous-région) distinct pouvant permettre de fragmenter et redistribuer les ensembles susceptibles de constituer une force politique régionale.
La joie n’a été que de courte durée, ressentie par le plus grand nombre de congolais originaires du territoire de Tshilenge, qui avaient longtemps trouvé complètement disjoncté que des démarches administratives et des rapports de travail les eussent longtemps conduits à affronter le long et périlleux chemin du district à Kabinda. À partir de 2006 la projection déshonorante du nouveau Kasaï oriental sur la carte des provinces de l’ensemble de la RDC allait plonger dans l’émoi par le fait que l’étendue d’un espace et la diversité de ses richesses constituent en interne ou sur le plan de la géopolitique internationale un facteur déterminant de résilience – celle-ci étant entendue comme la capacité d’un espace géographique, administratif, à résister à un choc de nature politique, économique, et social, de portée locale, nationale ou internationale. Ce fut aussi le point de déclenchement de tous les mauvais ressentiments du passé, de la colonisation belge à l’indépendance, à la suite de freins mis au développement de cet espace du centre du Congo en fonction de son potentiel humain et économique indéniabls. Les zones minières A et B du Kasaï et la soumission de tout l’espace du Kasaï à fournir de la main-d’œuvre et des vivres destinés aux mines du Katanga, avait poussé le pouvoir colonial belge à empêcher tout établissement d’une grande entreprise dans cet espace.
Pour un peu plus d’éclairage les années 1977 et 1978 constituent une date charnière,d’ assouplissement du régime politique de Mobutu, à la suite des deux guerres du Shaba ( Katanga). Des élections législatives et locales libérales avaient été organisées en 1977, et le parlement qui en était sorti avait tenté d’en faire un peu plus à sa tête, comme en témoignent l’initiative des interpellations diffusées à la télé au début de l’an 1980 , et peu après la lettre ouverte de 52 pages adressée au président Mobutu par 13 parlementaires. Et nombre de membres influents de cette fronde, qui aussitôt allait sans aucune autorisation officielle créer l’Udps , étaient ressortissants de l’espace du Kasaï et du Kasaï oriental davantage : Makanda Mpinga, Ngalula Mpandanjila, Kanana,….
CONCLUSION
Des crimes d’État, comme l’isolement politique qui a poussé au rétrécissement impitoyable de l’actuel Kasaï oriental, méritent d’être corrigés le plus rapidement possible, afin que cette contrée étouffée pour des objectifs de politique purement politicienne reprenne vie et s’épanouisse au mieux de son potentiel. La constitution encore en vigueur de la RDC autorise pareille reconstitution de la province du Kasaï oriental dans ses limites d’avant 2015. Des voix et des pétitions en faveur de ce fait existent ça et là, notamment dans les territoires de Kamiji et Gandajika. Des remous demeurent pourtant chez des gens qui s’empoisonnent l’esprit avec des projections et préjugés inutiles qui en réalité ne changent rien à leur condition d’existence et celle de leur milieu de vie habituel. Sensiblement parce que des territoires de Kabinda,Lubao et autres se sentiraient lésés dans leur amour propre ; de même que les gens de l’ancien territoire de Mwene-Ditu qui depuis des décennies avaient toujours rêvé de disposer de leur province à eux,ou à défaut se rattacher à l’espace katangais dont ils croient sympathiser avec des sujets beaucoup mieux que les autres, mais une relation qui en réalité se trouve à sens unique,du » je t’aime,moi non plus ». Car toutes les fois qu’il a été question d’évacuer des non kasaiens de l’espace territorial katangais, jamais ils n’ont jamais été épargnés particulièrement épargnés par le coup de balai.
Afin de sortir des illusions, il faut intérioriser qu’aucun congolais n’avait jamais été associé à la décision de création de provinces telles qu’elles ont pour la plupart existé depuis la colonisation belge. Ce sont des faits purement coloniaux, tracés en fonction de l’occupation politique de l’espace territorial du Congo par le pouvoir colonial en fonction de ses objectifs à atteindre ! Mwant Yav, par exemple a des possessions coutumières traditionnelles qui se trouvent écartelées entre la RDC, la Zambie et l’Angola mais sur lesquelles il ne dispose plus de pouvoir d’État, de pouvoir de décision officielle,car elles répondent aux injonctions des Etats dont elles sont parties intégrantes. Quand le pouvoir colonial belge avait créé en 1926 la province du Congo-Kasaï qui englobait en son sein les territoires de Sandoa et Kapanga (où se situe Musumba la capitale impériale de Mwant Yav) et une partie du territoire de Kaniama, aucun congolais n’avait levé le moindre petit doigt pour acquiescer ou protester. De même quand Léopoldville alors commandée depuis Bruxelles décida de les rattacher à la province du Katanga,pas de contestation notée ! À quelle école les têtes brûlées de la scène politique congolaise sont-elles donc allées apprendre que les provinces de la RDC constituaient leur héritage » précolonial » provenant de leurs ancêtres, à manipuler à leur guise, jusqu’à y semer de la zizanie ?
Pour une refondation optimale de l’État congolais, des incohérences et incompatibilités relevant d’études de faisabilité sans aucun réalisme du terrain, affichées dans la décentralisation initiée,devraient être balayées du revers de la main ! Car il n’est en substance pas possible de lancer un développement à partir de la base, à partir des villages et secteurs dont la très grande majorité de la population n’a pas la capacité ni de concevoir des projets,ni d’en contrôler la mise en exécution. À ce propos des partenariats publics privés ( PPP) courent le risque de devenir des occasions d’appauvrir davantage les autochtones plutôt que de les développer. Aussi faut-il faire remarquer qu ‘ériger une chefferie ou un groupement dans une entité territoriale décentralisée à l’intérieur et sous le contrôle direct chef du du secteur où ils se situent, constitue une incompatibilité contre nature du point de vue de la philosophie bantoue. Un fils du terroir, dans la perspective d’une territoriale des originaires, est spirituellement détenteur d’une force vitale moindre que celle du chef de groupement ou de chefferie, qui couvre littéralement sa communauté de son ombre. Bien avant l’initiation de la politique de la décentralisation bien de chefs de secteur ont reculé devant la confrontation avec les chefs coutumiers et démissionné de leurs fonctions ; tandis que parmi ceux qui ont eu à se montrer téméraires la plupart sont morts dans l’inconscience après avoir vécu des hallucinations incroyables !En outre il est judicieux de casser l’élan d’un développement à deux vitesses qu’imprime la décentralisation, qui permet d’un côté à des provinces ayant reçu toute la contribution des autres provinces de continuer imperturbables sur leur lancée, et de l’autre côté celles qui ont tout donné dans l’effort de la construction commune de la république, mais qui n’ont rien reçu en retour en termes d’implications économiques en amont et en aval, de continuer à patauger dans la misère, car la caisse de péréquation – pareille à l’aide au développement des nations riches qui jamais n’a réussi à les tirer de leurs pétrins – reste une illusion de solidarité entre provinces de la RDC.
Tout ce travail titanesque nécessite d’être méticuleusement entrepris par un leadership responsable du point de vue de la social-démocratie, rassembleur, qui doit considérer la RDC comme un tout, un ensemble à intégrer sur tous les plans, politique, économique et social ; qui doit veiller à la moralisation de la vie publique, à l’assainissement des finances publiques, à la croissance économique et à la redistribution juste des retombées économiques. À ce propos j’ai beaucoup aimé le raisonnement de Pascalon, cité par Evariste Mabi Mulumba dans son ouvrage, La monnaie dans l’économie, quand il dit : nous serons tous keynésiens, aujourd’hui, et demain encore ; car ce n’est qu’en initiant un développement qui soit à la fois économique et social, et ce par une régulation intentionnelle de l’État, que nous pouvons espérer sortir de la stagflation. Stagflation à entendre comme un état de stagnation, de marasme économique, dominé par la carence de biens et une inflation galopante. Ce n’est pas le libéralisme économique porté par un vent néocolonialiste qui cherche à occuper tous les secteurs de l’économie de la RDC, à tout emporter, qui permettra à la RDC de se développer. Le libéralisme a certes la capacité de créer des richesses, mais il lui est aussi reconnu le fait inséparable de créer des inégalités et des laissés-pour-compte.
Hilaire Mfute, historien.


