Récit politique
Derrière les immeubles fatigués de la commune de Kasa-Vubu, les bars sont des lieux où les hommes et les femmes viennent oublier qu’ils sont condamnés à choisir. Chez Milo Masanka, les bouteilles alignées derrière le comptoir semblent attendre moins les clients que leurs quiproquos. Elles brillent sous la lumière blafarde des néons, comme de petites promesses enfermées dans du verre.
Ce soir, la porte grince. Un homme en soutane entre lentement. C’est l’abbé Pesa Nzoto. Il avance avec cette hésitation presque imperceptible de celui qui porte en lui une question qu’il n’ose pas encore formuler. Son visage conserve la sérénité attendue d’un homme d’Église, mais ses yeux trahissent une frustration plus profonde. Il semble avoir passé la journée à parler de vérité, de devoir et de responsabilité, et, maintenant qu’il franchit la porte de ce bar, il éprouve soudain le poids de ses propres contradictions.
Il s’approche du comptoir.
— Milo, donne-moi une bière. Je paierai demain.
Sa voix se veut légère, mais elle laisse entendre une gêne qu’il ne parvient pas à dissimuler. Milo ne répond pas immédiatement. Elle prend un verre et l’essuie lentement. Son geste est méthodique, presque obstiné. Elle regarde le verre plutôt que le prêtre, comme si cette mince paroi transparente pouvait lui éviter de prononcer une parole désagréable.
Elle connaît les promesses de ses clients. Elle connaît surtout leur lendemain.
— Demain est un pays où beaucoup de dettes prétendent habiter, répond-elle enfin. Mais rares sont celles qui reviennent jusqu’ici.
L’abbé esquisse un sourire. Pourtant, quelque chose se crispe dans son visage. La plaisanterie le touche plus profondément qu’il ne voudrait le montrer.
— Tu manques de charité.
Milo relève lentement la tête. Dans ses yeux passe une lueur de contrariété. Elle respecte le prêtre, mais il refuse que sa pauvreté soit confondue avec un défaut de générosité.
— Non, monsieur l’abbé. Je manque seulement de confiance dans les promesses. La charité ne consiste pas à oublier la réalité.
Le prêtre reste immobile. Ces mots lui font mal. Non parce qu’ils sont injustes, mais parce qu’ils lui paraissent étrangement vrais. Il baisse un instant les yeux. Lui qui conseille chaque dimanche aux autres de tenir parole se découvre incapable de tenir la sienne pour une simple bouteille de bière. Au-dehors, les klaxons dessinent une musique désordonnée que Kinshasa seule sait composer. Un air pollué rouge entre par la porte entrouverte, comme si la ville elle-même veut participer à leur conversation.
L’abbé tire une chaise et s’assoit. Il pousse un léger soupir.
— Tu sais, dit-il, un vieux proverbe de chez nous affirme : « On ne peut aimer les fruits et négliger l’arbre qui les produit. »
Milo lève enfin les yeux. Une expression ironique traverse son visage.
— Voilà une parole étrange pour demander une bière à crédit.
Le prêtre éclate d’un rire inhabituel. Mais son rire ne dure pas. Il comprend que derrière l’ironie de Milo se cache quelque chose de plus grave, précisément une longue expérience des promesses non tenues.
— Peut-être, répond-il. Pourtant, je crois qu’elle parle aussi de nous.
Milo pose le verre sur le comptoir. Elle se penche légèrement vers le prêtre.
— Explique-moi.
L’abbé hésite. Il passe la main sur son front. Il cherche ses mots avec le sérieux d’un homme qui découvre qu’il ne suffit pas de connaître une vérité pour avoir le courage de la vivre.
— Tu refuses de me servir parce que tu protèges ton commerce. Tu tiens à ses fruits, c’est-à-dire quelques bénéfices, quelques bouteilles vendues, quelques billets rangés dans une caisse. Mais derrière ces fruits se trouve un arbre : la confiance. Sans elle, aucun commerce n’existe.
Milo écoute en silence. Quelque chose en elle se détend, mais elle ne veut pas céder trop vite. Elle croise les bras.
— Tu oublies une chose, monsieur l’abbé. Un arbre ne vit pas seulement de confiance. Il lui faut des racines solides.
Elle marque une pause.
— Si chacun prend aujourd’hui en promettant de payer demain, bientôt il n’y aura plus d’arbre du tout.
Cette fois, le prêtre ne sourit pas. Il baisse la tête. La phrase lui semble dépasser largement la question de la bière. Elle vient toucher une zone douloureuse de sa conscience.
— Tu n’as pas tort.
Ces quatre mots lui coûtent davantage qu’un long sermon. Ils demeurent quelques instants immobiles, chacun enfermé dans cette solitude où l’individu rencontre sa propre liberté. Milo regarde les bouteilles. Le prêtre regarde ses mains. Tous deux semblent soudain découvrir que leur conversation ne porte plus sur une boisson, mais sur quelque chose d’infiniment plus lourd : la manière dont chacun contribue, par ses petits choix quotidiens, à l’état du monde qu’il prétend ensuite condamner.
Puis Milo reprend :
— Notre pays ressemble à cette bouteille que tu voudrais boire sans la payer.
Le prêtre relève brusquement la tête.
— Tout le monde réclame le contenu, poursuit Milo, mais personne ne veut fabriquer le verre, remplir la bouteille ou transporter les caisses. Nous voulons les résultats sans consentir au travail qui les rend possibles.
Sa voix tremble légèrement. Ce tremblement n’est pas celui de la colère. C’est celui d’une déception longtemps contenue. Milo a vu trop de clients réclamer, emprunter, promettre et disparaître. Elle a vu les mêmes mécanismes se reproduire dans les affaires publiques. Elle a fini par ne plus savoir si ce qui l’irrite le plus est la pauvreté des clients ou leur manière de transformer cette pauvreté en excuse permanente.
Le regard du prêtre devient grave.
— À l’Église aussi, nous parlons souvent des fruits. Nous invoquons la paix, la justice, la fraternité.
Il s’interrompt. Sa voix baisse.
— Pourtant, ces mots deviennent parfois des décorations. Ils ressemblent à des feuilles peintes sur un arbre déjà desséché.
Il ressent une honte sourde. Il pense aux sermons qu’il prononce, aux foules qui l’écoutent, aux applaudissements qui suivent parfois ses paroles. Combien de ces paroles deviennent réellement des actes ? La question lui traverse l’esprit et il éprouve soudain une inquiétude presque physique.
Milo acquiesce.
— Les politiciens font la même chose. Ils parlent de transparence, de gouvernance, d’inclusion. Les mots deviennent des vêtements que l’on fait porter à des institutions dont les racines meurent de soif.
Le prêtre ferme les yeux un instant.
— Peut-être que nous sommes tous responsables de cette sécheresse.
Milo le regarde longuement. Puis elle répond :
— C’est cela qui fait peur.
Sa voix devient plus basse.
— Nous préférons croire que la faute appartient toujours à quelqu’un d’autre. C’est plus confortable.
Elle se redresse.
— Mais l’homme est libre, même lorsqu’il prétend ne pas l’être. Chaque refus de payer, chaque corruption acceptée, chaque mensonge répété nourrit les parasites qui rongent notre arbre commun.
Le prêtre lève lentement les yeux. Il ne regarde plus Milo comme une simple tenancière de bar. Quelque chose a changé dans son regard. Il y a maintenant du respect, mais aussi une légère inquiétude.
— Tu parles comme un philosophe.
Milo esquisse un sourire triste.
— Non. Je parle comme une femme mûre qui voit chaque jour défiler des existences fatiguées.
Elle regarde autour d’elle. Les clients parlent, rient, boivent. Certains discutent avec animation. D’autres restent silencieux devant leurs bouteilles. Chacun semble porter une histoire que personne ne connaît.
— Les bouteilles finissent toujours par se vider, poursuit Milo. Les paroles aussi. Seuls les actes restent.
Le silence qui suit paraît plus lourd que les précédents. La nuit s’épaissit sur Kinshasa. Les néons vacillent comme des consciences hésitantes. Des clients rient au fond de la salle, inconscients de la gravité du dialogue qui se déroule près du comptoir.
Le prêtre fouille ses poches. Son geste devient fébrile. Il retourne une poche, puis l’autre. Il ne trouve que quelques billets insuffisants. Pendant quelques secondes, il demeure immobile, les yeux fixés sur sa paume. Il ressent une étrange humiliation. Il pourrait partir. Il pourrait simplement dire qu’il reviendra demain. Mais quelque chose en lui refuse cette facilité. Il dépose pourtant les billets devant Milo.
— Garde-les. Elles ne paient pas la bière.
Il avale difficilement sa salive.
— Elles paient au moins une partie de ma vérité.
Milo contemple les quatre billets de cent francs. Son visage se radoucit. Elle ne voit plus devant elle un homme qui demande une faveur, mais un homme qui vient de reconnaître publiquement sa propre contradiction. Cette reconnaissance lui paraît plus précieuse que l’argent posé sur le comptoir.
— Tu vois, monsieur l’abbé, dit-elle doucement, l’arbre commence peut-être ici.
Le prêtre fronce légèrement les sourcils.
— Où donc ?
Milo pose un doigt sur les billets.
— Au moment précis où un homme cesse de vivre à crédit avec sa conscience.
Le prêtre demeure silencieux. Cette fois, il ne cherche pas de réponse. Il comprend. La dette la plus lourde n’est pas celle d’une bouteille impayée. Elle est celle que chaque citoyen contracte envers la communauté lorsqu’il exige les fruits de la démocratie sans consentir au patient travail qui nourrit l’arbre des institutions.
Il reste encore quelques secondes assis. Puis il se lève. Il serre la main de Milo plus longtemps qu’à l’ordinaire. Dans ce geste simple, il y a quelque chose qui ressemble à une réconciliation : non pas entre deux individus qui étaient ennemis, mais entre deux consciences qui viennent de reconnaître leur part de responsabilité.
En quittant le bar, l’abbé traverse les rues de Kinshasa avec une impression nouvelle. La ville lui paraît immense et vulnérable. Chaque maison, chaque bureau, chaque église, chaque ministère semble être une branche d’un même arbre dont personne ne prend réellement soin. Il regarde les façades éclairées, les silhouettes qui marchent dans la nuit, les véhicules qui avancent dans le bruit et la poussière. Il éprouve une tristesse profonde. La ville entière lui semble désormais être un immense verger abandonné. Il se demande combien de générations devront encore attendre avant que quelqu’un accepte enfin de planter, d’arroser, de protéger.
Puis une pensée plus douloureuse encore lui vient. Peut-être que ce cultivateur que chacun attend n’existe pas. Peut-être que chacun doit le devenir. Derrière son comptoir, Milo, elle aussi, demeure pensive. Il regarde les billets de franc laissés par le prêtre. Ils sont quatre. Pourtant, ils lui paraissent soudain plus lourds que toutes les sommes qu’il garde dans sa caisse. Elle comprend à son tour qu’aucune société ne se construit sur la seule rigueur, pas plus qu'elle ne saurait reposer sur la seule indulgence.
La rigueur dépourvue de compassion finit par dessécher l’arbre social, tandis que l’indulgence privée de responsabilité en corrompt progressivement les racines.
Une société naît de cette responsabilité partagée où chaque homme accepte de devenir le jardinier d’un arbre dont il ne goûtera peut-être jamais tous les fruits. Milo éteint progressivement les lumières du bar. Elle regarde une dernière fois les bouteilles alignées derrière le comptoir. Elles lui semblent moins nombreuses qu’au début de la soirée. Ou peut-être est-ce simplement son regard qui a changé. C’est là, pense-t-elle, le poids de la liberté : planter sans certitude de récolter, agir sans garantie de succès, accepter parfois de travailler pour des fruits que d’autres goûteront. Et surtout comprendre qu’en abandonnant l’arbre, on condamne d’avance tous les fruits que l’on prétend désirer.
José Tshisungu wa Tshisungu



Une belle peinture de la réalité congolaise. Très beau texte. Félicitations !