Récit politique
Dans l’aérogare de N’Djili, Kapi Wango, une fonctionnaire de la Santé publique, regarde les visages défiler devant elle avec cette attention particulière que donne les responsabilités administratives. Depuis des années, elle a appris à ne pas regarder seulement les certifications de vaccination. Elle observe les mains, les yeux, les silences, les hésitations. Elle cherche parfois dans un visage ce qu’aucun document administratif ne peut dire.
Ce matin, pourtant, quelque chose dans la foule lui a rappelé une vieille vérité : les frontières ne séparent pas seulement des pays. Elles séparent aussi des expériences, des mémoires, des manières différentes de connaître le danger.
Les annonces résonnent sous le vaste plafond de l’aérogare. Des valises roulent sur le sol. Des enfants fatigués s’accrochent aux mains de leurs parents. Des voyageurs cherchent leurs bagages, téléphonent, discutent, protestent. C’est alors qu’apparaît Mireille Van Quichotte. Elle vient de Suisse, pays où les montagnes semblent avoir appris à tenir le monde à distance, pays où les institutions possèdent cette froideur rassurante des mécanismes bien huilés. Elle avance avec une valise jolie, un sourire poli et cette assurance tranquille de ceux qui pensent que les frontières sont surtout des lignes tracées sur des cartes. Elle arrive devant le poste de contrôle de certificats de vaccination. Kapi Wango lève les yeux.
— Votre certificat de vaccination, madame ?
Mireille sourit d’abord, comme si elle avait mal entendu.
— Mon certificat ?
— Oui.
La voyageuse ouvre son sac. Elle en sort son portefeuille, quelques reçus, un téléphone, des clés. Elle cherche encore. Ses gestes deviennent plus rapides. Puis plus lents. Elle retourne une poche. Rien. Elle ouvre un second compartiment. Toujours rien. Enfin, elle relève la tête.
— Je ne l’ai pas.
Kapi Wango ne répond pas immédiatement.
— Vous êtes certaine ?
— Oui. Je pensais que cela ne serait pas nécessaire.
Elle l’amène dans un bureau fermé. Cette fois, Kapi Wango regarde vraiment son visage. Elle n’y voit ni arrogance ni mauvaise foi. Seulement cette ignorance ordinaire qui accompagne parfois les hommes et les femmes lorsqu’ils traversent des territoires dont ils ne connaissent pas les blessures. Elle prend le passeport. Puis elle le pose doucement devant elle. Pendant quelques secondes, aucune des deux femmes ne parle. Kapi Wango se souvient alors de son grand-père.
Il avait l’habitude, le soir, lorsque l’électricité disparaissait et que la maison s’enfonçait dans une obscurité traversée par les voix du voisinage, de raconter des histoires aux enfants. Il ne racontait pas seulement les exploits des ancêtres. Il racontait aussi les épidémies, les famines, les déplacements, les morts dont les noms avaient fini par disparaître des conversations.
Et il répétait souvent : « Interrogez les anciens, ils vous raconteront des choses merveilleuses. »
À l’époque, Kapi Wamgo trouvait la formule belle sans en comprendre la profondeur. Ce matin, elle la comprend autrement. Les anciens ne sont pas seulement les gardiens des légendes. Ils sont parfois les gardiens des blessures. Ils savent ce que les jeunes ignorent parce qu’ils ont vécu ce que les jeunes n’ont pas encore eu à affronter. Kapi Wango regarde Mireille.
— Madame Van Quichotte, savez-vous pourquoi les peuples gardent leurs souvenirs ?
Mireille hésite.
— Pour ne pas oublier d’où ils viennent ?
Kapi Wango esquisse un sourire.
— Oui. Mais pas seulement.
Elle marque une pause.
— Ils les gardent aussi pour savoir où ils ne doivent pas retourner.
Mireille baisse les yeux vers le passeport posé devant elle. Pour la première fois depuis son arrivée, elle ne pense plus à son retard, ni à sa valise, ni au voyage qui l’attend. Elle pense à quelque chose qu’elle n’avait pas prévu de rencontrer dans cet aéroport : une mémoire qui ne lui appartient pas, mais qui lui demande pourtant de comprendre. Autour d’elles, l’aéroport continue de vivre.
Une voix annonce un départ. Un enfant pleure. Un homme rit au téléphone. Une valise tombe quelque part. Et pourtant, pendant quelques secondes, Kapi Wango a l’impression que le tumulte s’est éloigné. Elle explique à Mireille que, dans son pays, certaines précautions sanitaires ne sont pas de simples habitudes administratives. Elles sont nées de peurs réelles, de nuits d’angoisse, de familles qui ont attendu des nouvelles, de travailleurs qui ont parfois continué leur service alors qu’ils auraient voulu être ailleurs.
Elle ne raconte pas tout. Certaines choses sont difficiles à raconter. Elle se souvient seulement d’une ancienne alerte sanitaire. Elle se souvient des gants, des masques, des couloirs surveillés, des regards méfiants, des téléphones qui sonnaient tard dans la nuit. Elle se souvient surtout du silence d’une collègue qui, un matin, n’était plus revenue.
Depuis ce jour-là, Kapi Wango regarde autrement les certificats. Elle sait qu’un papier peut sembler dérisoire. Mais derrière certains papiers se cachent des vies. Mireille écoute. Son visage a changé. Elle ne se sent plus accusée. Elle commence à comprendre qu’elle est simplement arrivée avec une ignorance que son voyage ne lui avait pas permis de mesurer.
— Je suis désolée, dit-elle.
Kapi Wango secoue doucement la tête.
— Ce n’est pas une question de culpabilité.
Elle lui rend son passeport.
— C’est une question de responsabilité.
Le mot reste entre elles. Responsabilité. Mireille le répète intérieurement. Dans son esprit, les frontières changent de nature. Elles ne sont plus seulement ces barrières administratives que l’on franchit avec un document en règle. Elles deviennent des lieux où les expériences humaines se rencontrent. Elle comprend alors que ce qu’elle appelait dans son pays d’origine « une formalité ». Peut-être, pour quelqu’un d’autre, la mémoire d’une catastrophe. Kapi Wango, elle, connaît aussi l’autre danger. Elle sait qu’une mémoire peut protéger, mais qu’elle peut également enfermer.
Dans son Congo natal, les récits anciens servent parfois à préserver la dignité des communautés, à transmettre des valeurs, à maintenir la solidarité. Mais ils peuvent aussi être utilisés pour fermer les portes du doute, pour donner aux puissants l’apparence de l’évidence, pour transformer l’héritage en chaîne.
Elle regarde Mireille.
— Les anciens ont beaucoup à nous apprendre, dit-elle. Mais il faut aussi savoir leur poser des questions.
Mireille redresse la tête.
— Leur poser des questions ?
— Oui. Écouter les anciens ne signifie pas leur obéir aveuglément.
Kapi Wango regarde un instant la foule.
— Un peuple qui répète éternellement les paroles de ses ancêtres ressemble à un homme qui marcherait en regardant uniquement ses traces dans le sable. Il avance, mais il ne sait plus où il va. Mireille affiche un sourire désolé.
— Alors il faut se souvenir sans rester prisonnier du souvenir.
— Exactement.
Cette fois, quelque chose passe entre les deux femmes. Pas une complicité. Pas encore. Plutôt une compréhension. Une de ces compréhensions silencieuses qui naissent parfois entre deux étrangers lorsque chacun accepte, pendant quelques instants, de regarder le monde depuis le point de vue de l’autre.
Kapi Wango reprend le dossier. Le certificat manquant reste là, entre elles, comme une petite absence devenue soudain immense. Elle pense alors que ce morceau de papier contient une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce qu’un être humain doit au passé lorsqu’il veut protéger l’avenir ? La liberté d’un individu rencontre toujours la liberté des autres. Nous ne vivons jamais seuls dans nos actes. Un geste peut être personnel et produire des conséquences collectives. Une imprudence peut devenir la peur d’une famille. Une maladie peut devenir l’angoisse d’une ville. Un souvenir peut devenir une leçon ou, s’il est mal transmis, une arme. Mireille regarde les voyageurs qui passent derrière elle. Elle les voit autrement. Tous portent quelque chose qu’elle ne peut pas voir : des histoires, des peurs, des habitudes, des souvenirs dont elle ignore tout. Elle pense alors à son propre pays.
Elle réalise qu’elle aussi possède une mémoire collective, faite de montagnes, de guerres anciennes, de frontières, de maladies vaincues, de précautions apprises avec le temps. Seulement, certaines blessures sont si éloignées qu’elles ont fini par devenir invisibles. Elle comprend qu’une société peut devenir victime de son propre confort lorsqu’elle oublie le prix des sécurités dont elle bénéficie. Kapi Wango lui rend finalement sa décision.
— Vous devrez régulariser votre situation.
Mireille acquiesce.
— Je comprends.
Elle hésite avant de partir.
— Et votre grand-père ? demande-t-elle. Il disait vraiment cela ?
Kapi Wango sourit. Pour la première fois de la matinée, son visage s’éclaire véritablement.
— Oui.
— Il avait raison ?
Kapi Wango regarde les portes vitrées derrière lesquelles Kinshasa s’étend.
— Il avait raison sur une chose. Les anciens savent parfois tout. Nous sommes trop jeunes pour comprendre.
Elle s’arrête.
— Mais il faut aussi avoir le courage de comprendre autrement ce qu’ils nous ont transmis.
Mireille emporte cette phrase avec elle. Quelques minutes plus tard, elle disparaît dans la foule. Kapi Wango reste à son poste.
D’autres passeports arrivent. D’autres visages se présentent. D’autres certificats sont vérifiés. L’aéroport recommence son mouvement incessant. Mais quelque chose a changé.
Ce matin, devant un document absent, Kapi Wango et Mireille ont découvert que la mémoire n’est ni une prison ni une relique. Elle est une responsabilité. Les anciens ne doivent pas être interrogés pour que leurs paroles deviennent des lois éternelles. Ils doivent être écoutés afin que les vivants comprennent mieux leurs choix. La fidélité au passé ne consiste pas à reproduire ses erreurs. Elle consiste à recevoir un héritage et à avoir le courage de le transformer. Car un peuple sans mémoire avance dans l’obscurité. Mais un peuple qui adore sa mémoire comme une idole refuse de devenir adulte. Entre l’oubli et la soumission existe une voie plus difficile, celle d’une conscience éveillée. Là où les souvenirs deviennent des questions. Là où les traditions deviennent des responsabilités. Là où l’histoire cesse d’être un tombeau pour devenir une promesse. Et aujourd’hui, devant un certificat de vaccination absent, Kapi Wango a compris que la mémoire des hommes ressemble peut-être à la santé des peuples. Elle ne protège vraiment que lorsqu’on accepte de l’entretenir avec lucidité.
Et tandis qu’un nouvel avion descend dans le ciel de N’Djili, Kapi Wango lève les yeux. Elle pense à son grand-père. Puis à tous ceux qui ont disparu sans avoir eu le temps de raconter leur histoire. Et, pour la première fois depuis longtemps, elle se dit que se souvenir n’est peut-être pas seulement conserver les morts. C’est aussi empêcher leur silence de devenir inutile.
José Tshisungu wa Tshisungu


