DENISE DUSAUCHOY ET L’ODEUR DU SOUPÇON

Depuis l’arrestation de Denise Dusauchoy, le 30 août, le milieu politique semble respirer mal à Kinshasa. Elle était en Tanzanie. Le mandat venait de la justice congolaise. Les autorités parlent de coopération judiciaire internationale et de dossiers pénaux en cours d’instruction. Trois commissions rogatoires avaient été adressées à la justice belge dès octobre et novembre 2025. Voilà les faits, ou du moins ceux que la justice consent pour l’instant à laisser connaître.
Mais Kinshasa ne vit jamais longtemps avec les seuls faits. Il lui faut des hypothèses. Il lui faut des coulisses. Il lui faut surtout des noms chuchotés à mi-voix, dans les salons, les bureaux, les taxis et les téléphones portables. Car le plus inquiétant, dans cette affaire, n’est peut-être pas l’arrestation d’une influenceuse devenue opposante. C’est ce qu’elle fait naître dans l’imagination d’une capitale où chacun se demande désormais si l’ennemi est vraiment dehors.
Voilà donc la vieille maladie congolaise qui revient : le soupçon. On soupçonne celui qui parle trop fort. Celui qui se tait trop longtemps. Celui qui change brusquement de camp. Celui qui possède une relation dans un cabinet ministériel. Celui qui connaît un conseiller à la présidence de la République. Celui qui reçoit un appel à une heure inhabituelle. Celui qui, hier encore, applaudissait le pouvoir et qui, aujourd’hui, en dénonce toutes les fautes. Et voici que les réseaux sociaux compliquent encore la vieille politique des couloirs.
Autrefois, il fallait un journal, une radio, une imprimerie, une permanence politique. Aujourd’hui, un téléphone suffit pour fabriquer une audience, installer une réputation, lancer une accusation et parfois créer autour d’un pouvoir l’impression d’un siège. Denise Dusauchoy avait précisément construit cette présence numérique. Son itinéraire politique et judiciaire était déjà mouvementé : elle avait été détenue à Makala avant de bénéficier d’une libération conditionnelle en mars 2025 ; elle s’était ensuite rapprochée de l’AFC/M23, selon plusieurs médias congolais.
Mais il faut ici se garder de cette facilité terrible qui consiste, à Kinshasa comme ailleurs, à transformer une procédure judiciaire en verdict populaire. Une arrestation n’est pas une condamnation. La justice congolaise elle-même le rappelle : la personne arrêtée demeure présumée innocente jusqu’à une décision judiciaire définitive. Cette précaution juridique n’est pas une faiblesse. Elle est précisément ce qui distingue une République d’une foule.
Mais la question politique, elle, demeure. Comment une personnalité passée de la proximité du pouvoir à une opposition virulente peut-elle continuer à disposer de relais, d’échos, de sympathies ou d’informations dans les milieux mêmes qu’elle attaque ? C’est ici que le soupçon devient presque plus puissant que la nouvelle elle-même. Car, dans une capitale habituée aux retournements, chacun découvre soudain qu’il connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un.
Et l’on recommence à regarder les visages. Qui est avec qui ? Qui téléphone à qui ? Qui savait ? Qui ne savait pas ? Qui savait et n’a rien dit ?
Dans les bureaux de l’État, cette interrogation doit être plus lourde encore que dans les bars et nganda de Bandal et Lingwala. Car si des réseaux hostiles avaient réellement réussi à se maintenir au cœur des appareils de décision, ce ne serait plus une simple querelle d’influenceurs et de politiciens : ce serait une question de sécurité de l’État.
Mais précisément, il faut attendre les preuves. Notre époque a inventé une étrange justice parallèle : celle des écrans. Elle condamne le matin, réhabilite à midi et oublie le soir. Elle transforme une rumeur en certitude avec une vitesse que même les vieilles dictatures n’auraient pas imaginée. Kinshasa, qui sait si bien rire de ses propres malheurs, devrait cette fois se méfier de son goût pour le roman policier. Car la politique congolaise possède déjà assez de mystères sans que nous en inventions davantage.
Ce qui est certain, c’est que cette arrestation révèle une fragilité plus profonde : la frontière devenue incertaine entre le militantisme, l’influence numérique, la propagande et la politique organisée. Ce qui reste à établir, en revanche, c’est la réalité exacte des réseaux dont certains parlent déjà avec l’assurance de ceux qui ont assisté à toutes les réunions secrètes.
C’est là que commence le véritable travail de la justice. Et peut-être aussi celui de la conscience politique. Un État qui se respecte doit savoir qui le menace. Mais il doit également savoir distinguer la menace de la critique, la trahison de la dissidence, le complot de la rumeur. Sinon, le soupçon finit par devenir un gouvernement invisible. On ne gouverne plus alors par la confiance, mais par la peur de l’inconnu. Et lorsqu’un État commence à soupçonner tout le monde, il découvre généralement trop tard qu’il ne sait plus très bien à qui il peut faire confiance. Voilà pourquoi, dans Kinshasa en ce début de septembre, l’arrestation d’une femme est devenue davantage qu’une affaire judiciaire. Elle est devenue un miroir. Et chacun, en passant devant ce miroir, regarde derrière son propre visage.
C’est peut-être cela, le plus terrible pouvoir du soupçon : il ne désigne jamais seulement les autres.

José Tshisungu wa Tshisungu

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