LE SRGENT MABIALA ET LE GÉOLOGUE MALIEN

Récit politique

Au Beach Ngobila, le dernier bateau de la journée en provenance de Brazzaville accoste. Le sergent Mabiala, contrôleur de douanes, regarde passer les voyageurs avec cette lassitude particulière des hommes qui ont trop longtemps observé les mêmes gestes. Les valises s’ouvrent. Les papiers se présentent. Les regards se croisent sans vraiment se rencontrer.
Chacun porte avec lui une histoire invisible, une inquiétude cachée dans le pli d’un passeport, une fatigue enfermée dans une valise, parfois même une absence dont personne ne soupçonne le poids.
Mabiala connaît ces signes. Il sait reconnaître celui qui voyage pour affaires, celui qui revient d’un long séjour, celui qui part pour ne pas revenir, celui qui sourit parce qu’il est heureux et celui qui sourit parce qu’il ne veut pas montrer qu’il a peur. Depuis des années, il regarde les hommes et les femmes passer. Et parfois, il a l’impression que toute sa vie consiste à demander aux autres de prouver qu’ils ont le droit d’entrer quelque part.
Aujourd’hui, parmi les voyageurs, il y a un homme venant du Mali. Il s’appelle Diallo Cissé. Docteur en géologie, spécialiste des terres anciennes et des secrets enfouis sous les sables du désert, il voyage avec quelques livres, des notes de recherche et une fatigue que même les diplômes ne peuvent effacer. Sa vieille valise porte des traces de voyage. Une poignée a été réparée avec un morceau de cuir. Sur le côté, une petite étiquette presque effacée porte encore le nom d’une ville du Sahel. Mabiala lui demande ses documents. Diallo les lui tend. Le sergent les examine attentivement.
— La raison de votre venue au Congo ?
 Diallo répond d’une voix calme :
 — Je viens étudier la mémoire de la terre.
Mabiala lève les yeux.
 — La mémoire de la terre ?
 — Oui. Les pierres parlent, sergent. Elles racontent les peuples qui les ont foulées, les civilisations qui ont disparu et celles qui cherchent encore leur chemin.
Mabiala sourit légèrement.
 — Les pierres ont peut-être une mémoire, docteur. Mais les hommes, eux, semblent parfois condamnés à oublier.
Diallo pose la main sur sa vieille valise.
— Dans mon pays, au bord du désert, les anciens disent : « Si tu me prives de tout, donne-moi au moins une maison où dormir. »
Mabiala reste silencieux. Cette phrase lui fait quelque chose. Il ne sait pas encore quoi. Il connaît pourtant les paroles qui voyagent d’un village à l’autre, d’un peuple à l’autre, comme des voyageurs sans passeport. Elles semblent simples, mais certaines cachent des vies entières.
 — Une maison ? demande-t-il. Est-ce vraiment seulement quatre murs et un toit ?
Diallo regarde les lumières de Kinshasa qui commencent à apparaître dans la nuit.
 — Non, sergent. Une maison est l’endroit où l’homme cesse d’être un étranger sur la terre. Elle est la preuve silencieuse qu’il appartient quelque part.
Mabiala tourne la tête. Pendant une seconde, il pense à son enfance. Il revoit une petite maison de terre où il dormait avec ses frères et ses sœurs. Il revoit sa mère, le soir, qui poussait une vieille bassine contre la porte lorsque la pluie commençait à pénétrer par le toit. Il entend presque sa voix : « Ne vous éloignez pas du mur. La pluie entre par ici. » Cette maison n’existe plus. Mais Mabiala se souvient encore de la peur qu’il éprouvait lorsque le vent soufflait trop fort. Il se souvient surtout d’une chose : malgré les fuites du toit, malgré la pauvreté, malgré les nuits difficiles, sa mère appelait toujours cet endroit « chez nous ». Il relève les yeux.
 — J’ai connu une maison comme celle-là, dit-il.
Diallo l’écoute.
 — Elle était pauvre. Très pauvre. Mais lorsque nous y étions tous ensemble, je croyais qu’elle était immense.
Diallo sourit.
— Voilà pourquoi une maison n’est jamais seulement une construction.
Mabiala regarde autour de lui. Les passagers attendent encore leurs bagages. Il pense alors aux quartiers populaires de Kinshasa, aux familles entassées dans des habitations fragiles, aux jeunes qui grandissent dans des maisons construites avec l’espoir du lendemain et la peur de l’effondrement. Il pense à ces enfants qui apprennent très tôt à reconnaître le bruit de la pluie sur une toiture trouée.
— Pourtant, beaucoup de nos dirigeants parlent de maisons comme on distribue des faveurs, dit-il. On promet un logement, une aide, une solution provisoire. Mais le provisoire finit toujours par devenir notre manière d’exister.
Diallo hoche la tête.
— Voilà le piège, sergent. Lorsqu’un homme reçoit ce qui devrait être son droit comme une récompense, il apprend peu à peu à remercier pour ce qu’il devrait pouvoir réclamer.
Il marque une pause.
— La privation devient une habitude. L’attente devient une culture. Et la survie devient un horizon.
Mabiala regarde son uniforme. Pour la première fois depuis longtemps, il ne voit plus seulement un vêtement de fonction.
 Il se demande ce qu’il représente. Chaque jour, il demande aux voyageurs leurs papiers. Il vérifie leurs identités. Il décide parfois qui doit attendre, qui peut passer, qui doit expliquer davantage. Il se demande soudain : Combien d’hommes vivent-ils comme s’ils devaient, eux aussi, présenter leurs papiers pour avoir le droit d’exister ?
 — Peut-être est-ce cela, notre grande tragédie, dit-il. Nous avons tellement appris à supporter l’urgence que nous avons fini par croire qu’elle était notre destin.
Diallo ramasse sa valise.
— Une nation ne se construit pas seulement avec des maisons. Elle se construit avec la conscience que chaque homme possède une place qui ne dépend pas de la générosité d’un autre homme.
 Ces paroles restent longtemps dans l’esprit de Mabiala. Il comprend alors que la pauvreté n’est pas seulement l’absence d’argent ou de biens. Elle est aussi cette blessure plus profonde qui transforme un citoyen en demandeur perpétuel, un homme libre en éternel solliciteur. Car celui qui manque de tout finit parfois par défendre le peu qu’on lui donne. Il protège la petite faveur reçue parce qu’il craint de perdre jusqu’à cette maigre sécurité. La faim réduit l’espace de la pensée. La précarité enferme l’homme dans l’immédiat. Elle lui apprend à chercher le lendemain avant de rêver à l’avenir.
Mabiala pense à son propre salaire, aux fins de mois difficiles, aux petits sacrifices qu’il cache à sa famille pour ne pas inquiéter les siens. Il pense à sa fille, qui lui demande parfois pourquoi certains enfants de son âge possèdent des choses qu’elle ne peut même pas imaginer.
Il lui répond toujours : « Un jour, ma fille, tu en auras, » Mais aujourd’hui, il se demande combien de fois un père peut dire cela, avant que cette expression ne devienne une autre façon de demander à un enfant d’attendre l’inconnu. Diallo, lui, semble deviner quelque chose dans son silence.
 — Vous savez, sergent, même les terres les plus pauvres ne sont jamais complètement mortes.
Mabiala passe la main droite dans ses cheveux.
— Comment cela ?
— Regardez le désert. Pendant des siècles, on l’a considéré comme un espace vide. Pourtant, sous son silence, il cache des richesses invisibles. Les peuples sont parfois comme la terre, On les croit épuisés alors qu’ils portent encore une force qui attend d’être réveillée.
Mabiala sourit.
— Alors notre peuple doit chercher sous ses propres ruines ce qu’il possède encore.
— Oui.
Diallo regarde les lumières de la ville.
 — Mais il ne faut pas seulement donner des clés aux hommes. Il faut leur donner les clés de leur propre avenir.
La phrase frappe Mabiala avec une force inattendue.
Il regarde sa main. Cette main qui, pendant des années, a ouvert des valises, tourné des documents, tamponné des papiers. Il pense qu’une clé sert à ouvrir une porte. Mais peut-être qu’une société digne de ce nom devrait apprendre à ouvrir davantage que des portes. Elle devrait ouvrir des possibilités. 
Le fleuve continue son voyage silencieux. Diallo Cissé regarde sa montre.
— Je dois partir.
Mabiala lui rend ses documents.
— Bon séjour au Congo, docteur.
Diallo prend sa valise. Puis il s’arrête.
— Sergent ?
— Oui ?
— N’oubliez pas une chose.
— Laquelle ?
Diallo pose la main sur sa vieille valise.
— Une maison n’est véritablement une maison que lorsque celui qui y entre n’a plus besoin de demander s’il a le droit d’y rester.
Mabiala ne répond pas. Diallo s’éloigne. Mabiala le regarde jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une silhouette parmi les autres. Puis il reprend son poste. Un nouveau voyageur s’avance. Mabiala lui demande ses documents. L’homme les lui tend avec une légère inquiétude. Habituellement, le sergent aurait déjà regardé le passeport avant même de regarder le visage. Cette fois, il regarde d’abord l’homme. Il aperçoit la fatigue dans ses yeux. Il aperçoit la poussière sur ses chaussures. Il aperçoit une petite photographie dans la poche de sa chemise. Un enfant. Mabiala se demande soudain quelle maison cet homme quitte. Quelle maison il cherche. Et s’il en possède encore une quelque part. Il rend les documents.
— Vous pouvez passer.
Le voyageur le remercie. Mabiala le regarde s’éloigner. Il comprend alors que les peuples aussi portent des valises invisibles. Ils transportent leurs guerres, leurs pauvretés, leurs exils, leurs humiliations, leurs espoirs et leurs souvenirs. Les pierres que Diallo étudie semblent immobiles, mais elles portent les traces du temps. Les peuples aussi portent des traces. Ils portent les blessures des abandons, mais aussi les promesses des recommencements.
Mabiala regarde par la baie vitrée. Au loin, Kinshasa scintille dans la nuit. Il pense à la petite maison de son enfance. Elle n’existe plus. Pourtant, quelque chose d’elle demeure en lui. Il comprend enfin pourquoi. Une maison peut disparaître sans que le besoin d’une maison disparaisse. Un toit peut s’effondrer sans que le désir d’appartenir cesse. Une génération peut perdre beaucoup sans être obligée de transmettre la perte comme un héritage. Alors Mabiala se dit qu’il faut continuer à bâtir. Non seulement des murs pour protéger les corps, mais des institutions pour protéger les vies. Non seulement des logements pour abriter les familles, mais une société dans laquelle personne ne soit obligé de mendier sa dignité. Car un peuple qui demande seulement à survivre finit par oublier qu’il est venu au monde pour habiter pleinement son histoire.
Et aujourd’hui, au milieu des valises, des passeports et des visages de passage, le sergent Mabiala comprend enfin que la véritable maison d’un peuple n’est peut-être pas celle qu’il possède. C’est celle qu’il construit ensemble. Une maison où personne n’est étranger. Une maison où la dignité n’est pas une faveur. Une maison où l’avenir n’est plus une promesse répétée aux enfants, mais une réalité que les adultes commencent enfin à bâtir pour eux.

José Tshisungu wa Tshisungu

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