Récit politique
Le professeur Loba Ndeko avance lentement dans l’allée bordée de vieux manguiers près du camp des cheminots. Il n’a jamais aimé la vitesse. Non pas qu’il soit incapable de se presser, mais il a appris au fil des années consacrées aux livres et aux étudiants que certaines vérités ne se laissent pas rattraper par la course.
Sous les arbres, où les feuilles mortes semblent conserver les conversations oubliées des générations précédentes, une phrase de son grand-père revient frapper à la porte de sa mémoire :
« Marche lentement, car la marche forcée tue le marcheur. »
Il s’arrête. Pendant quelques secondes, il ferme les yeux. Il revoit les mains de son grand-père, larges et noueuses, posées sur ses épaules d’enfant. Il revoit la cour de leur ancienne maison, la terre humide après la pluie, le vieux banc de bois sur lequel l’homme aimait s’asseoir au crépuscule.
À cette époque, Loba Ndeko ne comprenait pas encore la profondeur de cette parole. Il croyait qu’elle concernait seulement la fatigue des voyageurs. Il ne savait pas qu’un jour, des décennies plus tard, cette phrase reviendra à lui dans une ville pressée de courir vers un avenir dont elle ne sait pas toujours à quoi il ressemble.
Il rouvre les yeux. Cette parole n’est plus un simple conseil destiné au voyageur fatigué. Elle porte désormais le poids d’une philosophie entière. Elle ne parle pas seulement des jambes de l’homme, mais de son esprit, de ses sociétés, de ses rêves collectifs. Elle dit que toute existence qui refuse le rythme du temps finit par se détruire elle-même.
— Monsieur le professeur ?
La voix vient derrière lui. Loba Ndeko se retourne. Il reconnaît Papy Monzoyi, son ancien étudiant de l’université, celui qui, autrefois, remplissait ses cahiers de questions plus nombreuses que de réponses. L’étudiant silencieux d’hier est devenu commandant à l’aéroport de Ndolo. Son uniforme remplace ses anciens vêtements d’universitaire, mais dans ses yeux demeure quelque chose du jeune homme qui cherche à comprendre le monde.
Pendant un instant, le professeur ne dit rien. Il regarde cet homme debout devant lui et retrouve, sous l'uniforme, le garçon qu’il a connu. Il se souvient de ses interventions timides, de ses longues hésitations avant de prendre la parole; il se souvient de cette manière qu’il avait de rester après les cours pour poser une dernière question.
Une question qui, souvent, en appelait une autre.
— Monzoyi ! Voilà longtemps que je ne t’ai pas vu.
— Le temps nous transforme, professeur. Certains deviennent des fonctionnaires, d’autres des soldats, d’autres encore des souvenirs.
Loba Ndeko sourit. Mais son sourire est presque triste.
— Et certains oublient qu’avant d’être des fonctions, ils furent des hommes.
Monzoyi baisse légèrement les yeux. La phrase le touche plus profondément qu’il ne veut le montrer. Ils marchent ensemble sous les manguiers. La ville gronde au loin. Les klaxons, les voix des piétons, le bruit des moteurs forment cette grande rumeur de Kinshasa qui ressemble parfois à une conscience collective incapable de se taire.
— Vous marchez toujours aussi lentement, professeur, dit Monzoyi avec amusement.
— Oui. Parce que j’ai appris que ceux qui courent trop vite finissent souvent par ne plus savoir pourquoi ils courent.
Le commandant sourit. Puis son visage se ferme.
— J’ai parfois couru trop vite.
Loba Ndeko tourne la tête. Monzoyi garde les yeux fixés devant lui.
— Il y a quelques mois, j’ai dû prendre une décision en quelques minutes. Tout le monde attendait de moi une réponse immédiate. J’ai décidé. Je pensais faire ce qu’il fallait faire.
Il se tait.
— Et ?
— Et, depuis ce jour, je me demande parfois si j’avais décidé trop vite.
Loba Ndeko ne lui demande pas ce qui s’est passé. Il sait que certaines douleurs ne supportent pas les interrogatoires. Elles ont besoin d’un silence dans lequel elles peuvent enfin respirer. Après quelques pas, il dit simplement :
— La vitesse ne rend pas toujours une décision plus juste.
Monzoyi acquiesce.
— Pourtant, dans mon travail, tout est question de rapidité. Un avion ne peut pas attendre. Une décision prise trop tard peut avoir des conséquences graves.
Loba Ndeko hoche la tête.
— Tu confonds deux choses, Monzoyi. La rapidité nécessaire et la précipitation dangereuse. L’une est une intelligence du moment ; l’autre est une fuite devant la pensée.
Cette distinction reste suspendue entre eux. Le professeur regarde les vieux manguiers.
— Regarde ces arbres. Ils ne sont pas devenus grands parce qu’ils ont voulu grandir vite. Ils ont plongé leurs racines dans la terre avant de chercher le ciel. Les peuples aussi ont besoin de racines.
Monzoyi lève les yeux vers les branches. Il se souvient soudain d’une phrase que son professeur répétait à l’université. Il ne se rappelle plus exactement quand il l’a entendue. Mais il en retrouve le rythme : « Une société qui oublie ce qu’elle a été ne saura jamais exactement ce qu’elle veut devenir. »
À l’époque, il trouvait cette phrase trop abstraite. Aujourd’hui, elle lui paraît étrangement proche.
— Vous pensez donc que notre pays avance trop vite ?
— Non, répond Loba Ndeko. Je pense parfois qu’il avance sans toujours savoir qui lui tient la main.
Ils continuent leur marche. Le professeur parle alors de la République démocratique du Congo comme d’un homme qui aurait traversé trop de tempêtes. Un homme qui porte les cicatrices des attentes déçues, des institutions fragiles, des luttes de pouvoir, des influences venues d’ailleurs et des infrastructures souvent annoncées avant d’être construites.
— Notre pays ressemble à quelqu’un qui marche avec une lourde valise, dit-il. Ceux qui le regardent de loin lui demandent pourquoi il n’avance pas plus vite. Mais eux ne portent pas son histoire.
Monzoyi reste silencieux. Il pense aux voyageurs qu’il voit chaque jour à l’aéroport de Ndolo. Ceux qui courent, s’impatientent, frappent du pied, veulent franchir les contrôles avant les autres, contourner les procédures, accélérer ce qui demande pourtant de la rigueur. Il pense aussi à lui-même. À toutes les fois où il a cru que décider vite signifiait être fort.
— Alors, professeur, la lenteur serait une vertu politique ?
— Lorsqu’elle est consciente, oui. La lenteur n’est pas toujours l’absence d’action. Elle peut être la profondeur de l’action.
Il ramasse une feuille tombée à ses pieds. Il la regarde un instant avant de la laisser au vent.
— Une maison construite en une journée peut impressionner les passants. Mais si ses fondations sont faibles, la première pluie révélera son mensonge.
Le commandant regarde ses mains. Ces mains qui signent des autorisations, qui valident des décisions, qui donnent des ordres. Il les regarde comme s’il les découvrait pour la première fois.
— Pourtant, les gouvernants sont souvent jugés sur leur capacité à agir vite.
— C’est justement là que commence le piège du pouvoir, répond Loba Ndeko. Beaucoup confondent l’annonce avec l’accomplissement. Ils parlent avant de construire, ils promettent avant de préparer. Ils changent les mots, mais oublient parfois de changer les réalités.
Le professeur s’arrête devant un vieux tronc d’arbre. L’écorce est profondément creusée. Certaines blessures anciennes sont encore visibles. Il pose la paume sur le tronc.
— Regarde. Cet arbre a connu les sécheresses, les pluies, les coups de machette, les incendies peut-être. Pourtant il est encore là.
Monzoyi observe les cicatrices de l’écorce.
— Parce qu’il a résisté ?
— Parce qu’il a continué à vivre malgré ses blessures.
Le commandant ne répond pas. Cette fois, il comprend que le professeur ne parle plus seulement des arbres. Loba Ndeko retire lentement sa main du tronc.
— Le pouvoir aime la vitesse parce que celui qui contrôle le temps contrôle souvent les hommes. Décider de ce qui est urgent, décider de ce qui peut attendre, c’est déjà exercer une forme d’autorité.
— Donc le calendrier politique est aussi une question de liberté ?
— Exactement. Une nation qui ne choisit pas son propre rythme finit toujours par marcher au rythme d’un autre.
Le silence tombe entre eux. Ce silence n’est pas vide. Il est rempli de toutes les questions que les hommes évitent lorsqu’ils parlent trop vite. Monzoyi se souvient alors d’un détail oublié depuis longtemps. Un après-midi à l’université, il avait remis au professeur un devoir qu’il avait rédigé dans la précipitation. Loba Ndeko l’avait lu, sans faire des commentaires, puis lui avait rendu les pages. En haut de la première page, une seule phrase était écrite : « Tu as beaucoup pensé, mais tu n’as pas suffisamment pris le temps de penser. »
À l’époque, Monzoyi s’était vexé. Aujourd’hui, il comprend.
Loba Ndeko reprend :
— La marche lente de nos anciens ne signifie pas qu’il faut rester immobile. Elle signifie qu’il faut avancer avec conscience. Écouter avant de décider. Comprendre avant de transformer. Construire avant d’inaugurer.
Ils arrivent près de la route qui mène vers l’aéroport de Ndolo. Les véhicules passent rapidement, chacun poursuivant une urgence particulière. Pendant quelques secondes, Monzoyi reste immobile. Il regarde la route. Puis il regarde son ancien professeur.
— Vous croyez donc qu’un peuple peut perdre son chemin en voulant trop vite atteindre son avenir ?
— Oui, répond Loba Ndeko. Car celui qui court sans regarder la route finit parfois par arriver ailleurs.
Le soleil descend doucement sur Kinshasa. Les manguiers projettent leurs ombres longues sur la terre sèche. Monzoyi ne dit plus rien. Il regarde ses chaussures, puis le chemin parcouru avec le professeur. Il comprend soudain que cette promenade n’était pas seulement une rencontre avec un ancien maître. C’était peut-être une rencontre avec l’homme qu’il avait été avant l’uniforme, avant les responsabilités, avant cette étrange habitude de croire que toute hésitation était une faiblesse.
Loba Ndeko lui tend la main. Monzoyi la serre longuement.
— Merci, professeur.
— Pourquoi ?
Le commandant hésite.
— Parce que vous m’avez rappelé quelque chose que j’avais oublié.
— Quoi donc ?
Monzoyi regarde les manguiers.
— Qu’avant de commander aux hommes, il faut encore apprendre à marcher avec eux.
Le professeur sourit. Ils se séparent sans autre parole. Monzoyi reprend la route vers l’aéroport. Cette fois, il ne marche pas plus lentement que d’habitude. Il marche simplement autrement. Derrière lui, Loba Ndeko poursuit son chemin sous les vieux manguiers.
Le soleil disparaît peu à peu derrière les toits de Kinshasa. Et dans la poussière du soir, leurs deux silhouettes s’éloignent dans des directions différentes, mais avec la même certitude : il existe des pas qui semblent petits et qui pourtant construisent l’histoire. Et il existe des courses rapides qui ne font que conduire les hommes vers un endroit qu’ils n’ont jamais choisi.
José Tshisungu wa Tshisungu


