Nous autres Congolais avons parfois cette étrange manière de découvrir notre importance au moment où les autres découvrent leur intérêt pour le cobalt, le cuivre, le lithium et le coltan. Nous disons alors : « Le monde a besoin de nous. » Peut-être. Mais permettez-moi de poser une question moins flatteuse : le monde a-t-il besoin du Congo, ou seulement de ce qui se trouve sous ses pieds ? Ce n’est pas exactement la même chose. Voilà le malentendu qu’il faudrait dissiper avant que notre vanité nationale ne nous joue encore un mauvais tour. Le sous-sol congolais est extraordinaire. Mais le sous-sol n’a jamais signé un contrat. Il n’a jamais contrôlé une mine. Il n’a jamais vérifié une facture. Il n’a jamais construit une usine. Il n’a jamais envoyé un enfant à l’école. Ce sont les hommes qui font cela. Et c’est précisément là que commence notre faiblesse. Nous possédons une richesse que nous ne savons pas toujours administrer. Nous possédons des minerais dont nous connaissons mal encore l’étendue. Nous possédons une population nombreuse, mais nous ne savons pas toujours la transformer en force productive. Nous possédons des universités, mais trop souvent sans moyens ; des intellectuels, mais trop souvent sans influence ; des ingénieurs, mais trop souvent contraints de chercher ailleurs les conditions de leur travail. Et pendant ce temps, les autres viennent chercher le minerai. Ils savent ce qu’ils veulent. Ils savent combien cela vaut. Ils savent où se trouvent les gisements. Ils savent comment transporter, transformer, financer, assurer et commercialiser. Nous, nous avons le minerai. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est pas encore une politique. Il faut regarder la scène internationale avec sang-froid. Les Américains veulent sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. Les Européens veulent réduire certaines dépendances. Les Chinois défendent les positions qu’ils ont patiemment établies. Chacun parle de partenariat, de développement durable, de coopération gagnant-gagnant. Il faut évidemment se réjouir de cette nouvelle bienveillance internationale. Mais il faut aussi se souvenir d’une vieille vérité de la politique : quand les grandes puissances découvrent soudain votre beauté, demandez-vous d’abord ce qu’elles viennent admirer. Le diplomate ne se déplace pas seulement avec son idéal. Il voyage aussi avec une calculatrice. Le problème n’est pas que les Américains s’intéressent au Congo. Le problème n’est pas que les Chinois s’y intéressent. Le problème n’est même pas que les Européens s’y intéressent. Le problème serait que nous nous intéressions davantage à leur intérêt pour nous qu’à notre propre intérêt national. Voilà le piège. Il est si agréable de se sentir désiré. Un pays longtemps humilié peut éprouver une sorte de revanche intérieure lorsqu’il voit les puissants se présenter à sa porte. « Vous voyez bien que nous sommes importants ! » Oui. Mais être convoité n’est pas être souverain. Une mine peut être très convoitée et demeurer sous le contrôle des autres. Un territoire peut être stratégique et rester pauvre. Un peuple peut posséder des richesses extraordinaires et continuer à vivre dans la pénurie. L’histoire africaine nous a déjà suffisamment enseigné cette terrible contradiction. Alors, que fera le Congo en 2027 ? Voilà la véritable question. Il peut continuer à attendre les investisseurs comme un homme affamé attend qu’on lui jette du pain. Ou il peut enfin comprendre que son sous-sol est un instrument de négociation. Je ne demande évidemment pas au Congo de fermer ses frontières ni de chasser les investisseurs étrangers. Ce serait une autre forme de folie. J’aimerais simplement qu’il cesse de négocier comme s’il était le seul à avoir besoin des autres. Car, cette fois, les autres ont besoin de lui. C’est peut-être la première bonne nouvelle. Mais une bonne nouvelle n’est pas encore une victoire. La victoire consisterait à dire aux investisseurs : vous voulez notre cuivre ? Très bien. Qu’allez-vous construire ici ? Vous voulez notre cobalt ? Combien d’emplois qualifiés allez-vous créer ? Vous voulez nos minerais stratégiques ? Quelle technologie allez-vous transférer ? Quelle infrastructure allez-vous financer ? Quelle partie de la transformation restera au Congo ? Quel bénéfice notre jeunesse en tirera-t-elle ? Voilà les questions que devrait poser un État qui se respecte. Pas seulement : « Combien allez-vous investir ? » Mais : « Qu’allons-nous devenir grâce à votre investissement ? » La différence paraît petite. Elle sépare pourtant un comptoir colonial d’un État moderne. Il y a cependant une autre difficulté, plus intime, que nous préférons ne pas regarder. Nous avons tendance à accuser les étrangers de toutes nos misères. C’est commode. Trop commode. Les étrangers ont exploité le Congo. C’est une réalité historique que nul discours sérieux ne peut effacer. Mais avons-nous toujours été incapables d’exploiter nous-mêmes nos ressources? Avons-nous toujours été innocents ? Nos gouvernants n’ont-ils jamais signé de mauvais contrats ? Nos administrations n’ont-elles jamais fermé les yeux ? Nos élites n’ont-elles jamais préféré l’enrichissement personnel à l’intérêt collectif ? Nos intellectuels n’ont-ils jamais transformé la critique en profession sans lendemain ? Il faut avoir le courage de le dire : la responsabilité étrangère n’annule pas la responsabilité congolaise. C’est peut-être même la plus difficile des vérités. Car il est plus confortable d’accuser Londres, Washington, Bruxelles, Pékin, Ottawa ou quelque autre capitale que de regarder Kinshasa dans le miroir. Or le miroir ne ment pas longtemps. Je crains donc davantage l’illusion congolaise que la convoitise étrangère. La convoitise étrangère, nous pouvons la négocier. L’illusion, beaucoup moins. L’illusion consiste à croire que parce que le Congo possède du cobalt, il deviendra nécessairement riche. Non. Le Qatar n’est pas devenu puissant uniquement parce qu’il avait du gaz. La Norvège n’est pas devenue prospère simplement parce qu’elle avait du pétrole. Les ressources naturelles ne sont jamais une politique de développement à elles seules. Ce qui transforme une richesse naturelle en puissance, c’est l’État. L’école. La recherche. La justice. L’administration. Les infrastructures. La fiscalité. La compétence. Et cette vertu dont nous parlons beaucoup, mais que nous pratiquons encore trop peu : la continuité. Un pays ne devient pas industriel parce qu’un ministre inaugure une usine devant les caméras. Il le devient lorsque vingt ans plus tard l’usine fonctionne encore. Voilà pourquoi 2027 m’intéresse. Non pas comme une année miraculeuse. Les années ne font pas l’histoire. Les hommes la font. 2027 pourrait simplement être le moment où le Congo devra choisir entre deux destins. Dans le premier, il devient la grande carrière du XXIᵉ siècle : immense, indispensable, convoitée, mais toujours dépendante. Dans le second, il utilise son avantage géologique pour construire une puissance industrielle, scientifique et humaine. Dans le premier cas, les Congolais continueront de demander : « Pourquoi sommes-nous pauvres alors que notre pays est riche ? » Dans le second, ils commenceront enfin à répondre : « Parce que nous avons décidé de transformer notre richesse en puissance. » Je ne sais pas quel Congo nous verrons en 2027. Je sais seulement ceci : le monde ne nous fera pas cadeau de notre avenir. Les Américains défendront leurs intérêts. Les Chinois défendront les leurs. Les Européens défendront les leurs. Et chacun aura raison de le faire. Il appartiendra donc aux Congolais de défendre les leurs. Mais pour cela, il faudra cesser de confondre l’attention des autres avec notre propre grandeur. Le monde peut avoir besoin de notre cobalt. Il peut avoir besoin de notre cuivre. Il peut avoir besoin de notre coltan. Il peut avoir besoin de tout ce que notre terre contient. Mais la question décisive demeure : le Congo, lui, saura-t-il avoir besoin de lui-même ? C’est peut-être cela, au fond, la véritable question de 2027. Et je crains qu’elle soit beaucoup plus difficile que celle des minerais.
José Tshisungu wa Tshisungu


