La République démocratique du Congo connaît depuis la chute du président Mobutu l’une de ces questions que l’on ne peut éternellement repousser : celle de la nationalité. Elle revient aujourd’hui avec une insistance qui devrait inquiéter tout homme d’État véritablement soucieux de l’avenir de son pays. Dans les conversations privées comme dans les débats publics, une interrogation se répand : parmi ceux qui ont exercé ou exercent le pouvoir au Parlement, dans l’administration, à la présidence de la République ou dans l’armée, combien peuvent établir, sans ambiguïté, leur qualité de Congolais ? Il faut naturellement se garder de transformer le soupçon en condamnation. Dans une République, la rumeur ne saurait tenir lieu de preuve, et l’origine supposée d’un homme ne peut devenir une accusation. Mais précisément parce que la nationalité est une affaire trop grave pour être abandonnée aux rumeurs, il faut que la vérité puisse être établie. On réclame donc une commission d’enquête. L’idée paraît simple. Elle est peut-être même nécessaire. Mais ceux qui connaissent quelque peu l’histoire récente du pays savent combien les choses deviennent moins simples dès qu’on touche aux hommes qui occupent les lieux où se distribuent les pouvoirs. Car le problème n’est pas seulement de découvrir quelques fraudeurs éventuels. Il est de savoir si l’État possède encore les moyens de distinguer avec certitude celui qui est Congolais de celui qui ne l’est pas, celui qui l’est devenu conformément à la loi de celui qui se serait fabriqué une nationalité comme on fabrique un document administratif.
La loi congolaise n’est pourtant pas silencieuse. Elle établit que la nationalité est soit d’origine, soit acquise. Elle reconnaît notamment la nationalité d’origine par la filiation et l’appartenance aux groupes concernés par l’histoire du territoire congolais ; elle organise aussi l’acquisition par naturalisation, option, adoption, mariage ou naissance et résidence.
Alors, comment devient-on Congolais ? Voilà une question qui semble élémentaire et qui, dans la réalité politique du pays, devient presque vertigineuse. On peut naître Congolais. On peut le devenir selon les procédures prévues par la loi. Mais peut-on devenir Congolais par la faveur d’un fonctionnaire, par la complaisance d’un service, par un certificat obtenu dans l’ombre d’un bureau, par la transformation opportuniste d’une identité ? C’est ici que commence la fraude. Et la fraude à la nationalité n’est pas une fraude administrative comme une autre. Elle touche au cœur même de la République. Car un faux diplôme peut compromettre une carrière ; une fausse identité peut permettre à un individu d’occuper une fonction à laquelle il n’a pas droit ; mais une nationalité frauduleusement acquise peut conduire jusqu’aux lieux où se décident les destinées d’un peuple. Que penser alors d’un État dans lequel celui qui vote les lois est lui-même un usurpateur? Que penser d’une armée dans laquelle celui qui reçoit les secrets de la défense nationale pourrait ne pas avoir la qualité de citoyen que ces secrets supposent ? Que penser d’une administration où l’accès aux responsabilités dépend parfois moins de la fidélité à la République que de la capacité à produire les bons papiers ? Il y a là quelque chose de profondément troublant. Mais il faut aller plus loin encore. Car le véritable scandale ne serait peut-être pas que quelques étrangers aient réussi à se faire passer pour Congolais. Le véritable scandale serait que des Congolais eux-mêmes aient accepté de leur ouvrir les portes. Un fraudeur ne s’infiltre jamais seul dans une administration. Il lui faut des portes. Et les portes ont des gardiens. Voilà pourquoi l’enquête sur la nationalité risque d’être plus difficile qu’on ne l’imagine. Si l’infiltration est ancienne, si des complicités ont existé, si des documents ont été délivrés par ceux qui avaient précisément pour mission de vérifier leur authenticité, où commence la fraude et où finit la responsabilité de l’État ? On pourrait alors découvrir non pas seulement de faux Congolais, mais de vrais responsables congolais ayant contribué à fabriquer de faux Congolais. Et ce serait peut-être la partie la plus douloureuse de l’affaire. Car une nation ne se défend pas seulement contre ceux qui veulent la pénétrer ; elle doit aussi se défendre contre ceux de ses propres enfants qui, pour de l’argent, pour une faveur, pour un poste ou pour une illusion de puissance, acceptent de vendre les clés de la maison.
José Tshisungu wa Tshisungu


