LE COUP DE BALAI EST-IL ENFIN ARRIVÉ ?

Feuilleton DENISE DUSAUCHOY

Récit politique

Depuis quatre jours, les réseaux sociaux congolais ressemblent à une marmite oubliée sur un feu trop vif. Ça bouillonne, ça déborde, ça éclabousse. Une seule affaire monopolise les conversations, les commentaires, les directs et les plateaux : l’arrestation de Denise Kanjinga Mukendi, connue sous le nom de Denise Dusauchoy.

La nouvelle a rapidement franchi les frontières. Médias congolais, africains et internationaux s’en sont emparés. Le 30 août 2026, Denise Dusauchoy a été arrêtée en Tanzanie par les autorités de ce pays, à la suite d’un mandat délivré par la justice congolaise. Kinshasa présente l’opération comme le résultat d’une coopération judiciaire internationale engagée depuis plusieurs mois.

Puis, le 2 septembre, elle a été présentée au ministère public à Kinshasa et placée sous mandat d’arrêt provisoire. Selon des sources judiciaires rapportées par Radio Okapi, elle est notamment soupçonnée de faits liés à l’apologie des activités subversives de l’AFC/M23 sur les réseaux sociaux. Mais la justice congolaise elle-même rappelle un principe essentiel : l’arrestation n’est pas une condamnation. Denise Dusauchoy demeure présumée innocente jusqu’à une décision judiciaire définitive.

Et pourtant, dans la rue numérique congolaise, le procès a déjà commencé.

De l’influence à la confrontation

Denise Dusauchoy n’est pas une inconnue dans le paysage médiatique congolais. Elle appartient à cette génération de personnalités qui ont compris avant beaucoup d’autres que, dans la République numérique, un téléphone portable peut parfois devenir une rédaction, un studio de télévision, une tribune politique et même un tribunal populaire.

Elle s’est fait connaître par ses prises de parole particulièrement offensives et son activité intense sur les réseaux sociaux. Son parcours politique a également connu des retournements spectaculaires, passant d’une proximité revendiquée avec le pouvoir à une posture ouvertement critique à l’égard du régime.

C’est là que commence le véritable sujet de cette affaire.

Car au-delà de Denise Dusauchoy, c’est toute une culture de communication politique qui se trouve aujourd’hui placée devant le miroir.

Pendant des années, certains espaces numériques congolais ont progressivement transformé l’injure en argument, la rumeur en information, l’accusation en preuve et le direct en tribunal.

Il suffisait parfois d’un smartphone, d’une connexion Internet et d’une bonne dose d’assurance pour s’autoproclamer journaliste.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas exclusivement congolais. Partout dans le monde, les réseaux sociaux ont bouleversé le métier de journaliste. Mais ailleurs comme ici, une différence fondamentale demeure : avoir accès à la parole publique ne signifie pas nécessairement posséder la compétence journalistique.

Un micro n’est pas une carte de presse. Une caméra n’est pas une rédaction.

Un grand nombre d’abonnés ne constitue pas une déontologie. Et surtout, la viralité n’est jamais une preuve de vérité.



Quand l’insulte devient une méthode de travail

Le problème commence lorsque le débat politique abandonne l’argument pour adopter l’invective.

On ne répond plus à une idée : on attaque celui qui la porte.

On ne réfute plus un chiffre : on insulte celui qui le publie.

On ne conteste plus une décision : on accuse son auteur de tous les crimes imaginables.

Et plus l’accusation est spectaculaire, plus elle circule.

C’est ainsi que certains influenceurs ont progressivement transformé leurs plateformes en véritables champs de bataille verbale.

Un ministre devient immédiatement un « voleur ».

Un député devient un « vendu ».

Un journaliste devient un « propagandiste ».

Un magistrat devient un « corrompu ».

Un adversaire politique devient un « traître ».

Et lorsqu’on demande les preuves, on répond parfois par une autre vidéo.

Le Congo numérique a ainsi découvert une étrange économie de l’indignation : plus on crie, plus on est regardé ; plus on insulte, plus on est partagé ; plus on accuse, plus l’algorithme récompense.

Le problème est que l’algorithme ne connaît ni la vérité, ni la justice, ni la présomption d’innocence.

Il connaît seulement l’engagement.

Denise Dusauchoy, un symbole ?

C’est pourquoi l’arrestation de Denise Dusauchoy doit être regardée avec beaucoup plus de sérieux qu’un simple épisode judiciaire ou politique.

Elle constitue peut-être un moment de vérité pour l’espace médiatique congolais.

Mais attention à ne pas tomber dans le piège inverse.

Il serait dangereux de considérer qu’une arrestation suffit à « nettoyer » les réseaux sociaux.

La République ne devient pas plus saine parce qu’un influenceur est arrêté.

Elle devient plus saine lorsque la même règle s’applique à tous.

Lorsque celui qui critique le pouvoir répond de ses propos quand ceux-ci franchissent les limites de la loi. Mais lorsque celui qui soutient le pouvoir commet les mêmes abus, il doit également répondre de ses actes. C’est précisément là que se mesure l’État de droit.

Sinon, le « coup de balai » risque de ressembler à un simple changement de balai.

Le grand nettoyage devra être général

Il faut donc souhaiter, non pas une chasse aux influenceurs, mais une réhabilitation de la parole publique. Car le problème n’est pas le smartphone. Le smartphone n’a aucune opinion.

Le problème n’est pas TikTok. TikTok ne rédige aucune accusation.

Le problème n’est même pas l’influenceur. Le problème, c’est l’absence de limites que certains s’autorisent au nom de la liberté d’expression.

Une démocratie solide doit pouvoir supporter la critique la plus féroce.

Mais elle ne doit pas confondre liberté et licence d’humilier.

La liberté d’expression protège l’opinion. Elle ne transforme pas automatiquement la diffamation en vérité. Elle ne fait pas de l’injure une information.

Elle ne donne pas à chacun le droit de condamner publiquement son prochain sans preuve.



Et les grands dossiers ?

C’est ici que surgit une autre question, beaucoup plus dérangeante.

Si le pouvoir judiciaire veut véritablement assainir l’espace public congolais, il faudra que le fameux coup de balai soit large, impartial et durable.

Car les Congolais ont déjà vu des arrestations spectaculaires suivies de libérations tout aussi spectaculaires.

Ils ont vu des dossiers annoncés avec fracas disparaître progressivement des écrans.

Ils ont vu des soupçons de détournement faire la une avant de s’évanouir dans les couloirs de la procédure. Ils ont également vu des personnalités puissantes traverser des tempêtes judiciaires avec une étonnante capacité à retrouver le beau temps.

Alors une question s’impose :

le nettoyage annoncé concernera-t-il uniquement les réseaux sociaux ou concernera-t-il également les autres espaces où la République perd de l’argent, de la crédibilité et parfois son honneur ?

Le véritable assainissement ne peut être sélectif. Il doit concerner l’injure, la diffamation, les fausses informations, mais aussi la corruption, les détournements, les abus de pouvoir et toutes les pratiques qui donnent aux citoyens le sentiment que la justice ne frappe pas toujours à la même porte.

Le temps des chevaliers de la plume

Il serait peut-être temps, finalement, de redonner leurs lettres de noblesse aux véritables professionnels de l’information. Le journaliste n’est pas celui qui parle le plus fort.

C’est celui qui vérifie. Il ne cherche pas seulement à être le premier.

Il cherche à être juste. Il ne confond pas vitesse et précipitation.

Il ne transforme pas une rumeur en scoop. Il sait que derrière un nom, une réputation, une famille, une carrière et parfois une vie entière peuvent se trouver détruits par une phrase irresponsable.

Voilà pourquoi cette affaire pourrait constituer une occasion de réflexion collective.

Non pas seulement sur Denise Dusauchoy. Mais sur ce que nous sommes en train de faire de notre espace public.

Le vrai coup de balai reste à venir

Si l’arrestation de Denise Dusauchoy inaugure une nouvelle étape dans l’application du droit aux abus commis sur les réseaux sociaux, alors elle pourra avoir une portée dépassant largement son cas personnel. Mais si elle n’est qu’un épisode de plus dans une longue série d’affaires spectaculaires dont les effets s’éteignent avec le temps, alors l’histoire retiendra surtout le bruit produit par l’arrestation. Le véritable coup de maître ne sera donc pas d’avoir arrêté une influenceuse.

Il sera d’avoir réussi à rétablir durablement la frontière entre information et propagande, critique et injure, opinion et accusation, journalisme et agitation numérique.

Et surtout, à rappeler à tous que dans une République digne de ce nom, personne ne doit être au-dessus de la loi.

Ni l’influenceur. Ni le journaliste. Ni l’opposant. Ni le ministre.

Ni même celui qui détient le pouvoir.

Le Congo n’a pas seulement besoin d’un coup de balai dans ses réseaux sociaux. Il a besoin d’un grand nettoyage de sa culture politique, médiatique et judiciaire.

Le reste n’est qu’une affaire de poussière.

ZADAIN KASONGO T.

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