LE FONCTIONNAIRE ET LE MINISTRE

La pluie frappe les vitres du bureau du ministre des Comptes publics au dernier étage d’un immeuble où l’on parle de chiffres, de croissance et de stabilité, comme si les colonnes d’un budget pouvaient contenir toute la vérité d’un pays. Le ministre est assis derrière une vaste table couverte de dossiers. Depuis plusieurs minutes, il tourne les mêmes pages sans vraiment les lire. Les chiffres sont là, impeccablement alignés, ils sont rassurants dans leur froideur. Ils parlent de déficit, de dette, de croissance, de recettes fiscales. Pourtant, derrière ces chiffres, il sait qu’il existe des visages. Il essaie de ne pas y penser.
Depuis qu’il occupe ce bureau, il a appris une chose : le pouvoir exige de celui qui l’exerce qu’il transforme les souffrances des autres en données supportables. Un million de personnes privées d’un service public deviennent une statistique. Dix millions de personnes vivant dans la précarité deviennent un pourcentage. Et à force de convertir la misère en chiffres, on finit parfois par oublier qu’elle possède une voix.
La pluie redouble.
En face du ministre, le fonctionnaire de la Banque mondiale regarde la ville en contrebas. Kinshasa s’étend devant lui comme une immense interrogation. Des millions d’existences s’agitent dans les rues. Des hommes marchent avec leurs espoirs invisibles. Des femmes portent sur leurs épaules le poids quotidien de la survie. Des enfants jouent sans se soucier d’un avenir qu’ils ne connaissent pas encore.
Le fonctionnaire éprouve une étrange gêne.

Il vient de passer plusieurs années à parcourir des capitales africaines, à écouter des ministres, à analyser des programmes, à comparer des indicateurs. Il connaît les mots de la coopération internationale : gouvernance, résilience, inclusion, transparence, réforme. Mais, aujourd’hui, devant cette ville immense, ces mots lui semblent soudain trop propres. Il se demande combien de fois il a prononcé le mot « population » sans imaginer les personnes qui se cachent derrière. Il se tourne vers le ministre.
— Monsieur le Ministre, dit-il enfin, avez-vous déjà réfléchi à cette vieille parole que l’on entend dans l’Afrique profonde : « La parole du chef fait loi » ?
Le ministre lève les yeux de ses dossiers. Pendant une seconde, quelque chose se crispe dans son regard. Cette phrase lui rappelle son enfance. Son père la prononçait autrefois lorsque la famille se réunissait autour du feu. Mais son père ajoutait toujours une précision que les puissants oublient facilement : le chef ne parle jamais le premier. Il écoute d’abord. Le souvenir traverse l’esprit du ministre avec une netteté presque douloureuse.
— Oui, répond-il. Mais chaque époque entend cette phrase avec ses propres oreilles. Pour les anciens, elle n’est pas nécessairement une justification de la domination. Elle rappelle que la communauté a besoin d’une voix capable de conclure après l’écoute.
Le fonctionnaire sourit légèrement.
— Alors le chef n’est pas celui qui parle le plus fort ?
— Non. Le chef est celui qui porte le poids des paroles des autres. Sa parole est grande parce qu’elle est habitée par celles qu’il a entendues.
Le ministre prononce cette phrase avec assurance.

Mais intérieurement, une autre voix lui murmure qu’il n’est pas certain de l’avoir toujours respectée. Il se souvient de certaines réunions auxquelles il a participé. Il se revoit assis autour de longues tables, entouré de conseillers et de hauts fonctionnaires. Il se rappelle les dossiers approuvés en quelques minutes, les décisions prises avant même que les consultations ne commencent.
À l’époque, il appelait cela l’efficacité. Aujourd’hui, il se demande parfois si ce n’était pas simplement une manière élégante de ne pas écouter. Un silence s’installe. Le fonctionnaire observe son interlocuteur. Il comprend que le ministre ne défend pas seulement une idée. Il se défend peut-être lui-même contre quelque chose.
— Mais que devient cette parole lorsque celui qui la prononce oublie qu’elle vient d’un peuple ? demande-t-il.
Le ministre reste silencieux. La question vient de toucher un endroit qu’il protège depuis longtemps.

José Tshisungu wa Tshisungu

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