Il faut bien parler de la mobilisation. Ce mot, à force d’être prononcé dans les conférences de presse, sur les estrades et devant les micros, a fini par perdre quelque chose de son poids. On mobilise les militants, les jeunes, les femmes, la société civile, les confessions religieuses, la diaspora, les réseaux sociaux, les consciences même, si l’on en croit certains communiqués. Et pourtant, lorsqu’arrive le jour où il faudrait que le peuple apparaisse, le peuple se fait parfois attendre. C’est une vieille énigme congolaise : les chefs sont nombreux, les partis innombrables, les déclarations abondantes, mais la foule demeure une créature mystérieuse. On la convoque comme on convoquerait des fonctionnaires. On lui adresse une date, une heure, un lieu. On lui promet une grande cause. Et l’on découvre qu’elle possède cette liberté extraordinaire de ne pas venir. Il faudrait méditer ce phénomène avant d’accuser le peuple d’indifférence. Le peuple congolais n’est pas absent de la politique. Il en est peut-être trop proche. Il connaît les promesses, les retournements, les alliances qui durent le temps d’une photographie, les grandes colères qui se terminent autour d’une table où quelques-uns retrouvent leurs fauteuils. Il a vu des hommes parler au nom de la nation et, le lendemain, parler au nom de leur propre avenir. Voilà pourquoi la mobilisation ne se décrète pas. Elle ne commence pas dans un communiqué. Elle commence beaucoup plus bas, dans cette région obscure où une population décide qu’une parole mérite d’être entendue. Le véritable problème de l’opposition congolaise n’est donc peut-être pas de savoir combien de partis peuvent signer le même document, mais combien de citoyens reconnaissent encore leur propre inquiétude dans la parole de ceux qui prétendent les représenter. La multiplication des sigles ne produit pas nécessairement de la force. Il arrive même qu’elle produise son contraire. Chaque chef possède son parti, chaque parti possède son emblème, chaque emblème possède son drapeau et chaque drapeau semble attendre que la nation se range derrière lui. Nous avons ainsi beaucoup d’oppositions et parfois bien peu d’opposants. Il y a là une différence essentielle. L’opposition politique est une fonction ; elle ne devrait pas être seulement une collection d’opposants. Elle suppose une lecture du pays, une parole intelligible, une capacité à formuler des exigences qui dépassent les personnes. Or le Congolais qui prend aujourd’hui le taxi, qui attend un salaire, qui cherche une école pour son enfant ou qui regarde partir un proche vers une autre province ne vit pas nécessairement dans les catégories par lesquelles les états-majors décrivent la crise nationale. Il ne suffit donc pas de lui dire que la République est en danger. Encore faut-il lui montrer où sa vie rencontre ce danger. C’est ici que les vieux mots retrouvent leur gravité : Constitution, État de droit, institutions, libertés publiques, alternance. Ils cessent d’être des ornements lorsqu’ils sont traduits dans l’existence quotidienne. Une Constitution n’est pas seulement un texte que l’on défend devant les caméras ; elle devient une réalité lorsqu’un citoyen comprend ce qu’elle protège dans sa propre vie. Une liberté publique n’est pas une formule juridique ; elle est la possibilité concrète de parler, de se réunir, de contester sans devenir aussitôt un ennemi. La mobilisation véritable commence peut-être à cet endroit précis : lorsque la classe politique cesse de parler uniquement d’elle-même. Il faut aussi que les mobilisateurs acceptent une vérité moins flatteuse. Une foule n’est pas une photographie. Elle ne se mesure pas seulement au nombre de personnes aperçues derrière les dirigeants. Et lorsqu’une manifestation rassemble moins de monde qu’espéré, la première question ne devrait pas être : qui nous a empêchés de mobiliser ? Elle devrait être : pourquoi ceux que nous prétendons représenter ne sont-ils pas venus ? Cette question est plus douloureuse. Elle est aussi plus féconde. Car il existe deux manières de perdre une manifestation. On peut être empêché de manifester ; on peut aussi manifester sans parvenir à convaincre. Les deux situations ne sont pas identiques. Les confondre permet aux responsables de ne jamais examiner leurs propres faiblesses. Or une opposition qui attribue systématiquement ses échecs aux obstacles extérieurs finit par devenir incapable de distinguer la répression, l’indifférence, la méfiance et la lassitude.
Le 15 septembre aura ainsi posé plusieurs questions qui ne disparaîtront pas avec les communiqués qui l’ont suivi. Des rassemblements n’ont pas été empêchés ou dispersés dans plusieurs villes, tandis que la participation a été inégale selon les lieux. Les organisateurs et les autorités donnent de ces événements des lectures différentes, et les incidents ont suscité des demandes d’enquêtes. Mais derrière la querelle des bilans demeure une question plus profonde : que signifie mobiliser un pays immense lorsque les citoyens n’ont ni les mêmes urgences, ni les mêmes expériences, ni les mêmes rapports à la politique ? Kinshasa n’est pas le Congo. Une avenue de la capitale ne représente pas une province. Une vidéo virale ne constitue pas une majorité nationale. Une réunion de cadres politiques ne vaut pas une consultation populaire. Et les applaudissements d’une salle ne sont jamais une élection. Il faudrait que l’opposition apprenne cette modestie-là. La politique congolaise souffre moins du manque de paroles que de leur inflation. On proclame beaucoup. On explique peu. On accuse vite. On écoute tard. On appelle le peuple quand on a besoin de lui, puis on retourne entre soi dès que la température politique baisse. Le citoyen finit par comprendre le mécanisme. Il devient spectateur de sa propre histoire. Or on ne mobilise pas durablement des spectateurs. On mobilise des citoyens. La nuance paraît mince ; elle est immense. Le spectateur attend de voir ce qui va arriver. Le citoyen se demande ce qu’il peut comprendre, ce qu’il peut défendre, ce qu’il peut décider et ce qu’il devra assumer. Le premier suit les hommes. Le second s’intéresse aux institutions. Peut-être est-ce là que se trouve le véritable travail de l’opposition : faire passer le pays de la fascination des personnalités à la discussion des principes ; de la colère à l’intelligence de la colère ; du rassemblement occasionnel à une conscience civique durable. Alors seulement, la mobilisation cessera d’être un chiffre que les uns gonflent et que les autres diminuent. Elle deviendra une mesure de confiance. Et la confiance, contrairement à une foule, ne se commande pas.
José Tshisungu wa Tshisungu


