Il y a les choses qui existent et les choses qui sont écrites. Entre les deux s’étend tout un espace de transmission. Une culture peut être présente dans la main du tisserand, dans la marmite, dans le chant, dans le nom d’une plante, dans la manière de construire une maison, de saluer un ancien ou de préparer un repas. Elle peut être vécue avec une telle évidence qu’elle n’éprouve pas toujours le besoin de se nommer. Elle demeure alors présente dans les pratiques, mais peut rester peu visible dans l’espace documentaire et éditorial. Le Congo connaît cette situation : beaucoup de savoirs sont conservés dans les familles et les communautés ; certains sont étudiés ; quelques-uns sont publiés et diffusés. Or connaître, pratiquer, transmettre, conserver, documenter, publier et diffuser ne sont pas des opérations équivalentes. Un savoir peut être transmis oralement sans être documenté, publié sans atteindre ceux auxquels il se rapporte, conservé sans être véritablement réapproprié par les générations suivantes. La question n’est donc pas seulement de savoir si une culture existe dans les livres, mais sous quelles formes elle peut continuer à circuler. L’histoire congolaise de l’écriture culturelle offre, à cet égard, un précédent significatif. En 1928, l’abbé Stefano Kaoze publie Le Métier à tisser chez les Batabwa. Le titre mérite qu’on s’y arrête. Il ne porte ni sur un roi, ni sur une bataille, ni sur une doctrine, mais sur un métier, c’est-à-dire sur une pratique et un objet du quotidien. Une réalité ordinaire entre ainsi dans l’espace de l’écriture et devient objet de connaissance et de transmission. Le métier à tisser cesse d’être seulement un instrument de travail : il devient aussi un document permettant d’approcher une technique, une organisation sociale et un rapport à la matière. Près d’un siècle plus tard, une question comparable demeure : combien de pratiques, de techniques, de savoir-faire et de vocabulaires liés à la vie quotidienne ont été suffisamment documentés pour pouvoir être étudiés et transmis au-delà de leur milieu d’origine ? Prenons la cuisine. Elle est profondément présente dans la vie quotidienne, ce qui peut précisément contribuer à la rendre peu visible dans les livres. Elle se transmet par imitation, mémoire et répétition. On regarde. On apprend. On goûte. On reconnaît. Une famille peut conserver pendant plusieurs générations une manière de préparer un plat sans jamais en consigner les gestes. Tant que la chaîne demeure intacte, la transmission fonctionne. Mais lorsque les conditions changent — migration, éloignement des générations, transformation des habitudes — une partie du savoir peut devenir difficile à reconstituer. Il ne suffit alors pas de conserver le nom d’un plat. Il faut, autant que possible, documenter ses ingrédients, les quantités, l’ordre des gestes, les variantes, les interdits éventuels et les circonstances dans lesquelles il est préparé. Il faut aussi noter les termes employés dans les langues d’origine et les significations qu’ils peuvent porter. Une recette n’est donc jamais seulement une recette : elle peut conserver une langue, une technique, une mémoire familiale et un rapport à un territoire. La traduction demande elle aussi de la prudence. Traduire le nom d’un aliment peut en préserver la désignation tout en faisant disparaître certaines de ses connotations dans la langue d’origine. Quant au geste, il ne se laisse pas toujours réduire à une explication verbale : il se montre, se répète et se corrige dans l’observation. Une documentation sérieuse devrait donc associer, lorsque cela est possible, le texte, l’image, l’enregistrement sonore ou audiovisuel et le témoignage de ceux qui possèdent encore la pratique. Un livre consacré aux cuisines du Congo pourrait ainsi dépasser le simple recueil de recettes. Il pourrait documenter des traditions culinaires liées à différentes communautés et à différents territoires, sans les confondre, ni prétendre à l’exhaustivité. L’intérêt d’un tel ouvrage résiderait précisément dans la diversité des pratiques, des langues, des produits et des manières de les nommer. Il en va de même des métiers. Le tisserand ne possède pas seulement une technique : il connaît une succession de gestes, de matières et de rythmes. Le potier reconnaît les propriétés de la terre avant de lui donner une forme. Le forgeron connaît les transformations de la matière et le moment où intervenir. Le vannier sait apprécier la résistance d’une fibre. Ces connaissances ne sont pas entièrement contenues dans l’objet achevé. Celui-ci en conserve la trace ; le savoir-faire réside aussi dans les opérations qui ont permis de le produire. La disparition d’un praticien peut ainsi entraîner celle d’un vocabulaire, d’une technique, d’une classification des matières ou d’une manière de mesurer. Un savoir peut disparaître sans qu’aucun livre ne brûle : il suffit que celui qui le possède ne trouve personne à qui le transmettre. Le problème est donc moins celui de l’existence du savoir que celui de sa circulation. Le chercheur peut observer et documenter ; le détenteur du savoir peut pratiquer, expliquer et transmettre ; l’écrivain peut transformer cette expérience en texte ; l’éditeur peut lui donner une forme accessible ; le lecteur peut la réactiver. Ces fonctions ne sont évidemment pas séparées : une même personne peut être praticienne, chercheuse, écrivaine et enseignante. Mais des ruptures peuvent apparaître entre ces différentes opérations, et c’est là que certains savoirs risquent de se perdre. Il serait pourtant trop facile d’en attribuer la responsabilité à l’édition seule. Les éditeurs travaillent dans des conditions économiques concrètes. Les chercheurs écrivent souvent pour des communautés spécialisées. Les détenteurs de savoirs ne disposent pas nécessairement des moyens de documentation et de publication. La question concerne donc les conditions générales dans lesquelles une société documente, transmet et rend accessible ce qu’elle considère comme digne de l’être. Le mot patrimoine ne résout pas cette difficulté. Qu’une pratique soit reconnue comme précieuse ne garantit ni sa documentation ni sa transmission. Un patrimoine peut être exposé, catalogué et célébré tout en demeurant difficilement accessible à ceux qui voudraient en comprendre la pratique. Le patrimoine n’est pas seulement ce que l’on déclare précieux ; c’est aussi ce que l’on parvient à transmettre. Il faut donc documenter davantage et multiplier les formes de transmission : écrire lorsque l’écriture est appropriée, enregistrer les voix, recueillir les récits, conserver les images, décrire les gestes et établir des archives. Il faut créer des passages entre l’oral et l’écrit, entre les langues congolaises et le français, entre les générations, entre les différentes régions du pays, entre l’université et les autres lieux de production du savoir. Les langues congolaises doivent elles aussi pouvoir être des langues de documentation, de création, d’analyse et de transmission. Le livre ne remplace ni la parole, ni le geste, ni la pratique. Il constitue un relais parmi d’autres. Il permet de fixer une partie de ce qui risque de disparaître et de rendre une connaissance accessible à quelqu’un qui ne l’a pas reçue directement. Mais sa fonction ne s’accomplit véritablement que si ce qu’il conserve peut encore être lu, enseigné, discuté et réapproprié. C’est peut-être ce que suggère l’exemple de Kaoze : une pratique ordinaire peut devenir objet d’écriture dès lors qu’un regard reconnaît en elle une connaissance digne d’être transmise. Le Congo n’a donc pas seulement à écrire ses grands événements, ses figures politiques, ses guerres, ses transformations sociales ou ses œuvres littéraires. Il lui reste aussi à documenter ses gestes, ses métiers, ses cuisines, ses mots, ses objets et ses manières de faire. Un jour, un enfant congolais né loin du pays cherchera peut-être dans un livre le nom d’un aliment que sa famille ne prépare plus. Il cherchera la manière dont on le préparait, le mot qu’employait son arrière-grand-mère, le geste qui l’accompagnait. Le livre ne pourra pas restituer entièrement cette pratique. Il pourra cependant en conserver des traces suffisamment précises pour permettre de la reconnaître, de la comprendre et peut-être de la transmettre. C’est là que l’écriture prend son sens. Elle ne ressuscite pas le passé et ne garantit pas à elle seule la continuité d’une culture. Elle peut cependant empêcher qu’une part de ce passé disparaisse sans laisser de trace. Entre ce qui fut vécu et ceux qui viendront après, elle peut devenir un relais.
José Tshisungu wa Tshisungu


