Le 21 février, l’UNESCO en a fait, en 1999, la Journée internationale de la langue maternelle passe ailleurs comme une date pieuse, bonne à fleurir les discours officiels. Mais en République démocratique du Congo, ce jour devrait peser plus lourd qu’un symbole. Il touche à cette plaie discrète dont on parle peu et qui pourtant saigne dans chaque salle de classe : la langue.
On feint d’ignorer le drame ordinaire. L’enfant arrive à l’école avec la langue de sa mère, celle qui a bercé ses peurs et nommé ses premières joies. Il entre dans la classe ; on lui retire cette langue comme on ôte un vêtement familier. On lui en tend une autre, le français, langue d’autorité, langue d’examen, langue de promotion sociale. Et l’on s’étonne qu’il trébuche. L’échec scolaire n’est pas seulement affaire de programmes mal conçus ou de bancs trop étroits ; il est souvent cette solitude d’un enfant à qui l’on demande de penser dans une langue qu’il ne possède pas encore.
Faut-il pour autant dresser un réquisitoire contre le français ? Ce serait trop simple, et les causes simples sont souvent les plus commodes. Le français, dans ce pays de deux cents langues et davantage, joue le rôle d’arbitre. Il n’est la propriété d’aucune ethnie. Il permet à des provinces lointaines de se parler sans se soupçonner. Il ouvre des portes que nul responsable sérieux ne songerait à refermer : celles de l’université, de l’administration, du monde extérieur.
Mais voilà : ce qui devait unir distingue. Ce qui devait servir devient épreuve. Le français, mal enseigné, distribué inégalement, devient un instrument de sélection sociale. Les enfants des familles favorisées le respirent dès le berceau ; les autres l’affrontent comme une montagne. Ainsi s’installe, sous couvert d’unité nationale, une inégalité plus profonde.
On dira que les maux de l’école congolaise ne tiennent pas qu’à la langue. Certes. Il y a la pauvreté, les classes surchargées, les maîtres insuffisamment formés, les manuels absents. Mais la langue demeure le seuil. Si le seuil est trop haut, beaucoup restent dehors. Si l’on refuse de voir cette évidence, on ajoute à la misère matérielle une misère symbolique.
Il ne s’agit donc ni d’exiler le français ni de sacraliser les langues nationales. Il s’agit d’un ordre plus humble et plus exigeant : commencer par ce que l’enfant connaît, puis l’emmener vers ce qu’il ignore. Que la langue maternelle soit la racine, et le français la branche qui porte vers le large. Qu’on n’arrache pas la racine au nom de la branche ni qu’on coupe la branche au nom de la racine.
La question n’est pas de savoir quelle langue régnera, mais de savoir si l’école sera un lieu d’humiliation ou de croissance. Une nation qui méprise les langues de ses mères s’étonne ensuite que ses enfants doutent d’eux-mêmes. Une nation qui renonce à la langue commune s’expose à d’autres fractures. Entre ces deux périls, il existe une voie plus difficile : celle d’une coopération patiente des langues.
Le 21 février ne devrait donc pas être une fête décorative. Il devrait être un temps d’examen de conscience. Car derrière la querelle des langues se cache une question plus grave : voulons-nous une école qui trie ou une école qui élève ?
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.



Munangibua prof. José Tshisungu wa Tshisungu,
En cette date du 21 février proclamée journée internationale de La langue maternelle par l’ UNESCO, je suis fière et rends hommage à ma langue maternelle, le Tshiluba. Ma langue qui n’ est pas seulement un moyen de communication, mais aussi l’ expression de mon origine, de mon identité. Elle est également le reflet de mon histoire et le vecteur de nos valeurs culturelles en ce beau pays, la RDC. A travers, ma langue Tshiluba, mes ancêtres ont transmis des contes, des proverbes des chants et une sagesse digne de son nom..
Parler ma langue Tshiluba ,c’est honorer mes origines,
La préserver, c’est est protéger notre patrimoine culturel,
La transmettre aux générations, c’est assurer la continuité de notre mémoire collective.
Je prends l’ engagement de valoriser le Tshiluba, de le parler avec fierté quelque soit le lieu, et de contribuer à sa promotion dans l’ éducation, la culture et la recherche.
Qu’ elle vive à jamais , ma langue, Tshiluba.
Que les promoteurs de cette langue,, mes soeurs, frères, filles, fils, petites filles, petits fils soient encouragés et vivent à jamais.
Une analyse dense et mesurée, qui pose la question linguistique en République démocratique du Congo avec une gravité salutaire. Elle a le mérite rare d’éviter les simplifications militantes : ni procès hâtif du français, ni exaltation naïve des langues nationales. Vous montrez que le véritable enjeu n’est pas la rivalité des langues, mais la justice scolaire.
La réflexion est particulièrement forte lorsqu’elle décrit la violence symbolique subie par l’enfant : on ne lui enlève pas seulement un outil de communication, mais une part de son intimité. La langue maternelle n’est pas un simple médium ; elle est une manière d’habiter le monde. La contraindre au silence dès l’entrée à l’école revient à instaurer une rupture affective et cognitive. De ce point de vue, votre analyse rejoint les travaux contemporains en pédagogie qui soulignent combien l’apprentissage est plus solide lorsqu’il s’ancre dans la langue première.
Vous avez également raison de rappeler que le français, dans un pays plurilingue, joue un rôle d’arbitre et de cohésion. Dans un espace traversé par plus de deux cents langues, une langue commune est un facteur d’unité et d’ouverture internationale. Le problème n’est donc pas son existence, mais les conditions de son appropriation. Là réside le nœud du problème : lorsqu’une langue devient un capital social inégalement distribué, elle cesse d’être un pont pour devenir un filtre.
Votre métaphore de la racine et de la branche est particulièrement juste. Elle invite à penser non pas en termes d’exclusion mais de progression. Une politique linguistique équilibrée supposerait une véritable didactique bilingue ou plurilingue : alphabétisation initiale en langue maternelle, transition progressive vers le français ou d’autres langues étrangères,formation adaptée des enseignants, production de manuels en langues nationales. Ce n’est pas une utopie idéologique, mais un chantier pédagogique exigeant qu’il faut ouvrir.
Enfin, votre conclusion élève le débat : la question linguistique devient une question morale et politique. Une école qui humilie fabrique du doute ; une école qui reconnaît construit de la confiance. Derrière le choix des langues se dessine le type de société que l’on souhaite bâtir.
En somme, votre réflexion ne plaide pas pour une langue contre une autre, mais pour une hiérarchie des priorités : l’enfant d’abord, la dignité ensuite, l’unité enfin. Et elle rappelle opportunément que célébrer une journée internationale n’a de sens que si elle engage une réforme réelle.
Je me dis que ces genres de réflexion devraient être mis à la place publique pour amener les décideurs à la prise de conscience. Merci cher Professeur. Je me retrouve à la fac sans y être physiquement.