Étonnante diaspora congolaise, archipel dispersé aux quatre vents du monde, mais relié par des fils invisibles de mémoire, de langue et d’émotion. Dans presque chaque pays d’accueil, une forme d’organisation minimale émerge, fragile mais tenace, comme une braise sous la cendre, chargée d’assurer la circulation de l’information au sein de la communauté. Ce réseau informel, souvent porté par des volontés bénévoles, devient à la fois caisse de résonance et miroir partiel d’une existence collective en exil.
Or, que reflète ce miroir ? Une image saisissante, presque monochrome : celle d’une communauté qui semble ne parler d’elle-même qu’à travers la mort et, dans une moindre mesure, à travers le divertissement. Les annonces de décès occupent l’espace comme un glas incessant, saturant les fils numériques (95 %), tandis que les manifestations culturelles, cultes religieux, soirées dansantes, célébrations festives, apparaissent comme de brèves éclaircies (5 %) dans ce paysage assombri. La vie, dans ce qu’elle a de plus ordinaire et pourtant de plus essentiel, semble curieusement absente de ce théâtre de l’information.
Faut-il en conclure que la diaspora congolaise est condamnée à une visibilité funèbre, qu’elle n’existe socialement que dans la perte et la commémoration ? L’hypothèse, bien sûr, ne résiste pas à l’épreuve du réel. Car dans les hôpitaux, les universités, les chantiers, les entreprises, les transports publics, les bibliothèques et les marchés du monde entier, des Congolais œuvrent, innovent, enseignent, soignent, construisent, conduisent, écrivent, entreprennent. Ils deviennent médecins, ingénieurs, avocats, professeurs, entrepreneurs, artisans, artistes, sportifs. Ils fondent des familles, publient des livres, obtiennent des diplômes, créent des entreprises, participent à la vie citoyenne de leurs sociétés d’accueil.
Pourquoi, dès lors, cette vitalité plurielle reste-t-elle dans l’ombre des annonces mortuaires ? Pourquoi la réussite silencieuse ne trouve-t-elle pas la même caisse de résonance que le deuil partagé ? Une première piste tient à la fonction sociale du deuil dans les cultures congolaises : la mort n’est pas un événement privé, elle est une affaire communautaire, un moment de rassemblement, de solidarité, parfois même de réaffirmation identitaire. En diaspora, où les repères sont fragilisés, ces moments deviennent des points d’ancrage essentiels, des lieux où la communauté se reconstitue symboliquement.
Mais cette explication, si elle éclaire, ne saurait suffire. Elle révèle aussi une forme de déséquilibre dans la production et la hiérarchisation de l’information. Car ce qui est partagé n’est pas seulement ce qui arrive, mais ce qui est jugé digne d’être rendu public. Ainsi, la mort, par sa gravité et sa charge émotionnelle, s’impose comme une évidence communicationnelle, tandis que les réussites individuelles, souvent perçues comme privées ou susceptibles de susciter jalousie et rivalité, restent confinées dans le silence ou la discrétion.
Il y a là une tension profonde entre deux régimes de visibilité : celui du tragique, immédiatement collectif, et celui du succès, souvent individualisé et parfois suspect. Cette tension n’est pas propre à la diaspora congolaise, mais elle y prend une intensité particulière, nourrie par des héritages culturels, des expériences migratoires et des dynamiques sociales complexes.
Dès lors, la question posée : « pourquoi n’en parle-t-on pas ? » devient une invitation à repenser les pratiques discursives de la diaspora. Il ne s’agit pas d’effacer la mémoire des disparus ni de minimiser l’importance des rituels de deuil, mais d’élargir le spectre de ce qui mérite d’être dit, partagé, célébré. Rendre visibles les parcours de réussite, les initiatives économiques, les créations intellectuelles, les engagements sociaux, c’est aussi participer à la construction d’une mémoire collective plus équilibrée, plus vivante, plus fidèle à la réalité.
Car une communauté qui ne se raconte qu’à travers ses morts risque de s’enfermer dans une représentation incomplète d’elle-même. À l’inverse, une communauté qui apprend à dire aussi ses naissances, ses réussites, ses créations et ses espérances se dote d’un langage capable de porter son avenir.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


