LE PASSÉ DÉCOMPOSÉ

La pensée critique ne juge pas les individus seulement ; elle interroge le destin de la nation congolaise en construction. Elle ne condamne pas les passions individuelles comme le faisaient les vieux moralistes de nos 145 territoires ; elle dévoile cette autre faiblesse, plus redoutable encore, qui saisit les pouvoirs lorsqu’ils oublient qu’ils furent institués pour servir et non pour dominer. Elle nous rappelle qu’il est des gouvernements qui blessent les cœurs avant même de ruiner les esprits.

« On est étranger ici-bas. »

 Cette phrase semble d'abord ouvrir le regard vers l'éternité. Elle pourrait être le soupir d'un croyant qui sait que sa véritable demeure n'est pas de ce monde. Mais l'histoire est parfois assez cruelle pour détourner les paroles de leur premier sens. Au Congo, durant les longues années du pouvoir mobutiste, cette étrangeté prit un visage terrestre. Le citoyen découvrit qu'il pouvait devenir étranger dans la maison de ses pères. Il suffisait qu'un vent politique changeât de direction pour que les fidélités d'hier fussent oubliées, pour qu'une existence entière devînt suspecte. Aussi le citoyen cessait-il d'habiter un pays ; il habitait une faveur toujours menacée.
 Que de promesses pourtant avaient accompagné l'Authenticité ! Les mots étaient beaux. Les mots sont presque toujours beaux lorsqu'ils précèdent les désillusions. Ils avaient cette splendeur trompeuse dont les pouvoirs aiment entourer leurs entreprises, comme si l'éclat des discours pouvait empêcher les consciences de voir les blessures qu'ils dissimulent. On invoquait la dignité retrouvée d'un peuple ; mais la dignité ne peut vivre là où la liberté demeure précaire. Aucune rhétorique ne console un homme auquel on retire le droit de vivre sans crainte.

« L’enfance ressemble à la nuit. »
Je ne puis lire cette image sans songer à ces peuples qui avancent dans l’histoire comme un enfant traverse une forêt inconnue. Ils espèrent l’aube ; ils rencontrent souvent une obscurité plus profonde encore. Lorsque Mobutu disparut, beaucoup crurent que le jour allait enfin se lever. Les peuples, comme les hommes, aiment croire qu’une chute annonce toujours une renaissance. Ils découvrent parfois que les ténèbres changent seulement de visage.
Le temps de Laurent-Désiré Kabila fut celui d’une attente inquiète. Les espérances voyageaient avec les armes ; les promesses de salut accompagnaient le rétrécissement silencieux des libertés. Il semblait que l’État lui-même cherchât sa route à tâtons, incapable de distinguer le chemin qui conduit à la paix de celui qui mène vers une nouvelle servitude. Les institutions étaient trop faibles pour protéger les citoyens ; les citoyens étaient trop puissants pour accepter la limite que les institutions voulaient leur imposer.
« On critique la nuque, mais on craint la face. »
Il est peu de sentences qui disent avec autant de justesse la condition des peuples gouvernés par la peur. La vérité ne meurt jamais ; elle se réfugie. Chassée des places publiques, elle trouve asile dans les maisons, sous les arbres, au détour d’une confidence, dans le murmure des marchés ou la discrétion des veillées. Les lèvres apprennent à contourner le danger sans jamais renoncer tout à fait à dire ce qu’elles savent. Les gouvernants se trompent lorsqu’ils prennent le silence pour une approbation. Le silence est souvent la dernière demeure de la liberté. Le citoyen qui se tait n’a pas toujours renoncé à juger ; il attend seulement que le temps lui rende le droit de parler.
J’aime cette autre image : « Le colibri qui chante en hochant la tête annonce le malheur. » Les esprits pressés y verront une superstition. Ils oublient qu’il est des pays où les institutions rassurent si peu que le moindre geste finit par devenir un signe. Quand les pouvoirs cessent d’inspirer confiance, le peuple apprend à lire les visages, les silences, les hésitations, les regards. Les oiseaux eux-mêmes semblent participer à cette immense attente où chacun cherche à deviner ce que nul n’ose annoncer.
Puis vient cette parole si humble : « Celui qui sait attendre attrape la sauterelle. » La patience n’est pas toujours une vertu ; elle est parfois la seule richesse des pauvres et des faibles. Ceux qui vivent dans l’incertitude apprennent à attendre comme d’autres apprennent à combattre. Ils savent que les décisions viennent d’en haut, que les faveurs passent d’une main à l’autre, que les destins dépendent souvent d’une volonté invisible. Leur patience n’est pas une résignation ; elle est une manière silencieuse de continuer à vivre.

José Tshisungu wa Tshisungu

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