Il est des morts qui nous surprennent comme un coup de tonnerre dans un ciel que nous croyions encore habitable. Il est des disparitions qui ne prennent pas seulement un homme à l’affection des siens, mais qui semblent arracher à une langue, à une culture, à une mémoire, une voix qui ne reviendra plus. C’est ainsi que, dans la nuit du 22 août 2026, j’ai appris avec une profonde douleur la mort de Pierre-Martin Kambulu, homme de lettres, chercheur infatigable et serviteur de la littérature orale et écrite en ciluba.
Ainsi va la condition humaine. Nous travaillons comme si le temps nous appartenait, nous bâtissons comme si nos œuvres devaient nous survivre à jamais, nous poursuivons la vérité avec la confiance secrète de celui qui croit avoir encore demain. Et voici que la mort vient, silencieuse et souveraine, rappeler à chacun de nous que nul ne possède le lendemain. Mais si la mort emporte le corps, elle ne saurait emporter ce que l’homme a confié à la mémoire des peuples.
Je connus Kambulu en 2003. Un ami me fit parvenir alors, pour évaluation avant publication, son recueil de poèmes. Je découvris un poète. Mais plus encore, je découvris une conscience profondément enracinée dans sa terre, dans sa langue et dans cette mémoire collective dont les peuples tirent leur force lorsqu’ils refusent de disparaître.
Twambamba Twambamba révélait déjà cette vocation. Dans ce recueil, l’écriture ne rompt pas avec la parole ancienne ; elle converse avec elle. La poésie y garde quelque chose du souffle de la veillée, du rythme de la parole transmise, de la répétition qui grave les vérités dans la mémoire. Kambulu savait que la littérature africaine ne commence pas avec la plume. Avant le livre, il y a eu la voix ; avant la page, il y a eu la parole ; avant l’auteur solitaire, il y a eu la communauté qui chante, raconte, se souvient et juge.
Son écriture poétique était ainsi traversée par les inquiétudes de son époque. La crise politique, les fractures sociales, les blessures morales de la société congolaise trouvaient dans sa poésie une expression qui n’était jamais purement individuelle. Le poète parlait de lui, mais derrière lui se levait tout un peuple. Il portait dans sa voix les espérances et les désillusions des hommes de son temps.
Puis, en 2017, je découvris un autre Kambulu : le chercheur. Là encore, je rencontrai un homme habité par une passion véritable. Il voulait comprendre, approfondir, interroger les textes, retourner aux sources. Il n’eut jamais de cesse de poursuivre ses enquêtes littéraires. Chez lui, la recherche n’était pas une décoration de l’esprit ; elle était une manière de servir.
C’est pourquoi, en juin 2022, j’acceptai de le guider dans ses recherches consacrées à la littérature écrite en ciluba. Je savais alors qu’il livrait, dans le secret de son existence, un autre combat. La maladie l’accompagnait depuis plusieurs années. Mais je n’ai pas voulu que la maladie définisse l’homme. Je l’ai laissé travailler à son rythme, parce que je savais que certaines victoires sont d’autant plus grandes qu’elles sont remportées dans la discrétion, loin des applaudissements.
Et voici qu’en juin dernier, j’ai autorisé le dépôt de son mémoire de DEA. Il avait atteint ce seuil malgré les épreuves. Il avait poursuivi sa tâche, non point parce que le chemin était facile, mais parce qu’il croyait encore à la dignité du travail intellectuel.
Le 18 juillet fut notre dernière rencontre.
Je revois cet homme déterminé. La douleur avait marqué son visage ; elle ralentissait ses mouvements, semblait peser sur chacun de ses gestes. Mais elle n’avait pas vaincu sa volonté. Il y avait dans son regard quelque chose qui disait que l’esprit peut demeurer debout lorsque le corps chancelle. Et devant cet homme qui avançait avec peine, je mesurai une fois de plus cette mystérieuse grandeur de l’être humain : continuer, malgré tout ; travailler, malgré tout ; transmettre, malgré tout.
Aujourd’hui, Kambulu s’en est allé.
Il nous laisse ses poèmes, ses recherches, son attachement à la langue ciluba et, surtout, cet exemple d’un homme qui aura voulu faire de la littérature une demeure pour la mémoire de son peuple. Que demander de plus à un écrivain ? Que demander de plus à un chercheur ? Il aura travaillé à sauver de l’oubli ce qui risquait de se perdre ; il aura donné à la langue de son peuple une part de son intelligence et de son souffle.
La mort, qui croit fermer les livres, ignore que certaines œuvres commencent véritablement leur vie lorsque leur auteur les abandonne au jugement du temps.
Dors donc, Kambulu.
Tu as donné ton temps.
Tu as donné ton énergie.
Tu as donné à ta langue une part de ta voix.
Tu as donné à la littérature une part de ta vie.
Nous ne rendons pas à la nuit ta mémoire. Elle demeurera dans les pages que tu as écrites, dans les recherches que tu as poursuivies, dans la langue que tu as servie et dans le souvenir de ceux qui t’ont accompagné.
Et lorsque viendront les veillées où les hommes et les femmes se racontent les morts afin qu’ils ne meurent pas tout à fait, ton nom pourra être prononcé parmi ceux qui auront travaillé pour que la parole ne s’éteigne pas.
Pierre-Martin Kambulu est mort ; mais la parole qu’il a servie demeure.
Que la terre de nos ancêtres lui soit légère.
Paix éternelle à son âme.
José Tshisungu wa Tshisungu


