Le moment n’est pas venu d’inventer de nouveaux adversaires. Il est venu de reconnaître celui qui existe déjà.
Toute lutte sérieuse commence par une exigence élémentaire : identifier avec justesse l’objet du combat. Lorsqu’un peuple se trompe d’ennemi, il ne perd pas seulement du temps ; il compromet ses chances de victoire. L’histoire est remplie de causes justes qui ont échoué, non par manque de courage, mais parce qu’elles se sont consumées dans des querelles intestines.
C’est pourquoi je peine à comprendre votre démarche. Comment peut-on, au cœur d’un combat qui exige le rassemblement des intelligences, en arriver à entraîner ses propres frères dans le box des accusés, simplement parce qu’ils seraient, selon une formule aussi commode qu’imprécise, des « M’as-tu vu » ? Une telle qualification ne relève ni de l’analyse ni de la démonstration. Elle relève du raccourci. Et les raccourcis sont les ennemis naturels de la vérité.
Les stéréotypes sont des armes à double tranchant. Celui qui les brandit contre autrui découvre souvent, trop tard, que leur lame revient vers lui. Car aujourd’hui, ce sont les autres que l’on enferme dans une caricature ; demain, ce sera son propre tour. Les préjugés ne connaissent ni fidélité ni camp. Ils finissent toujours par dévorer ceux qui les nourrissent.
Une lutte collective ne peut survivre à la multiplication des procès d’intention. Chaque suspicion gratuite élargit les fissures ; chaque amalgame agrandit les fractures ; chaque étiquette distribuée avec légèreté éloigne un peu plus la perspective d’une véritable union. Pendant que les compagnons de route se soupçonnent mutuellement, l’adversaire véritable, lui, avance sans rencontrer de résistance.
Le plus surprenant est ailleurs. En dénonçant certaines pratiques chez vos contradicteurs, vous semblez en adopter les ressorts. Généraliser, cataloguer, réduire des personnes à une image simplificatrice : n’est-ce pas précisément ce que vous condamnez lorsque d’autres s’y livrent ? Il existe une contradiction dont toute conscience critique devrait se méfier : celle qui consiste à combattre l’intolérance avec les méthodes de l’intolérance, ou la caricature avec les armes de la caricature.
Une cause ne s’affaiblit pas seulement sous les coups de ses adversaires. Elle peut mourir des maladresses de ses propres défenseurs. Les grandes défaites politiques commencent rarement sur le champ de bataille ; elles naissent souvent dans les divisions, les susceptibilités et les accusations réciproques. Lorsqu’une communauté cesse de distinguer l’essentiel de l’accessoire, elle prépare elle-même son propre recul.
Gardons donc le cap. Refusons les stéréotypes qui obscurcissent le jugement. Refusons les procès d’intention qui empoisonnent la confiance. Refusons surtout cette tentation si humaine de transformer nos frères en adversaires pendant que l’adversaire véritable se réjouit de notre dispersion.
Le discernement est une vertu politique. Et la première preuve de ce discernement consiste à ne jamais confondre celui avec qui l’on débat et celui contre qui l’on lutte.
ZADAIN KASONGO T.


