Récit politique
À Kinshasa, les matins traînent cette étrange impression que la ville se réveille moins pour commencer une nouvelle journée que pour reprendre une conversation interrompue avec ses propres désillusions.
Ce matin, Zuwa Yayo, fonctionnaire au ministère des Impôts, est assis devant son petit bureau métallique. Les dossiers empilés devant lui semblent avoir plus d’avenir que les hommes et les femmes qui les manipulent. Il en ouvre un, en referme un autre. Des chiffres, des signatures, des cachets, des rapports de mission. Des projets qui ont commencé dans l’enthousiasme et qui finissent dans de vielles armoires poussiéreuses.
Par la fenêtre, il regarde les passants courir derrière leurs occupations. Une femme tient son enfant par la main. Un jeune homme marche vite, une chemise soigneusement repassée malgré la poussière qui lui monte jusqu’aux chevilles. Un vieillard attend longtemps avant de traverser la chaussée. Chacun semble porter quelque chose d’invisible. Une espérance fragile.
Zuwa baisse les yeux vers le dossier qu’il tient entre ses mains. Alors lui revient une vieille parole de son père, prononcée autrefois dans leur village Molende, sous un manguier dont l’ombre couvrait presque toute la cour familiale : « Si tu rates ton projet, continue la recherche. » Son père disait cela chaque fois que quelque chose échouait. Une récolte mauvaise. Une dette impossible à rembourser. Une décision qui tournait mal. Il ne disait jamais : « Tu as perdu. » Il disait : « Cherche encore. »
À l’époque, Zuwa trouvait cette parole simple. Aujourd’hui, elle lui paraît immense. Son père est mort depuis plusieurs années. Pourtant, certains matins, sa voix revient avec une précision presque douloureuse, comme si la mort n’avait pas réussi à effacer certaines paroles.
Zuwa ferme les yeux un instant. Il se demande ce que son père penserait de cette ville où tant d’hommes et de femmes passent leur vie à recommencer les mêmes choses sans jamais savoir pourquoi ils échouent.
Quelques heures plus tard, il entre dans l’épicerie du quartier. Tembe-Akosa est derrière son comptoir. Les bouteilles sont alignées avec soin, les cartons de marchandises s’empilent contre le mur. L’épicerie est presque vide.
— Tembe-Akosa, dit Zuwa, crois-tu encore à la sagesse de nos anciens ?
L’épicier tend l’oreille.
— À laquelle fais-tu allusion, Zuwa ?
— À celle qui dit qu’après l’échec, il faut continuer à chercher.
Tembe-Akosa sourit légèrement.
— Tout dépend de celui qui prononce cette parole. Pour l’homme qui tombe et qui se relève, elle est une force. Pour celui qui pousse les autres dans le trou et leur demande ensuite de chercher la sortie, elle devient une moquerie.
Zuwa ne répond pas. La phrase le frappe plus profondément qu’il ne le montre. Il pense à son père. Il pense aussi à son propre fils, qui lui a demandé quelques jours plus tôt pourquoi certaines familles possèdent tout et pourquoi d’autres doivent toujours attendre. Zuwa n’avait pas su répondre. Il avait simplement dit : « Travaille. Un jour, les choses changeront. »
Mais depuis, cette réponse lui paraît pauvre. Peut-être parce qu’il commence à comprendre qu’on peut transmettre du courage à un enfant tout en lui transmettant, sans le vouloir, l’obligation de supporter l’injustice. Il regarde Tembe-Akosa.
— Ce qui me trouble, ce n’est pas seulement que les projets échouent. C’est que nous avons fini par organiser notre existence autour de l’échec. Nous apprenons à recommencer avant même de savoir pourquoi nous avons échoué.
L’épicier pose lentement une bouteille sur le comptoir.
— Voilà le vrai problème, mon frère. On enseigne au pauvre la patience comme une vertu éternelle. Mais personne n’enseigne au puissant la responsabilité comme un devoir nécessaire.
Un silence s’installe. Dans la rue, une femme pousse une charrette de légumes. Ses pas sont lents. Elle s’arrête devant une boutique, regarde les prix, puis repart sans rien acheter.
Un enfant vend des canettes de limonade sous le soleil. Un jeune homme court derrière un autobus déjà plein. Il frappe contre la carrosserie, espérant encore qu’une place existe quelque part. Personne ne s’arrête.
Zuwa suit l’enfant du regard.
— Regarde-le.
— Qui ?
— Le petit garçon là-bas.
Tembe-Akosa se tourne vers la rue.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— Il devrait être à l’école.
Tembe-Akosa ne répond pas. L’enfant passe devant eux. Il tient ses canettes de limonade contre sa poitrine et appelle les passants d’une voix déjà fatiguée.
Zuwa baisse les yeux. Il pense à tous les rapports qu’il a signés sur le développement, l’éducation, les infrastructures, l’avenir de la jeunesse. Des dizaines de pages. Des tableaux. Des statistiques. Et pourtant, cet enfant est là, comme une phrase que tous les rapports auraient oubliée.
— Tu sais, Tembe-Akosa, parfois je me demande si notre peuple n’est pas devenu prisonnier de son propre courage. Il survit tellement bien qu’on finit par oublier qu’il souffre.
L’épicier hoche lentement la tête.
— La résistance est une admirable qualité chez un homme libre. Mais lorsqu’un peuple est condamné à être toujours résistant, cela signifie peut-être que quelque chose l’empêche de vivre normalement.
Zuwa regarde la rue. Cette fois, il ne répond pas. Parce qu’il comprend soudain que le mot « courage » peut aussi devenir une manière élégante de demander aux pauvres de supporter ce qu’ils ne devraient jamais avoir à supporter. Il pense à son père.
Il revoit ses mains épaisses, ses doigts marqués par le travail, son vieux chapeau posé sur les genoux lorsqu’il parlait aux enfants. « Si tu rates ton projet, continue la recherche. » Pourquoi cette phrase lui revient-elle aujourd’hui avec tant d’insistance ? Peut-être parce qu’il comprend enfin qu’elle ne signifie pas : recommence éternellement. Elle signifie : cherche la cause de ton échec. Cherche ce que tu n’as pas vu. Cherche ce que tu dois changer.
Zuwa se redresse.
— Peut-être que nous cherchons mal, dit-il.
— Comment cela ?
— Nous cherchons toujours une nouvelle route lorsque nous échouons. Mais peut-être devons-nous d’abord comprendre pourquoi certaines routes sont toujours détruites avant même que nous les empruntions.
Tembe-Akosa regarde son épicerie presque vide. Quelques clients entrent, achètent peu, repartent vite. Lui aussi connaît cette recherche quotidienne : trouver de quoi tenir jusqu’au lendemain. Il soupire.
— Tu parles comme un philosophe, Zuwa.
Zuwa esquisse un sourire.
— Non. Je parle comme quelqu’un qui commence à comprendre que l’homme n’est pas seulement ce qu’il subit. Il est aussi ce qu’il décide de questionner.
La journée de travail normal s’achève. Le quartier de la Gombe se vide. Les travailleurs rentrent chez eux avec leurs fatigues, leurs sacs légers et leurs petites victoires. Zuwa et Tembe-Akosa restent encore quelques instants devant l’épicerie. Personne ne parle. Puis Zuwa murmure :
— Mon père avait peut-être raison.
— Sur quoi ?
— Sur le fait qu’il faut continuer à chercher.
Tembe-Akosa le regarde.
— Et toi, qu’est-ce que tu cherches encore ?
Zuwa prend le temps de répondre.
— Je ne cherche plus seulement une sortie. Je cherche à comprendre qui a construit le labyrinthe.
Tembe-Akosa ne sourit pas cette fois. Au loin, l’enfant aux canettes de limonade disparaît dans la foule. Zuwa le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne distingue plus sa silhouette. Il comprend alors que certaines phrases reçues de nos parents ne prennent leur véritable sens qu’après des années. Elles dorment en nous comme des graines sous la terre. Puis un jour, au milieu d’une ville fatiguée, devant un enfant qui vend de l’eau ou des biscuits au lieu d’apprendre à lire, elles se mettent soudain à germer. Le Congo n’est peut-être pas condamné à répéter éternellement les mêmes erreurs. Mais aucune renaissance ne commence par l’oubli. Elle commence par le courage de regarder l’échec en face. De demander qui l’a provoqué. Qui en a profité. Qui en a payé le prix. Et qui a eu intérêt à ce qu’il recommence. Continuer la recherche ne signifie donc pas marcher sans fin dans un labyrinthe. Cela signifie comprendre qui en a construit les murs, pourquoi ils existent et comment les abattre. Alors seulement, la vieille parole des anciens retrouve sa vérité profonde : chercher encore, non pas parce que l’on accepte de tomber toujours au même endroit, mais parce que l’on refuse que la chute devienne une destinée.
José Tshisungu wa Tshisungu


