QUI PARLE AU NOM DU PEUPLE ?

Il y a vingt-deux ans, à Sudbury, au Canada, le poète congolais Boniface Beya Ngindu publiait Pitié pour mon peuple . Le titre avait quelque chose de biblique et de fraternel, comme si le poète, ayant beaucoup regardé son pays, n’avait plus trouvé d’autre mot que celui de la compassion. Le livre parut en 2004 aux Éditions Glopro. Je me souviens surtout d’une phrase : « __ ». Il faut parfois plusieurs décennies pour comprendre une phrase de poète. Nous croyons d’abord qu’elle appartient au domaine de la littérature. Puis l’histoire vient lui donner un visage. Le 15 septembre 2026, à Kinshasa, des opposants réunis au sein de la Coalition Article 64 sont descendus dans la rue pour protester contre tout projet de changement de la Constitution et contre ce qu’ils présentent comme le risque d’un troisième mandat de Félix Tshisekedi. La manifestation avait été organisée comme une démonstration de force politique et comme une manière, selon les organisateurs, de faire entendre la voix du peuple. Voilà le mot qui m’arrête : le peuple. Le peuple est une magnifique abstraction. Il a ceci de commode qu’il ne peut jamais venir vous contredire personnellement. On parle en son nom, on souffre en son nom, on manifeste en son nom, on gouverne en son nom. Et lorsque le peuple n’est pas d’accord avec vous, il suffit souvent d’expliquer qu’il n’a pas encore compris ce que vous avez compris pour lui. Depuis que je suis assez vieux pour avoir vu passer plusieurs Républiques congolaises sous des noms différents, j’ai appris à me méfier de ceux qui commencent leurs phrases par : « Le peuple veut… » Quel peuple ? Celui de Limete ? Celui de Masina ? Celui de Matete ? Celui de Bikoro? Celui de Kananga ? Celui qui travaille dans une boutique douze heures par jour ? Celui qui cherche un emploi ? Celui qui attend un autobus ? Celui qui cultive son champ loin de Mbandaka ? Celui qui vit à Montréal et suit les nouvelles du pays avec ce mélange de fidélité et de nostalgie que connaissent les expatriés ? Celui qui vote ? Celui qui ne vote pas ? Celui qui soutient Tshisekedi ? Celui qui soutient Mukwege? Celui qui ne veut plus entendre parler de l’un ni de l’autre ? Tous sont le peuple. C’est précisément là que commence notre difficulté.
Le 15 septembre, la C64 a exprimé une partie infime de la société congolaise. Elle a mobilisé des militants et des sympathisants. Mais une manifestation, même importante, ne transforme pas automatiquement ceux qui y participent en porte-parole exclusifs de la nation. Il faudrait alors poser la question inverse : le pouvoir peut-il, lui non plus, parler au nom du peuple simplement parce qu’il exerce le pouvoir ? La réponse devrait être tout aussi simple : non. Le président de la République dispose d’une légitimité institutionnelle issue de l’élection. Les parlementaires disposent de la leur dans les limites de leur mandat. Les partis politiques disposent d’une légitimité militante. Les organisations de la société civile disposent d’une légitimité associative. La rue dispose d’une capacité de mobilisation et de protestation. Mais aucune de ces légitimités particulières ne devrait être confondue avec le peuple tout entier. Voilà peut-être notre vieux mal politique : nous transformons trop vite une partie en totalité. Un candidat battu parle du peuple. Un président élu parle du peuple. Un parti parle du peuple. Une manifestation parle du peuple. Une église parle du peuple. Une association parle du peuple. Et parfois même un homme seul, devant un micro, parle du peuple avec une assurance qui ferait croire que les cent millions de Congolais viennent de lui remettre leur procuration. Le peuple congolais, pourtant, n’a donné procuration à personne pour penser à sa place. C’est ici que la phrase de Beya Ngindu revient me hanter : « seuls les survivants portent l’espoir ». Les survivants ne sont pas nécessairement ceux qui crient le plus fort. Ils sont ceux qui ont traversé les guerres, les dictatures, les élections contestées, les promesses non tenues, les dévaluations, les déplacements, les deuils, les longues attentes devant les administrations, les enfants envoyés à l’école sans savoir comment payer les frais du mois suivant. Ils connaissent la politique autrement que par les tribunes. Ils savent que derrière les grandes phrases constitutionnelles il y a toujours une petite vie humaine.
Une mère. Un étudiant. Un chauffeur. Un fonctionnaire. Un commerçant. Un paysan. Un chômeur. Un enfant qui doit aller à l’école demain matin. C’est pourquoi je me méfie autant du pouvoir qui dit : « Je parle au nom du peuple » que de l’opposition qui répond : « Non, c’est nous qui parlons au nom du peuple ».
Entre les deux, il y a précisément le peuple. Et ce peuple mérite mieux que d’être convoqué comme témoin dans des querelles dont il ne rédige ni les procès-verbaux ni les conclusions. La question du changement de la Constitution est trop grave pour être réduite à une bataille de slogans. Les partisans de la réforme peuvent défendre leur projet. Ceux qui s’y opposent peuvent défendre le maintien de la Constitution. Mais, dans les deux cas, il faut distinguer une conviction politique légitime d’une prétention à parler au nom de tous les Congolais. Car enfin, qui a la légitimité de parler au nom du peuple ? La réponse la plus honnête est peut-être celle que la politique congolaise supporte le moins : personne n’en possède le monopole. Le président ne possède pas le peuple. L’opposition ne possède pas le peuple. La majorité parlementaire ne possède pas le peuple. La rue ne possède pas le peuple.
Même les intellectuels, dont je fais partie avec toutes les précautions que cette appartenance impose, ne possèdent pas le peuple. Le peuple congolais n’est pas une propriété politique que l’on se transmettrait de camp en camp. Il est une pluralité de voix, souvent contradictoires, parfois silencieuses, dont la démocratie devrait précisément organiser la coexistence. Et peut-être est-ce cela que le poète voulait nous rappeler en parlant des survivants. Ils portent l’espoir, mais ils portent aussi les blessures. Or une nation blessée devrait se méfier de ceux qui prétendent parler à sa place. Elle devrait plutôt apprendre à l’écouter. Je ne sais pas si le Congo a besoin aujourd’hui de nouveaux porte-parole du peuple. J’ai plutôt le sentiment qu’il a besoin que le peuple cesse d’être cité et commence enfin à être entendu. C’est une nuance. Mais dans l’histoire des nations, les grandes catastrophes commencent parfois par des nuances que personne n’a voulu respecter. Et les grands espoirs aussi.

José Tshisungu wa Tshisungu

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