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Mensonge d’État

Il est des mots qui ne vieillissent pas. Ils traversent les régimes, changent de costume, mais gardent la même odeur : celle d’une vérité retenue, étouffée sous le velours des discours officiels. Le mensonge d’État est de ceux-là.
On parle beaucoup de transparence. Le mot rassure. Il brille comme une vitre propre derrière laquelle on promet de tout montrer. Mais chacun sait que la vitre peut être teintée, que la lumière peut être orientée, que ce que l’on ne montre pas est parfois plus important que ce que l’on exhibe.
Le mensonge d’État n’est pas toujours une invention grossière. Il est plus subtil. Il choisit. Il retranche. Il simplifie. Il donne au peuple une histoire acceptable, non pas forcément fausse dans tous ses éléments, mais arrangée, polie, rendue supportable. Il rassure au moment où l’angoisse menace d’ouvrir des brèches.
Lorsque le président Laurent Désiré Kabila fut assassiné en République démocratique du Congo, la version officielle parla d’un acte isolé, d’un groupe restreint, d’une trahison circonscrite. Peut-être était-ce là toute la vérité. Peut-être n’en était-ce qu’une part. Les nations, comme les familles, préfèrent parfois une vérité courte à une vérité abyssale.
Très vite, la succession de Joseph Kabila fut présentée comme la continuité nécessaire, presque naturelle. Dans ces heures-là, l’ordre rassure davantage que la lumière. On ferme les volets pour éviter le tumulte. On invoque la stabilité. Et le peuple, fatigué, consent souvent à ne pas tout savoir.
Faut-il parler de mensonge ? Le mot est grave. Il suppose l’intention froide de tromper. Or le pouvoir, le plus souvent, se persuade qu’il agit pour le bien. Il se croit obligé de taire, de filtrer, d’orienter. Il appelle cela raison d’État. Le terme est plus noble. Il absout presque.
Mais la vérité, elle, n’a pas d’escorte. Elle vient nue, fragile, parfois dangereuse. Elle dérange les alliances, trouble les fidélités, ébranle les hiérarchies. C’est pourquoi on la redoute. C’est pourquoi on l’habille.
On dit que les institutions disposent de mécanismes de contrôle, de régulation, de surveillance. C’est vrai. Mais ces mécanismes dépendent des hommes, et les hommes ont peur. Peur du désordre. Peur de perdre. Peur d’être jugés. Alors la vérité devient une matière que l’on travaille, que l’on ajuste, que l’on polit jusqu’à ce qu’elle ne coupe plus.
La confiance des citoyens ne meurt pas d’un coup. Elle s’effrite. Un silence, une omission, une explication trop rapide. Et peu à peu, le doute s’installe. On continue d’écouter, mais on n’adhère plus tout à fait. On obéit, mais on ne croit plus.
Le contraire du mensonge d’État n’est pas seulement la transparence. C’est le courage. Le courage de dire ce qui dérange, d’admettre ce qui compromet, d’accepter que la vérité puisse affaiblir un pouvoir à court terme pour le fortifier à long terme.

Car un État peut survivre à une crise. Il survit plus difficilement à l’habitude du mensonge.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

OPPOSITION POLITIQUE

Il est des oppositions qui parlent haut, elles frappent du poing sur la table, elles invoquent l’État de droit et la démocratie en danger ; mais, derrière la colère affichée, il y a parfois l’estomac. On ne me fera pas croire que toutes les indignations ont la même source. Certaines naissent d’une blessure faite au droit. D’autres d’une blessure faite à l’intérêt.
J’appelle opposition alimentaire cette manière d’être contre, qui ne consiste pas tant à refuser qu’à négocier. On s’oppose pour exister, pour être vu, pour peser, et surtout pour être payé. L’homme politique sans ressources, sans métier hors de la politique, dépend de ce qu’il dénonce. Il vit dans l’ombre du pouvoir qu’il fustige. Il s’en nourrit, au sens le plus strict du terme. Son courage a des limites que fixe la nécessité.
Ce n’est pas toujours affaire de corruption éclatante. Il y a plus triste : l’habitude de composer, la tentation de se taire au bon moment, l’art de transformer la protestation en monnaie d’échange. On crie, puis l’on s’assied. On accuse, puis l’on s’arrange. La conscience devient une variable d’ajustement.
À l’inverse, il est une opposition plus rare, plus coûteuse : celle qui accepte de perdre. Elle ne cherche ni strapontin ni prébende. Elle ne vit pas du pouvoir mais malgré lui. Elle ne confond pas la critique avec la manœuvre. Elle sait que la parole publique engage l’âme de celui qui la prononce. Elle peut se tromper, nul n’est infaillible, mais elle ne se vend pas.
Ne nous y trompons pas : aucune opposition n’est pure de toute contrainte. La politique est un terrain où l’idéal et l’intérêt se frôlent sans cesse. Mais il est une différence décisive entre celui qui subit la nécessité et celui qui l’érige en méthode. L’un lutte pour demeurer libre ; l’autre organise sa dépendance.
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’opposition existe. Elle existera toujours. La question est de savoir ce qui la fait parler : la fidélité à une certaine idée du bien commun, ou la simple urgence de subsister. Entre ces deux logiques se joue la dignité de la vie publique. Et, peut-être, notre propre capacité à y croire encore.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

IN MEMORIAM : CIBALABALA KALOMBO MUCIPAYI

Cibalabala Kalombo Mucipayi s’est éteint à Bruxelles dans la dernière semaine de février 2026. Sa disparition marque la fin d’un parcours intellectuel exigeant, traversé par la fidélité à la culture luba et par un engagement constant en faveur d’une parole libre.

Je l’ai connu à l’Université nationale du Zaïre, sur le campus de Lubumbashi, entre 1974 et 1977. Il y suivait un cycle complet de licence en lettres, formation rigoureuse qui exigeait quatre années d’études approfondies. Dans les auditoires comme dans les associations étudiantes de la Faculté des lettres, il se distinguait par la fermeté de ses positions et par la solidité de ses lectures. Ses interventions lors des conférences académiques étaient souvent critiques, parfois déstabilisantes pour les intervenants, mais toujours fondées sur une connaissance réelle des œuvres et des traditions littéraires.
Après l’obtention de sa licence, il exerça comme enseignant dans l’Est du pays, puis à Kinshasa. Nos trajectoires se sont alors éloignées pendant plusieurs années. Lorsque je le retrouvai à Bruxelles en 2007, il avait soutenu une thèse de doctorat en philosophie et lettres à l’Université libre de Bruxelles. Sa spécialisation en littérature africaine francophone l’avait conduit à approfondir l’étude des rapports entre les traditions orales et les écritures modernes, ainsi que les enjeux esthétiques et idéologiques de la production littéraire africaine. C’était un critique littéraire dont la thèse soutenue s’intitulait : L’impact de la tradition dans le roman congolais (1969-1990). Essai d’analyse sociocritique.
Ses travaux ont donné lieu à des publications variées : essais critiques, romans et pièces de théâtre. Sa pièce Monsieur le ministre adore le whisky illustre son goût pour la satire politique et son sens du dialogue dramatique. Son roman Le Patriote explore, sur un mode critique, les ambiguïtés de l’engagement et les contradictions du discours public. Dans ses écrits comme dans ses échanges oraux, notamment au sein de la communauté africaine d’Ixelles-Matonge, il conservait la même exigence intellectuelle et la même liberté de ton.
Chercheur attentif aux textes, il associait la rigueur méthodologique à une lecture empathique des œuvres. Il considérait que l’analyse littéraire ne devait ni écraser les textes sous l’appareil théorique ni les isoler de leurs contextes historiques et culturels. Son travail s’inscrivait dans une perspective critique soucieuse de transmission et de dialogue.
Je garde de lui le souvenir d’un homme attaché à son héritage culturel luba, sans jamais le réduire à une posture identitaire. Il défendait une conception responsable de la liberté d’expression, fondée sur l’argumentation et le respect du débat intellectuel. Sa disparition constitue une perte pour ceux qui ont travaillé avec lui, pour ses lecteurs et pour tous ceux qui reconnaissaient en lui un esprit indépendant et exigeant.
Son œuvre demeure et continue de témoigner de cette exigence. Paix à son âme !

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ABANDON SCOLAIRE

Abandon! Un mot, une tristesse sèche, presque administrative, qui ne dit rien du visage de l’enfant quittant l’école. On parle d’abandon scolaire, comme pour dresser un constat. Mais ce ne sont pas des chiffres qui s’éloignent de l’école : ce sont des regards qui se baissent, des cahiers refermés pour toujours, des matinées désormais livrées aux champs, aux marchés, aux travaux précoces.

On feint parfois de croire que l’enfant choisit. On parle de manque d’effort, d’indiscipline, de distraction. Il est plus commode d’invoquer la faiblesse des volontés que d’interroger la dureté des conditions. Car enfin, que pèse la promesse abstraite d’un avenir meilleur face à l’urgence d’un repas à assurer ? Dans certaines familles, l’école n’est pas un droit tranquille : elle est un luxe fragile, suspendu à la récolte, au salaire incertain, à la santé d’un parent.

L’institution scolaire, elle, poursuit sa logique propre. Elle exige l’assiduité, célèbre la persévérance, classe, distingue, sanctionne. Elle aime les trajectoires droites, continues, régulières. L’élève idéal est celui qui tient dans la durée, qui accepte le rythme imposé, qui consent à différer sa vie au nom d’une réussite promise. Mais tous ne disposent pas du même temps, ni du même silence pour apprendre.

Ainsi l’abandon scolaire n’est pas seulement une défaillance individuelle ; il révèle une fissure plus profonde entre l’ordre scolaire et l’ordre social. Certains enfants quittent l’école moins par refus que par nécessité. Ils ne tournent pas le dos au savoir ; ils obéissent à une autre loi, plus impérieuse, celle de la survie ou de la solidarité familiale.

Il serait trop simple d’opposer l’abandon à la persévérance comme le vice à la vertu. La fidélité à l’école est une chance lorsqu’elle est soutenue, accompagnée, rendue possible. Elle devient épreuve lorsqu’elle s’exerce dans l’isolement ou la pénurie.

Réfléchir à l’abandon scolaire, ce n’est donc pas distribuer des blâmes ; c’est regarder en face la société qui produit ces départs silencieux. Et se demander si l’école, qui promet l’émancipation, sait réellement accueillir tous ceux qu’elle appelle, ou si elle laisse, au bord du chemin, les plus vulnérables — non par cruauté, mais par indifférence à leurs fardeaux invisibles.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

POLITIQUE DU VENTRE

Il est des expressions qui, à elles seules, disent un pays, ses fatigues, ses ruses, ses espérances contrariées. Cette expression inventée par un chercheur français a la crudité d’un aveu. Elle ne parle ni de constitutions, ni de doctrines, ni de grandes déclarations solennelles ; elle parle du ventre, c’est-à-dire de la faim, du besoin immédiat, de la peur du lendemain. Elle nous rappelle que, là où l’institution chancelle, le corps reprend ses droits.

On voudrait croire que le pouvoir se conquiert par la force des idées, par la cohérence d’un programme, par la patience d’un travail administratif. Mais il arrive que la scène publique se réduise à un marché. Les discours deviennent des promesses murmurées à l’ombre des rassemblements, et l’électeur n’est plus un citoyen appelé à délibérer : il est un homme pressé de nourrir les siens. On lui tend un billet, un sac de riz, une promesse d’embauche. Le geste paraît dérisoire ; il est décisif. À cet instant, la politique cesse d’être un débat sur le bien commun : elle devient un échange.
Ce système n’est pas seulement une faiblesse morale. Il obéit à une logique. Il tisse des fidélités, distribue des protections, organise des dépendances. Celui qui donne n’est pas seulement généreux : il lie. Celui qui reçoit n’est pas seulement soulagé : il s’engage. Ainsi se forme une chaîne invisible où chacun tient l’autre par le besoin. Le pouvoir circule non par la loi impersonnelle, mais par la faveur. Il ne s’impose pas d’en haut ; il s’insinue dans les gestes quotidiens, dans la gratitude contrainte, dans la crainte de perdre l’appui obtenu.
Il serait trop simple d’opposer à cette pratique une pureté abstraite, une « politique de principe » qui flotterait au-dessus des réalités. Car gouverner par des programmes, invoquer l’intérêt général, s’appuyer sur des règles stables et des institutions solides suppose un autre climat moral, une autre confiance dans la durée. La politique institutionnelle exige que le citoyen accepte de différer la satisfaction immédiate pour croire en un projet commun. Elle réclame une foi — non pas religieuse, mais civique.
Entre ces deux formes de pouvoir, il n’y a pas seulement une différence de méthodes ; il y a deux visions de l’homme. L’une le considère d’abord dans sa vulnérabilité, dans son besoin pressant, et s’adresse à lui par le secours immédiat. L’autre le suppose capable de se hausser au-dessus de l’urgence, de penser en termes de collectivité, de consentir à la règle. Dans un cas, la relation politique se noue autour de la dépendance ; dans l’autre, autour de la responsabilité.
La politique du ventre prospère là où l’État peine à tenir ses promesses, là où la pauvreté rend chaque faveur précieuse, presque sacrée. Elle n’est pas un accident : elle est le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Tant que le citoyen doutera que l’institution puisse garantir ses droits sans intermédiaire, il se tournera vers celui qui, concrètement, lui tend la main. Et celui qui tend la main saura que ce geste vaut davantage qu’un long discours.

Ainsi la question n’est pas seulement de condamner, mais de comprendre. Comprendre comment le besoin devient instrument de gouvernement ; comment la faveur remplace la règle ; comment le ventre, silencieusement, dicte sa loi à la cité. Car une société ne sort de cette logique qu’en réapprenant à croire que le bien commun n’est pas une chimère, mais une œuvre patiente — et que le pouvoir, pour être légitime, doit nourrir autre chose que les corps : il doit aussi nourrir la confiance.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Vie Privée, Fonction Publique et Pertinence du Débat

L’analyse des interventions récentes du détenu KAMIZELO alias Maîtrisable, révèle un décalage significatif entre la réputation intellectuelle qui lui est attribuée et la prestation observée. L’argumentation souffre d’imprécisions lexicales, d’une syntaxe approximative et d’une structuration insuffisamment rigoureuse.
Au-delà de la forme, c’est la pertinence du fond qui appelle examen.
La mise en cause de la situation matrimoniale religieuse du Chef de l’État pose une question essentielle : en quoi cet élément relève-t-il du débat institutionnel ?
Dans une République moderne, la légitimité du Président découle exclusivement de la Constitution et du suffrage universel. Elle ne dépend ni d’un statut matrimonial religieux ni d’une conformité aux prescriptions d’un culte déterminé.
La distinction entre sphère privée et fonction publique constitue un principe fondamental des démocraties contemporaines. La vie personnelle d’un dirigeant ne saurait être invoquée comme facteur d’illégitimité politique, sauf lorsqu’elle interfère directement avec l’exercice de ses fonctions ou viole la loi.
En l’espèce, aucune disposition constitutionnelle n’exige qu’un Chef de l’État contracte un mariage religieux pour exercer valablement ses prérogatives.
L’exemple comparatif est éclairant : François Hollande a exercé la magistrature suprême en France sans que sa situation conjugale n’affecte la continuité de l’État. Les institutions françaises, fondées sur la séparation des pouvoirs et la primauté du droit, ont fonctionné normalement.

Dans plusieurs systèmes démocratiques, la légitimité institutionnelle demeure indépendante des considérations confessionnelles. Cette neutralité participe du principe de laïcité ou, plus largement, de la séparation entre autorité politique et autorité religieuse.
Dès lors, l’argument fondé sur la nature religieuse ou non du mariage présidentiel apparaît juridiquement non pertinent au regard des critères constitutionnels de validité du mandat.
Le débat démocratique gagnerait à se recentrer sur :
• L’action gouvernementale
• Les politiques publiques
• Les indicateurs économiques et sociaux
• Les choix stratégiques en matière de sécurité et de diplomatie
La maturité institutionnelle d’une nation se mesure à sa capacité à distinguer le débat public légitime de la polémique privée.
La République se consolide par la rigueur du droit.
Elle ne s’affaiblit que lorsque l’émotion supplante l’analyse.

ZADAIN KASONGO T.

Quand l’Éloquence se Dégonfle

Le détenu KAMIZELO alias Maîtrisable, n’aura malheureusement pas cette étoffe-là. On l’annonçait philosophe, stratège du verbe, esprit affûté capable d’ébranler les certitudes. J’attendais une parole ciselée, une orthophonie à couper le souffle, une démonstration qui impose le respect même à l’adversaire.
Rien de tout cela.
La mécanique verbale se grippe. Les phrases se disloquent. La diction heurte l’oreille. La syntaxe vacille au point de trahir l’absence de discipline intellectuelle. Un philosophe ne maltraite pas la langue ; il la dompte. Il la polit. Il en fait une arme de précision. Ici, elle ressemble davantage à un outil mal affûté.
Et que dire de la posture ?
Devant la barre, le corps parle autant que les mots. Regard fuyant. Gestuelle désordonnée. Instabilité perceptible. L’homme ne semble pas habiter son argumentation avec sérénité. Or, lorsqu’on défend une vérité, on la porte avec aplomb. Quand la conscience est limpide, le maintien l’est aussi.
Mais le plus révélateur demeure la pauvreté du fond.
Transformer la question du mariage religieux ou civil du Chef de l’État en enjeu républicain relève d’une diversion manifeste. J’ai moi-même vu, comme certains citoyens, les images du mariage présidentiel circuler dans la presse et sur les réseaux sociaux. L’événement quoique restreint, a eu lieu. Transparent. Assumé.
Et supposons même l’inverse.
En quoi l’absence d’un mariage religieux mettrait-elle la République en péril ? La Constitution ne se célèbre ni à l’église ni à la mosquée. Elle se fonde sur le suffrage universel et l’État de droit.
François Hollande a dirigé la France sans que sa situation conjugale ne provoque un séisme institutionnel. La France ne s’est pas effondrée. Son économie n’a pas suspendu son cours. Ses institutions ont continué de fonctionner avec rigueur.
Dans nombre de démocraties, des dirigeants ont gouverné en étant divorcés, remariés civilement ou vivant en union libre. Le monde n’a pas cessé de tourner pour autant.
Le débat républicain mérite mieux que des insinuations matrimoniales.
Il exige des arguments économiques, sociaux, diplomatiques.
Il réclame des chiffres, des propositions, des alternatives.
S’attaquer à la vie privée faute de mieux, c’est souvent le signe que l’on manque de profondeur politique.
Une nation ne se construit pas sur des rumeurs.
Elle avance par la solidité des idées.

ZADAIN KASONGO T.

La République face à l’Incitation à la Haine

Il ne s’agit plus d’émotion.
Il s’agit de droit.
Il s’agit de République.
Depuis plusieurs jours, circulent sur les réseaux sociaux congolais des déclarations publiques appelant explicitement à la stigmatisation d’une communauté ethnique déterminée, au motif qu’elle partage l’origine du Président de la République. Ces propos ne relèvent ni de l’opinion ni du débat démocratique. Ils constituent une incitation à la haine.
Or, l’incitation à la haine n’est pas une simple dérive morale. Elle est une infraction.
La Constitution de la République Démocratique du Congo consacre l’égalité de tous les citoyens sans distinction d’origine, d’ethnie ou de province. Elle interdit toute discrimination et garantit la cohésion nationale. Appeler publiquement à la marginalisation ou à la violence contre une communauté constitue une violation directe de ces principes fondamentaux.
L’histoire récente du pays devrait suffire à dissuader toute tentation dangereuse. Les événements de 1992 au Katanga démontrent que les discours identitaires peuvent rapidement dégénérer en violences collectives et en déplacements forcés. L’expérience internationale, notamment sous la propagande orchestrée par Joseph Goebbels dans l’Allemagne nazie, rappelle que la banalisation du discours haineux précède souvent les politiques d’exclusion.
Le rôle des médias, reconnu comme pilier de la démocratie, implique des obligations : vérification des faits, neutralité, responsabilité sociale. La liberté d’expression, garantie par la Constitution, n’est pas absolue. Elle connaît des limites lorsqu’elle porte atteinte à l’ordre public, à la dignité humaine ou à la sécurité collective.
Menacer « d’enfer » ou de « feu » les ressortissants d’une ethnie constitue un discours de stigmatisation susceptible d’engendrer des violences. Ce type de déclaration peut juridiquement être qualifié d’incitation à la discrimination ou à la haine, selon les dispositions pénales en vigueur.
Il appartient :
• Aux autorités judiciaires d’examiner ces faits avec rigueur.
• Aux instances de régulation des médias de rappeler les normes professionnelles.
• Aux organisations de défense des droits humains d’agir en prévention et non uniquement en réaction.
• À la société civile de refuser la banalisation.
La République Démocratique du Congo est une nation plurielle. Sa stabilité repose sur l’égalité de traitement de ses citoyens et sur le rejet de toute hiérarchisation ethnique.
La responsabilité politique impose de dénoncer clairement ces dérives.
La responsabilité juridique impose d’y répondre conformément à la loi.
Car la tolérance du discours de haine affaiblit l’État de droit.
Et un État de droit affaibli ouvre la voie aux crises que l’on prétend ensuite déplorer.
Il ne s’agit pas de protéger une ethnie.
Il s’agit de protéger la République.
ZADAIN KASONGO T.

Avant que le Feu ne Parle

Il est des saisons dans l’histoire où l’air devient lourd sans que l’on voie encore la fumée.
Les anciens savaient reconnaître ces signes : les paroles se durcissent, les regards se ferment, les murmures deviennent slogans. Et la foule, peu à peu, s’habitue à l’inacceptable.
Aujourd’hui, une campagne insidieuse d’incitation à la haine progresse sous nos yeux. Elle ne marche pas en uniforme. Elle ne brandit pas d’armes. Elle avance par le verbe. Par l’image. Par la répétition. Elle se cache derrière des micros, se dissimule sous des prétextes de mise en garde, se pare du masque de la lucidité.
Mais l’histoire enseigne que les catastrophes commencent rarement par le fracas des armes. Elles commencent par l’accoutumance au poison.
En 1992, au Katanga, l’épuration ne surgit pas comme un éclair dans un ciel serein. Elle fut précédée de discours, de désignations, d’une rhétorique qui transforma des compatriotes en étrangers intérieurs. Les mots préparèrent les routes de l’exil.

Dans l’Europe des années 1930, Joseph Goebbels démontra que la propagande, répétée avec méthode, pouvait façonner les consciences d’un peuple entier. Aux côtés de Hermann Göring et de Heinrich Himmler, il érigea le mensonge en doctrine, la désignation d’un ennemi en politique d’État. Avant les camps, il y eut les discours. Avant les persécutions, il y eut la banalisation.
L’histoire africaine elle-même porte la cicatrice d’une radio devenue arme, lorsque les ondes, au lieu d’unir, appelèrent à la traque.
Avons-nous donc si vite oublié ?
Aujourd’hui, dans notre République riche de plus de 450 ethnies, certains se permettent de promettre le feu et l’enfer à une communauté bien définie. Son tort ? Partager l’origine du Chef de l’État.
Depuis quand la naissance constitue-t-elle une faute ?
Depuis quand l’identité devient-elle verdict ?
Ceux qui prononcent ces paroles savent ce qu’ils font. Nul ne peut ignorer la puissance des mots dans une société fragilisée. Nul ne peut feindre l’innocence lorsqu’il désigne une cible. Chaque phrase devient une braise. Chaque vidéo virale devient une étincelle.
Et lorsque la maison brûle, il est toujours trop tard pour accuser le vent.
Le journalisme n’est pas un théâtre d’exaltation. Ce n’est pas un concours de décibels. C’est une magistrature morale. Il exige rigueur, responsabilité, mesure. Celui qui tient le micro tient une parcelle du destin collectif.
Si nous laissons la parole devenir torche, la République deviendra bûcher.
Il est encore temps.
Temps de rappeler que la diversité congolaise est une richesse et non une fracture.
Temps de rappeler que la nation n’est pas une addition d’ethnies, mais une communauté de destin.
Temps d’éteindre les braises avant qu’elles ne réclament leur tribut.
Car l’histoire est implacable :
elle ne pardonne pas aux peuples qui ignorent les signes avant-coureurs.

ZADAIN KASONGO T.

Les Braises du Verbe

Il est des incendies qui ne naissent pas du hasard, mais des mots.
Des mots lancés comme des étincelles dans une saison sèche.
Des mots prononcés avec un sourire, un ton faussement préventif, mais dont la charge est explosive.
Une campagne insidieuse d’incitation à la haine se déroule sous nos yeux. Elle progresse à pas feutrés, s’infiltre dans les téléphones, circule sur les réseaux sociaux, s’installe dans les salons et les marchés. Et pourtant, un silence pesant l’accompagne. Comme si l’habitude du tumulte avait fini par anesthésier les consciences.
Certains individus, drapés du titre de journaliste, galvaudent un métier qui devrait être sacerdoce. Ils manipulent le micro comme on agite une torche. Ils filment non pour éclairer, mais pour désigner. Non pour informer, mais pour attiser. Ils prétendent avertir une communauté « du choc qui l’attend », comme si l’annonce du malheur devenait une mission civique.
Mais l’histoire nous a déjà enseigné où mènent ces avertissements venimeux.

En 1992, au Katanga, ce ne sont pas d’abord les machettes qui ont parlé. Ce sont les mots. Les discours. Les rumeurs savamment entretenues. L’« autre » fut progressivement désigné comme intrus, comme menace, comme poids à retrancher du corps social. Puis vinrent les expulsions, les humiliations, les trains de l’exil. L’épuration ne surgit jamais sans préface verbale.
Plus loin encore, l’histoire universelle porte les cicatrices des propagandes méthodiques. Dans l’Allemagne du IIIᵉ Reich, Joseph Goebbels perfectionna l’art de transformer le mensonge en vérité admise par répétition. Aux côtés de Hermann Göring et de Heinrich Himmler, il démontra qu’il n’est nul besoin d’armes au début : il suffit de conditionner les esprits, de désigner un bouc émissaire, d’installer la peur. Le reste suit presque mécaniquement.
Le Rwanda de 1994 nous a aussi appris qu’une radio peut devenir plus meurtrière qu’un arsenal militaire. Les ondes, lorsqu’elles se font venin, transforment des voisins en ennemis.
Faut-il attendre que le feu prenne pour appeler les pompiers ?
Les organisations de défense des droits humains doivent-elles toujours surgir après l’embrasement, comptant les cendres et rédigeant les rapports posthumes ?
Aujourd’hui, en République Démocratique du Congo, pays aux plus de 450 ethnies, richesse vivante de notre mosaïque nationale, voilà qu’un prétendu homme de média promet l’enfer aux ressortissants d’une communauté précise. Leur crime ? Partager l’origine du Président de la République.
Depuis quand la naissance devient-elle culpabilité ?
Depuis quand l’appartenance devient-elle sentence ?

L’ampleur et la facilité d’accès aux moyens de communication offrent désormais une tribune à chaque troubadour en quête de notoriété. La viralité tient lieu de compétence. Le vacarme remplace la rigueur. Deux ou trois phrases jetées à haute voix suffisent à certains pour s’autoproclamer journalistes.
Mais le journalisme n’est pas une clameur.
C’est une exigence.
Une discipline.
Un engagement envers la vérité.
Il devrait demeurer un art d’élégance, certes, mais surtout un sanctuaire de responsabilité. Car la parole publique n’est pas neutre. Elle façonne l’imaginaire collectif. Elle peut bâtir la paix ou préparer les fosses.
Promettre le feu à une ethnie, c’est déjà allumer une allumette.
Désigner un groupe comme cible, c’est fissurer la République.
Il n’est pas trop tard pour prévenir le danger.
Il n’est pas trop tard pour rappeler que notre diversité n’est pas une menace mais une force.
Il n’est pas trop tard pour exiger que le micro cesse d’être torche et redevienne lumière.
Car les nations ne s’effondrent pas seulement sous les coups des armes.
Elles se fissurent d’abord sous les coups des mots.

ZADAIN KASONGO T.