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PRESTIGE SANS MOYENS

La carrière diplomatique africaine appartient à cette catégorie d’illusions persistantes, où l’image, notamment le costume sombre, les salons feutrés, les drapeaux croisés, continue de séduire de loin, tandis que de près, elle s’effrite au contact du quotidien. Car derrière les façades des chancelleries, une autre vérité s’impose, plus âpre, plus silencieuse : celle de diplomates sommés d’attirer des investisseurs sans disposer eux-mêmes des conditions minimales d’existence et de travail.

On attend d’eux qu’ils incarnent la crédibilité économique de leur pays, qu’ils rassurent les partenaires étrangers, qu’ils organisent des rencontres, qu’ils structurent des opportunités, qu’ils défendent des dossiers complexes. Mais comment convaincre des investisseurs de la solidité d’un État lorsque l’agent qui le représente vit dans l’incertitude de sa propre subsistance ? Le retard chronique des rémunérations installe une précarité insidieuse. Le diplomate devient gestionnaire de pénurie avant d’être stratège d’influence. À l’agenda officiel se superpose alors un agenda clandestin : négocier avec un propriétaire, différer un paiement, improviser des solutions pour maintenir une dignité minimale dans un environnement où tout rappelle, pourtant, le rang qu’il est censé incarner.
Le logement, en particulier, cristallise cette contradiction. Dans plusieurs postes, les loyers résidentiels impayés exposent les représentants de l’État à des humiliations feutrées, parfois à des menaces d’expulsion à peine voilées. L’espace privé, qui devrait être un refuge, devient une extension du désordre administratif. À cela s’ajoute l’irrégularité des frais de fonctionnement : missions annulées faute de moyens, événements reportés, incapacité à assurer une présence constante dans les réseaux où se nouent pourtant les décisions économiques. L’action diplomatique par nature continue et stratégique se trouve ainsi fragmentée, réduite à des gestes sporadiques, presque symboliques.
Dans ces conditions, la mission de mobilisation des investissements prend des allures de paradoxe. On demande au diplomate de vendre une promesse de stabilité et d’opportunité, alors même que son propre cadre de travail témoigne d’une instabilité structurelle.
Cette dissonance ne trompe pas toujours les interlocuteurs étrangers, dont la confiance repose autant sur les discours que sur les signes tangibles de sérieux institutionnel. Le diplomate, pris entre l’injonction de performance et la réalité du manque, devient le lieu même de cette contradiction.
Il n’est donc pas surprenant que la carrière diplomatique ne fasse plus rêver les jeunes universitaires. Autrefois perçue comme un horizon d’excellence, de mobilité et d’influence, elle apparaît désormais comme un engagement risqué, où le capital symbolique ne compense plus l’insécurité matérielle. Les nouvelles générations, formées dans un monde globalisé, comparent, évaluent, arbitrent. Elles savent que la compétence peut trouver ailleurs des conditions d’exercice plus stables et plus valorisantes. Le rêve diplomatique s’efface alors devant une lucidité pragmatique.

Et pourtant, tout n’est pas perdu dans ce tableau. Car la diplomatie reste, par essence, un levier décisif de souveraineté et de développement. Mais encore faut-il que l’État qui l’invoque accepte d’en assumer le coût réel : celui de la régularité salariale, de la dignité résidentielle, de la continuité des moyens d’action. À défaut, il ne s’agit plus d’une politique étrangère, mais d’une fiction administrative, portée à bout de bras par des hommes et des femmes dont le dévouement ne peut indéfiniment suppléer les carences du système.

Ainsi se dessine une urgence : réconcilier la fonction diplomatique avec les conditions concrètes de son exercice. Car un diplomate affaibli ne peut être un ambassadeur crédible, et un pays qui néglige ses représentants à l’étranger compromet, en silence, sa propre parole dans le concert des nations.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

DÉMISSION

Voilà un mot que l’on croit simple, presque administratif, et qui pourtant charrie avec lui tout un drame intérieur et tout un théâtre politique. On imagine une lettre brève, quelques formules convenues, et l’on croit l’affaire close. En réalité, rien n’est plus chargé de silence, de calcul, et parfois de remords, que cet instant où un homme consent ou feint de consentir à quitter le pouvoir.
Certes, il y a le droit. Toujours le droit, qui rassure les consciences pressées. La démission obéit à des formes, à des délais, à des signatures. Elle est reçue, enregistrée, classée. L’État, dit-on, continue. Et il est vrai qu’il continue, comme ces grandes machines qui ne s’arrêtent jamais, même lorsque ceux qui les servent vacillent. Mais cette apparente régularité ne doit pas tromper : le droit ne fait ici que couvrir d’un voile discret une réalité autrement plus trouble.
Car, au fond, une démission est un aveu. Aveu timide, parfois déguisé, souvent incomplet, mais aveu tout de même. Un homme se retire, et ce retrait signifie quelque chose qu’il ne dit pas toujours. Est-ce l’échec ? Est-ce la faute ? Est-ce simplement l’usure d’un rapport de forces devenu défavorable ? Il y a des démissions qui sonnent comme des confessions, et d’autres comme des mensonges élégants.
La politique, elle, ne s’y trompe pas. Elle sait que la démission est un langage plus efficace que bien des discours. On sacrifie un homme pour sauver une institution ; on abandonne une position pour en préserver d’autres ; on quitte la scène pour éviter qu’elle ne s’écroule tout entière. Dans ce jeu, la sincérité importe peu. Ce qui compte, c’est l’effet produit : calmer une opinion, détourner une colère, donner l’illusion qu’une responsabilité a été assumée.
Mais il reste la conscience. Et c’est peut-être là que tout se joue, dans ce tête-à-tête muet entre l’homme et lui-même. À quel moment décide-t-on que l’on ne peut plus continuer ? À quel moment comprend-on que rester serait une faute plus grande que partir ? Il y a des démissions qui relèvent de l’honneur, et d’autres qui ne sont que des retraites contraintes. Les premières sont rares. Elles supposent une exigence intérieure que le pouvoir, trop souvent, émousse.
Il faut dire que le pouvoir attache. Il enveloppe celui qui l’exerce d’une épaisseur presque charnelle. On s’y habitue comme à une seconde nature. Le perdre, c’est perdre bien plus qu’une fonction : c’est perdre une manière d’exister, un regard des autres, parfois même une illusion sur soi. Dès lors, on comprend que tant d’hommes s’y accrochent, même lorsque tout commande de partir.
Et pourtant, il arrive que la démission ne soit qu’un détour. On se retire pour mieux revenir, on se tait pour préparer une parole future. Ce geste que l’on présente comme un renoncement peut n’être qu’une ruse. La politique a ses résurrections, et certaines chutes ne sont que des pauses savamment ménagées.
Reste enfin ce que la démission dit à ceux qui regardent. Elle peut être un signe de santé publique, la preuve que nul n’est indispensable et que les institutions tiennent bon. Mais elle peut aussi nourrir le scepticisme, lorsqu’elle apparaît comme une comédie de plus, un rite sans conséquence réelle. Le citoyen, lui, observe et juge, souvent en silence, et son jugement est sans appel.
Ainsi, la démission n’est jamais un simple départ. Elle est révélatrice, elle dit quelque chose d’un homme, sans doute, mais surtout d’un régime, d’une époque, d’une certaine idée que l’on se fait du pouvoir. Là où l’on démissionne encore, il subsiste peut-être une part de pudeur et de limite. Là où l’on ne démissionne plus, il faut craindre que le pouvoir ait cessé de se souvenir qu’il n’est qu’un passage.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

PASTEUR-PROPHÈTE

Il est tentant de croire que toute autorité spirituelle n’est qu’un refuge nécessaire, une réponse offerte à l’inquiétude humaine ; il est tout aussi tentant de n’y voir qu’un péril, une aliénation dissimulée sous les apparences de la foi. Entre ces deux jugements contraires se déploie pourtant une réalité plus complexe, où l’adhésion et la dépendance, la lumière et l’ombre, s’entrelacent sans jamais se laisser réduire à une opposition simple. Le pasteur-prophète incarne précisément cette ambiguïté : figure d’apaisement pour les uns, principe d’inquiétude pour les autres, il oblige à interroger la nature même de l’influence et les limites de la liberté.

Le pasteur-prophète appartient à cette espèce d’hommes sans éclat apparent, dont la présence suffit à déplacer le centre de gravité d’une existence. Rien, au premier regard, ne le distingue absolument : une voix, un regard, une manière d’habiter le silence. Et pourtant, autour de lui, quelque chose s’organise, s’ordonne, se hiérarchise. Dans la tiédeur des assemblées, parmi les soupirs, les prières murmurées, les genoux qui cèdent avec une régularité presque rassurante, une confiance se forme, s’épaissit, devient peu à peu une seconde nature.

Il ne faut pas croire que cette influence s’impose comme une tyrannie. Elle est plus subtile, et, pour cette raison même, plus redoutable. Elle épouse les attentes, elle épouse les peurs, elle épouse surtout ce besoin d’être guidé qui sommeille en chacun de nous. On vient chercher une parole, et l’on trouve une direction ; on attend un éclairage, et l’on reçoit une orientation. Rien n’est arraché, tout est consenti — ou du moins semble l’être. Car il est toujours plus doux d’obéir à celui qui nous comprend que de résister dans la solitude. Ainsi se tisse, jour après jour, une dépendance sans chaînes visibles. Le fidèle ne se sent pas diminué : il se croit affermi. Il ne renonce pas à lui-même : il s’imagine enfin trouvé. Et c’est ici que le danger commence, non dans l’excès brutal, mais dans cette pente légère où l’on glisse sans bruit, persuadé de marcher droit. L’autorité spirituelle, lorsqu’elle n’est plus interrogée, cesse d’être un appui pour devenir une mesure ; elle ne guide plus seulement, elle définit. Faut-il alors se retirer du monde, se barricader dans une indépendance farouche ? Ce serait céder à une autre illusion. Car l’homme ne pense jamais seul, et sa liberté même s’élabore dans un tissu de voix, d’exemples, de transmissions. Refuser toute influence serait encore une manière de se soumettre, à soi-même, à ses propres aveuglements, qui ne sont pas moins redoutables.

Il reste donc cette étroite ligne de crête, inconfortable et nécessaire, où la conscience accepte d’être éclairée sans jamais abdiquer. Exercice ingrat, qui ne procure ni l’abandon consolant de la foi passive, ni l’orgueil tranquille de l’autosuffisance. Il demande une vigilance de chaque instant : reprendre ses raisons, éprouver ses adhésions, consentir à douter même de ce qui nous rassure.
La liberté n’a rien d’un drapeau que l’on brandit. Elle est une fatigue, parfois une inquiétude, souvent une solitude. Mais elle est aussi cette fidélité obscure à ce qui, en nous, refuse de se laisser entièrement prendre.
Ainsi, le pasteur-prophète ne saurait être jugé d’un seul regard : il est à la fois celui qui éclaire et celui qui peut obscurcir, celui qui soutient et celui qui risque d’enfermer. Entre la nécessité d’être guidé et l’exigence de rester libre, aucune solution définitive ne s’impose ; il n’y a qu’un équilibre fragile, toujours à reconquérir. Peut-être faut-il alors admettre que la vérité de l’homme ne réside ni dans l’abandon confiant ni dans le refus absolu, mais dans cette tension jamais résolue, où la conscience, lucide et inquiète, persiste à chercher sans jamais se livrer tout entière

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

KINSHASA ET LA SIGNALISATION

Il suffit parfois d’un silence pour révéler une faute. Non pas le silence des hommes, mais celui des signes. À Kinshasa aucun panneau ne parle. Rien n’indique, rien n’avertit, rien ne retient. L’avenue s’étire, nue, livrée à l’arbitraire des instincts. Et dans ce mutisme organisé, il ne faut pas voir une simple négligence technique : c’est une défaillance plus grave, presque une démission.
Car gouverner, ce n’est pas seulement édicter des lois ; c’est rendre ces lois visibles, presque sensibles, les inscrire dans le paysage quotidien. La signalisation, lorsqu’elle existe, ne s’impose pas brutalement : elle suggère, elle oriente, elle rappelle à chacun qu’il n’est pas seul. Elle est une forme discrète de présence de la société auprès de ses membres. Là où elle manque, chacun se retrouve abandonné à lui-même, condamné à deviner la règle au lieu de la reconnaître. On dira qu’il ne s’agit que de panneaux. Mais c’est toujours ainsi que commencent les grandes abdications : par ce que l’on juge secondaire. Une société qui tolère l’absence de signes finit par accepter l’absence de normes. Et l’homme, privé de repères visibles, ne devient pas plus libre ; il devient plus incertain, plus exposé, parfois plus dangereux. Il y a pourtant, dans la règle clairement indiquée, une forme de respect. Elle s’adresse à la raison de chacun, non pour le contraindre aveuglément, mais pour rendre possible une liberté qui ne se détruit pas elle-même. Encore faut-il que cette règle apparaisse, qu’elle se donne à voir, qu’elle cesse d’être une abstraction lointaine.
Mais il ne faut pas être naïf. Ces signes, si modestes soient-ils, participent aussi d’un ordre plus vaste. Michel Foucault nous a appris à nous méfier de ces dispositifs qui, sous prétexte d’organiser, façonnent nos gestes et nos habitudes. La signalisation discipline sans élever la voix. Elle obtient l’obéissance sans avoir besoin de la réclamer.
Encore faut-il qu’elle existe.
Car ici, le paradoxe est cruel : même ce pouvoir discret fait défaut. Là où il n’y a plus de signes, il n’y a plus ni discipline ni véritable liberté, mais une zone grise où chacun improvise, au risque de tous. L’État ne s’y montre plus ni autoritaire ni libéral ; il s’y montre absent.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus inquiétant : non pas l’excès de règles, mais leur effacement. Non pas la contrainte, mais le vide.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AGENT DE L’ÉTRANGER

L’expression court de bouche en bouche, elle désigne, elle accuse, elle tranche. On croit avoir compris. On s’imagine tenir la clé d’un malaise ancien, et l’on range les hommes et les femmes dans des catégories commodes, comme si le pouvoir, dans certains pays d’Afrique, n’était qu’une scène où se meuvent des silhouettes sans voix propre, des relais dociles d’intérêts venus d’ailleurs. Il y a, il est vrai, des gestes qui semblent appris, des décisions qui portent l’empreinte d’une volonté absente, des paroles qui sonnent creux, comme dictées dans une langue étrangère à celui qui les prononce. Et l’histoire, surtout celle qui s’est écrite à l’ombre de la colonisation, n’a pas peu contribué à installer cette impression d’un pouvoir toujours déjà imaginé par d’autres.

Mais cette évidence même inquiète, dès qu’on la regarde de plus près. Car enfin, si tout n’était que transmission, si l’homme d’État n’était qu’un écho, comment expliquer ces hésitations, ces détours, ces lenteurs, ces brusques inflexions qui déconcertent les observateurs pressés ? Il faut bien qu’il y ait, dans cet espace contraint, quelque chose comme une volonté, même fragile, même inquiète, qui tente de se frayer un passage. Le pouvoir n’est pas une chose que l’on possède ou que l’on perd d’un seul coup ; il est une pratique, un exercice, une manière de se tenir dans un réseau d’exigences contradictoires. Celui que l’on croit soumis négocie, choisit encore la manière d’obéir.

On se trompe donc en voulant opposer trop vite la servitude et la liberté. Elles s’enchevêtrent. Il y a des fidélités imposées, des alliances inévitables, des pressions qui pèsent de tout leur poids sur les épaules des dirigeants ; mais il y a aussi, dans ce même mouvement, une possibilité d’écart, un espace étroit où se décide autre chose qu’une simple répétition. C’est peut-être là que commence la véritable épreuve. Non pas dans l’illusion d’une indépendance proclamée, mais dans l’effort obscur pour se constituer comme un sujet agissant au milieu même de ce qui contraint.

Car l’indépendance, si souvent invoquée, n’est pas un repos. Elle est un travail. Elle exige que l’on se regarde agir, que l’on interroge ses propres décisions, que l’on mesure ce que l’on doit au monde et ce que l’on doit à ceux au nom de qui l’on gouverne. Le peuple n’est pas seulement cette entité que l’on invoque dans les discours ; il est cette présence silencieuse qui oblige, qui rappelle à l’ordre, qui empêche, du moins parfois, que l’on se perde tout à fait dans l’obéissance aux puissances lointaines. Et pourtant, même ce rappel n’est pas pur, il peut lui aussi contraindre, peser, détourner. Rien n’est simple dans cette affaire, et c’est peut-être ce qui rend le jugement si difficile.

Alors, l’intérêt général lui-même cesse d’être cette lumière tranquille que l’on suivrait sans hésiter. Il vacille, il se cherche, il se construit dans des compromis incertains. Il n’est ni donné une fois pour toutes ni entièrement fabriqué au gré des circonstances : il est ce vers quoi l’on tend, sans jamais être sûr de l’atteindre. Et le dirigeant qui refuse de n’être qu’un instrument découvre, souvent tard, que sa liberté ne consiste pas à rompre avec toutes les influences, mais à orienter malgré elles le cours de ses actes, à introduire, dans le jeu des contraintes, une ligne qui lui soit propre.

C’est pourquoi l’on aurait tort de s’en tenir à l’accusation facile. L’agent de l’étranger existe peut-être, mais il n’épuise pas la réalité du pouvoir. Entre l’obéissance et l’initiative, entre la pression subie et la décision assumée, il y a toute une zone d’ombre où se joue l’essentiel. C’est là, dans cette incertitude, que se mesure la dignité d’un homme d’État : non dans la pureté d’une indépendance rêvée, mais dans la manière dont, chaque jour, il tente de ne pas se laisser entièrement manipuler par d’autres.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ATTENTE

Il est des moments où un match de football cesse d’être un jeu. Non qu’il change de nature, mais parce que ceux qui l’attendent y déposent autre chose qu’un simple désir de victoire. À mesure que l’échéance approche, ce qui devait être une distraction devient une épreuve intérieure. On n’ose pas le dire, mais chacun le pressent.

Aux quatre coins du Congo, on parle du match à venir. On feint d’en sourire, comme pour s’en protéger. Car ce peuple a appris à se défier de ses propres élans. Il sait, par une expérience répétée, que les joies trop vives se brisent souvent contre ce qui ne se voit pas. Alors il attend, sans éclat, presque en silence. Mais cette attente elle-même est déjà un aveu.

Dans quelques jours, au Mexique, des hommes courront derrière un ballon. Rien de plus simple, en apparence. Et pourtant, rien n’est plus chargé. Ce qui se joue là dépasse ceux qui jouent. Il y a, dans ces courses, dans ces passes, dans ces gestes mille fois répétés, comme une interrogation muette : que sommes-nous encore capables d’espérer ?

On dira qu’une victoire ne change rien. Et l’on aura raison. Elle n’efface ni les violences à l’Est, ni l’insécurité des villes, ni cette fatigue qui semble s’être installée au cœur même du pays. Elle ne répare pas les blessures, elle ne corrige pas les injustices. Mais elle suspend, pour un instant, le poids du réel. Et cet instant, si bref soit-il, suffit parfois à rendre l’air respirable.

Car pendant que l’on attend ce match, la vie continue, plus dure, plus entêtée. À l’Est, la guerre s’enlise dans une répétition presque mécanique. Les mots pour la dire s’usent, les dénonciations se succèdent sans effet visible, et la douleur persiste, comme si elle avait trouvé refuge dans la durée elle-même. Ailleurs, dans les villes, la nuit ne rassure pas. Elle inquiète. Elle étend sur les rues une menace diffuse que le jour ne dissipe pas entièrement. On vit avec cela, faute de pouvoir y échapper.
Les discours officiels promettent, assurent, répètent. Ils glissent sur les faits sans les entamer. Le peuple écoute, puis se tait. Il n’ignore rien, mais il a appris que certaines vérités ne se crient plus.

Alors, que reste-t-il ? Peut-être cette part d’espérance que l’on n’ose plus nommer. Non une certitude, encore moins une illusion naïve, mais une manière de ne pas céder tout à fait. Une résistance intime.

Il suffit de se souvenir. En 1974, en Allemagne de l’Ouest, une équipe portait déjà sur ses épaules plus qu’un enjeu sportif. Ce qui demeure de cet épisode n’est pas tant la défaite que le trouble qu’elle a laissé. Comme si, depuis lors, quelque chose était resté en suspens, une attente sans mots, transmise d’une génération à l’autre.

Le match qui vient ne comblera pas cette attente. Il ne le peut pas. Mais il la ravive. Et cela suffit à lui donner un poids singulier.

En face, il y aura une autre équipe, venue d’ailleurs, avec son histoire propre. Mais, pour ceux qui regardent d’ici, l’essentiel n’est pas là. L’adversaire importe moins que ce qui se joue en soi-même à travers lui.

Et lorsque le match commencera, le monde, pour quelques instants, se réduira à un rectangle de pelouse. Les joueurs accompliront leur tâche. Les foules espéreront. Et chacun, au fond de lui, accordera à ces quatre-vingt-dix minutes une importance qu’il ne saurait justifier, mais qu’il ne pourra pas non plus nier.

Car il arrive que les peuples, à défaut de pouvoir transformer leur destin, cherchent au moins à en éprouver la possibilité.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LES DÎMES

Il est des gestes qui ne font pas de bruit, mais qui déplacent des mondes. À Kinshasa, sous le soleil lourd qui fait luire les tôles et craquer les murs, la dîme circule comme une promesse murmurée, portée par la foi des humbles et recueillie par des mains parfois tremblantes, parfois sûres d’elles-mêmes jusqu’à l’arrogance. On donne pour que l’Église vive, pour que la parole continue de brûler dans la nuit, pour que la communauté ne se défasse pas comme un tissu usé par les pluies saisonnières. Mais voilà que ce geste, qui devrait être une offrande, devient parfois une appropriation ; que l’autel, lieu du dépouillement, se reflète dans les miroirs polis de villas surgies à la périphérie de la capitale, là où la poussière et l’ambition se confondent.

Je pense à ces fidèles, alignés dans l’ombre fraîche des temples, leurs voix mêlées au battement des ventilateurs fatigués, leurs regards levés vers une espérance qui ne s’épuise pas, même lorsque le ventre réclame. Ils donnent une part d’eux-mêmes, non seulement en argent, mais en confiance, en abandon. Et cette confiance, fragile comme une lampe dans le vent de la nuit kinoise, peut être trahie. Car il ne suffit pas d’invoquer la justice pour qu’elle advienne ; il ne suffit pas de parler de redistribution pour qu’elle se réalise.

La justice distributive, que les anciens méditaient déjà, n’est pas une abstraction suspendue au-dessus des hommes et des femmes. Elle est une exigence concrète, presque austère : que chacun reçoive selon ce qui lui revient, ni plus ni moins, dans une mesure qui ne nie ni le mérite ni le besoin. Mais à Kinshasa, où les inégalités se lisent dans la géographie même des rues, les avenues éclairées ici, là des sentiers de boue, cette mesure semble parfois vaciller. La richesse s’accumule, se dresse, s’expose, tandis que la pauvreté s’épaissit, silencieuse, presque résignée.

Et pourtant, la transparence ne saurait être réduite à une simple technique administrative. Elle est une exigence morale, une clarté intérieure qui oblige celui qui reçoit à se tenir devant ceux qui donnent sans masque et sans détour. Car celui qui gouverne les dons gouverne aussi les âmes, et c’est là que le péril devient plus grave encore. Gouverner n’est pas seulement administrer des fonds ; c’est orienter des consciences, modeler des fidélités, parfois jusqu’à les plier.

Il y a, dans ces relations, quelque chose de profondément humain et donc de fragile. La solidarité elle-même, si souvent invoquée, peut devenir une parole creuse si elle ne s’incarne pas dans une justice vécue. Mais elle peut aussi être un lien vivant, une respiration commune, si elle refuse les détournements et les ombres. Elle est alors plus qu’un principe : elle devient une manière d’habiter le monde ensemble, de partager non seulement le pain, mais aussi la dignité.

Et je ne peux m’empêcher de penser que, dans le vacarme de la ville, entre les klaxons, les marchés et les prières qui montent de partout, se joue une question plus grave qu’il n’y paraît : celle de la fidélité à une promesse. Non pas seulement la fidélité à Dieu, mais la fidélité aux hommes. Car trahir l’un, c’est souvent trahir l’autre.

Ainsi, au cœur de cette réalité, la dîme n’est pas seulement une somme : elle est un signe. Elle dit ce que nous sommes capables de donner, et peut-être, plus encore, ce que nous sommes capables de garder pour nous-mêmes. Elle révèle les cœurs autant qu’elle remplit les caisses. Et dans ce dévoilement, silencieux et implacable, se joue quelque chose qui ressemble à une vérité, une vérité qui ne se laisse pas aisément acheter, ni détourner, ni enfermer derrière les murs d’une villa.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

JUSTICE PARALLÈLE

Il est des mots qui rassurent et d’autres qui inquiètent à Kinshasa. « Justice » est de ceux qui rassurent, du moins en apparence. Mais que devient-elle lorsque, quittant les salles austères des tribunaux, elle s’installe sous le toit d’une sacristie, dans la cour poussiéreuse d’un village du Kongo central, ou dans le bureau feutré d’un guide religieux dont l’autorité ne procède d’aucun code écrit ?

On appelle justice parallèle cette substitution silencieuse : des conflits que l’on ne porte plus devant le juge, mais que l’on confie à une autorité morale, coutumière ou spirituelle. Un pasteur tranche un différend conjugal ; un ancien du clan impose une réparation ; un chef religieux prononce une décision que nul n’osera contester. La loi de l’État n’est pas abolie ; elle est simplement contournée, laissée de côté, comme un livre que l’on referme sans bruit.

Faut-il s’en scandaliser aussitôt ? L’État de droit repose sur une promesse magnifique : l’égalité de tous devant une norme impersonnelle, la protection du faible contre l’arbitraire, la séparation entre la foi intime et la règle publique. La justice officielle, avec ses lenteurs et ses formalités, n’est pas seulement un appareil ; elle est une ascèse. Elle oblige chacun à se soumettre à une procédure qui dépasse les passions immédiates.

Et pourtant, que de fois cette promesse se fissure! Les tribunaux sont loin, les procédures coûteuses, les délais interminables. La loi si claire dans ses articles devient opaque dans son application. Alors les hommes se tournent vers ce qui leur paraît plus proche, plus humain : une parole qui écoute, une décision rendue sans formalisme, une sanction enveloppée de morale.

Il serait commode d’opposer brutalement la légalité et la morale, l’institution et la communauté, comme si l’une incarnait la froideur et l’autre la chaleur. Mais la réalité est plus tragique. Car la justice parallèle, si elle apaise parfois, porte en elle une tentation redoutable : celle de l’arbitraire sanctifié. Quand l’autorité ne procède plus d’un cadre commun, mais d’un prestige personnel, d’une réputation de sagesse ou d’une puissance spirituelle, qui protège le plus faible ? Qui garantit que la décision ne sera pas l’expression d’un pouvoir déguisé en bonté ?

La justice officielle se prétend neutre ; elle ne l’est jamais tout à fait. Mais elle se sait imparfaite et accepte d’être contestée, réformée, corrigée. La justice parallèle, elle, s’abrite souvent derrière l’évidence morale. Elle ne se présente pas comme une opinion, mais comme une vérité.

Le drame n’est donc pas seulement juridique ; il est spirituel. Une société qui se détourne durablement de ses tribunaux dit quelque chose de sa confiance blessée. Elle ne croit plus que la loi puisse la protéger. Elle cherche refuge dans la proximité, quitte à sacrifier l’universalité.

Ainsi la justice parallèle n’est ni un pur scandale ni une pure solution. Elle est un symptôme. Elle révèle les défaillances de l’institution, mais aussi les impatiences de la communauté. Elle rappelle que la justice n’est pas seulement affaire de codes, mais de conscience, et que la conscience elle-même peut devenir oppressive lorsqu’elle ne se laisse pas éclairer par une règle commune.

Entre la rigueur de la loi et la chaleur du jugement moral, la société chemine sur une ligne étroite. Trop de formalisme dessèche ; trop de proximité asservit. La véritable exigence n’est peut-être pas de choisir entre justice officielle et justice parallèle, mais de restaurer la confiance dans une institution capable d’entendre la détresse humaine sans renoncer à l’universalité du droit.

Car une justice qui ne serait que morale deviendrait partiale, et une justice qui ne serait que légale deviendrait inhumaine. Le défi est de ne sacrifier ni l’une ni l’autre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

CONFISCATION DU POUVOIR ?

Il ne s’agit plus de simples mots.
Changement, révision, modification de la Constitution : ces termes, martelés à longueur de discours dans la République démocratique du Congo, ne sont pas neutres. Ils sont devenus les armes d’un combat politique dont l’enjeu réel dépasse largement le cadre juridique.
Car derrière cette apparente querelle sémantique se cache une question fondamentale, presque brutale : qui veut vraiment servir le peuple, et qui cherche à s’éterniser au pouvoir ?
Le débat est lancé, bruyant, passionné, parfois confus. Chacun y va de son interprétation, de sa vérité, de son indignation. On invoque la démocratie, on brandit la souveraineté, on agite les peurs. Mais dans ce tumulte, une voix dissonante est venue troubler les certitudes.
Celle du professeur Bob Kabamba, de l’Université de Liège.
Son propos est sans détour : toucher à la Constitution actuelle, c’est faire tomber tout l’édifice institutionnel. Président, Gouvernement, Parlement… tout serait frappé de caducité. Une remise à zéro totale.
Et alors, une vérité dérangeante surgit : ce qui est présenté comme une réforme pourrait bien être une rupture. Ce qui se dit révision pourrait devenir un coup d’État.
Un coup d’État silencieux.
Un coup d’État légal.
Un coup d’État maquillé en procédure démocratique.
Faut-il s’en alarmer ? Oui.
Faut-il pour autant sanctuariser la Constitution actuelle ? Non.
Car là réside toute l’ambiguïté — et toute la gravité du moment.
Peut-on sérieusement soutenir qu’une Constitution est intouchable ? Qu’elle serait une œuvre parfaite, figée pour l’éternité, au-dessus du peuple qu’elle est censée servir ? Ce serait une insulte à l’histoire et à l’intelligence collective.
Mais à l’inverse, peut-on accepter qu’au nom du changement, on fragilise délibérément l’État, au risque de plonger la nation dans une incertitude institutionnelle totale ?
Voilà le véritable dilemme congolais.
Et il est d’autant plus troublant que ceux qui défendent aujourd’hui cette Constitution — à commencer par Bob Kabamba — comptent parmi ses propres architectes. Défendent ils un équilibre institutionnel fragile, ou protègent ils une œuvre devenue politiquement sensible ?
Pendant ce temps, dans les profondeurs du pays réel, une autre vérité gronde.
Pour beaucoup de Congolais, cette Constitution n’est pas sacrée. Elle est contestée. Elle est suspectée d’avoir été conçue sous influences extérieures, dans un contexte où la souveraineté nationale était déjà mise à rude épreuve. Certains y voient même un texte qui, sous couvert de légalité, ouvrirait des brèches au profit d’intérêts étrangers, notamment ceux des pays voisins.
Vrai ou exagéré ? Le débat reste ouvert.
Mais une chose est certaine : la confiance est fissurée.
Et sans confiance, aucune Constitution ne tient.
C’est pourquoi une partie de l’opinion, se réclamant du patriotisme, refuse catégoriquement l’immobilisme. Elle ne veut plus d’ajustements cosmétiques. Elle exige une refondation. Une réécriture. Une rupture assumée avec ce qu’elle considère comme les limites, voire les dérives, de l’ordre constitutionnel actuel.
Mais attention.
Car entre la nécessité de réformer et la tentation de manipuler, la frontière est mince. Dangereusement mince.
Réviser une Constitution pour renforcer la démocratie est un acte noble.
La modifier pour contourner les règles et conserver le pouvoir est une trahison.
Le peuple congolais mérite mieux qu’un jeu de mots.
Il mérite la vérité.
Il mérite la clarté.
Il mérite un débat sincère, débarrassé des calculs politiciens.
L’heure n’est plus aux slogans.
Elle est au courage.
Car au fond, la vraie question n’est pas : faut-il réviser la Constitution ?
La vraie question est : pour qui et pour quoi veut-on la réviser ?
La réponse est tout aussi simple: pour le peuple et pour la souveraineté.


ZADAIN KASONGO T.

Le flou qui divise la nation !

Les Banyamulenge ne sont pas des Congolais… mais une nation ne se bâtit ni dans l’ambiguïté ni dans l’usurpation, ni dans le flou
Dire cela, ce n’est pas nier les voix contraires, encore moins les disqualifier ; c’est ouvrir un espace de réflexion lucide, débarrassé des passions, et inviter à un dépassement salutaire, à la hauteur des enjeux nationaux.
Il est des vérités qui dérangent, parce qu’elles touchent à ce qu’un peuple a de plus sacré : son identité, sa souveraineté, son droit à exister sans confusion. Et pourtant, ces vérités doivent être dites. Non pas dans la colère, mais dans la clarté. Non pas dans la haine, mais dans l’exigence de justice.
La question des Banyamulenge, depuis des décennies, empoisonne la vie politique de la République démocratique du Congo. Elle revient comme une plaie mal refermée, ravivée à chaque crise, instrumentalisée à chaque conflit, exploitée à chaque moment de faiblesse de l’État.
Aujourd’hui, alors que se profile le débat sur une éventuelle révision constitutionnelle, cette question ne peut plus être contournée. Elle exige d’être posée frontalement :
qui est Congolais, et selon quels fondements ?

Une confusion savamment entretenue
Le drame congolais ne réside pas seulement dans la complexité de son histoire. Il réside aussi dans les confusions entretenues autour de cette histoire.
Les Banyamulenge sont souvent présentés comme une communauté ancienne, enracinée depuis des générations dans les hauts plateaux du Sud-Kivu. Certains discours vont jusqu’à affirmer une présence immémoriale, presque mythique, comme si le temps lui-même avait effacé toute trace d’origine.
Mais l’histoire, la vraie, n’est pas une fable que l’on raconte pour justifier le présent. Elle est une discipline exigeante, faite de faits, de traces, de témoignages.
Oui, des populations d’origine tutsie ont migré vers l’est du Congo, notamment depuis le Rwanda et le Burundi. Oui, ces mouvements s’inscrivent dans une dynamique ancienne de déplacements humains, bien antérieure aux frontières modernes.
Mais non, toute présence ne signifie pas automatiquement appartenance nationale.
Car entre habiter un territoire et appartenir à une nation, il existe une différence fondamentale : celle du droit. Certains qui se réclament aujourd’hui Banyamulenge, ont été vus arriver hier.

L’histoire des migrations : une réalité universelle
Partout dans le monde, les peuples se déplacent.
Les frontières, telles que nous les connaissons aujourd’hui, sont des constructions relativement récentes, héritées en grande partie de la colonisation.
Lorsque la Belgique administre ce qui deviendra la République démocratique du Congo, elle trace des frontières qui séparent artificiellement des populations autrefois liées.
Ainsi, les mêmes groupes culturels se retrouvent dispersés entre plusieurs États :
les Ewe entre le Ghana et le Togo,
les Somalis entre la Somalie, l’Éthiopie et le Kenya,
les Peuls à travers toute l’Afrique de l’Ouest.
Mais nulle part ces réalités historiques n’ont servi de justification à des revendications ambiguës sur la souveraineté des États.
L’histoire enseigne une chose simple :
les identités culturelles peuvent être partagées, mais la citoyenneté, elle, est définie par des règles.

Le problème congolais : entre identité et stratégie
Ce qui distingue le cas congolais, c’est l’irruption du politique dans la question identitaire.
Depuis les années 1990, les conflits dans l’est de la République démocratique du Congo ont profondément brouillé les lignes.
Des groupes armés ont revendiqué la défense des Banyamulenge, souvent avec l’appui direct ou indirect du Rwanda. Cette réalité a nourri une suspicion durable au sein de la population congolaise.
Dès lors, une question s’est imposée dans l’esprit de nombreux citoyens :
l’identité banyamulenge est-elle une réalité sociale, ou un instrument politique ?
Car lorsqu’une identité devient un levier de revendication armée, elle cesse d’être seulement culturelle. Elle entre dans le champ du pouvoir.
Et c’est là que naît le danger.

L’usurpation ou la citoyenneté ?
Une nation ne peut survivre dans le flou.
Dans tous les États modernes, la citoyenneté repose sur des principes clairs :
la naissance, la filiation ou la naturalisation.
Un étranger peut devenir citoyen. Cela est universellement reconnu.
Mais cela suppose une démarche volontaire, encadrée par la loi, respectueuse des institutions du pays d’accueil.
Des Congolais vivent en Belgique, en France, aux États-Unis ou au Canada. Certains ont acquis la nationalité de ces pays.
Mais jamais ils n’ont pris les armes pour revendiquer une partie du territoire belge ou français.
Jamais ils n’ont exigé d’être reconnus comme autochtones d’un pays qui les a accueillis.
De même, des Italiens ont émigré massivement vers l’Argentine au XIXᵉ siècle. Leurs descendants sont aujourd’hui Argentins. Ils n’ont jamais revendiqué une souveraineté italienne sur Buenos Aires.
Pourquoi ?
Parce que la citoyenneté n’est pas une appropriation.
Elle est une adhésion.

Une inquiétude nationale légitime
Dans le contexte congolais, une inquiétude profonde traverse la société.
Certains Congolais ont le sentiment que des identités étrangères seraient utilisées pour accéder aux plus hautes sphères de l’État, sans que la question de la légitimité nationale ne soit clairement tranchée.
Ce sentiment est renforcé par les crises répétées dans l’est du pays, par les ingérences régionales et par les luttes autour des ressources naturelles.
Dans ces conditions, la question de la citoyenneté ne peut pas être minimisée.
Elle touche au cœur même de la souveraineté.

Ne pas confondre coexistence et confusion
L’histoire montre que des peuples peuvent coexister pacifiquement malgré leurs différences.
Les Français, les Allemands, les Belges ou les Italiens partagent des espaces géographiques proches, des histoires parfois conflictuelles, mais ils n’en revendiquent pas pour autant une fusion identitaire imposée.
Sinon, l’Europe serait condamnée à des guerres perpétuelles.
La coexistence n’est possible que lorsque les règles sont claires et respectées.
Ce n’est pas la diversité qui crée le conflit.
C’est le flou.

La responsabilité historique du Congo
La République démocratique du Congo est un pays aux dimensions continentales, riche de centaines de communautés. Cette diversité est une force. Mais elle exige un cadre solide.
La question des Banyamulenge ne peut être résolue ni par le rejet systématique, ni par l’acceptation aveugle. Elle doit être tranchée sur des bases juridiques claires :
qui est Congolais selon la loi ?
Qui peut le devenir ?
Et selon quelles procédures ?

Une vérité difficile mais nécessaire
Dire que « les Banyamulenge ne sont pas Congolais » est une affirmation qui appelle à être précisée. Car une nation moderne ne se définit pas uniquement par l’origine ethnique, mais par le droit. Certains peuvent ne pas être Congolais d’origine. Mais ils peuvent le devenir légalement.
D’autres peuvent se revendiquer Congolais sans en respecter les fondements juridiques.
C’est là que se situe la ligne de fracture : entre la légitimité et l’usurpation.

Conclusion : reconstruire sur la vérité
Les nations qui refusent de clarifier leur identité politique s’exposent à des crises permanentes.
Celles qui ont le courage de dire la vérité, même lorsqu’elle est difficile, posent les bases de leur stabilité. La question des Banyamulenge doit être abordée sans passion destructrice, mais sans complaisance non plus. Car au fond, ce débat dépasse une communauté.
Il concerne l’avenir même de la nation congolaise. Une nation forte n’exclut pas.
Mais elle ne se laisse pas non plus définir dans le flou.
Elle établit des règles.
Elle les fait respecter.
Et elle construit son unité sur une vérité assumée.

ZADAIN KASONGO T.