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CRISE À LA CENCO

Les querelles qui traversent aujourd’hui les structures dirigeantes de l’Église catholique en RDC dépassent le simple cadre d’un désaccord moral ou administratif. Elles dévoilent au grand jour un affrontement de rationalités profondément ancrées, chacune prétendant guider l’action des dirigeants et définir leur légitimité aux yeux du peuple. D’un côté, il y a ceux qui considèrent que la mission première de l’Église consiste à élever l’âme des fidèles, à les instruire dans les voies de l’évangile et à cultiver la justice et la charité comme instruments d’une vie meilleure. Leur rationalité est intrinsèquement spirituelle : la loi divine prime sur l’instantanéité des enjeux politiques, et la fidélité à l’Évangile devient le critère ultime de l’autorité morale.

De l’autre côté, certains dirigeants plaident pour une Église engagée dans l’arène politique, convaincus que la libération véritable du peuple ne peut se faire sans confrontation avec le pouvoir en place. Leur rationalité est pragmatique, presque stratégique : l’Église, disent-ils, doit peser sur les décisions du régime, dénoncer les abus et offrir aux fidèles non seulement une guidance spirituelle, mais également des moyens tangibles de se libérer de l’oppression sociale et économique.

Entre ces deux visions, le clivage n’est pas seulement théorique : il se manifeste dans chaque déclaration publique, dans chaque nomination, dans la manière dont les messages pastoraux sont transmis. La légitimité de l’autorité ecclésiale devient ainsi un champ de bataille symbolique, où la question centrale n’est pas simplement « qui a raison ? », mais « selon quelle rationalité l’Église doit-elle orienter sa mission ? ». Ce conflit éclaire les tensions profondes entre la foi et le pouvoir, entre l’idéal spirituel et l’exigence temporelle, et révèle combien la prétention à l’unité de l’Église se heurte aux fractures internes que ces rationalités font éclore.

Ainsi, la première rationalité repose essentiellement sur une logique morale et spirituelle. Il s’agit d’une manière de penser et d’agir où les décisions sont évaluées à l’aune de valeurs transcendantes issues de la foi chrétienne. L’Église n’existe pas seulement pour organiser des rituels ou exercer une influence sociale, mais pour accompagner les fidèles vers une vie meilleure, conforme aux principes de l’évangile, comme l’honnêteté, la justice, la prudence et le courage moral.

Les actions ne sont pas jugées selon des gains matériels, l’efficacité pratique ou le pouvoir politique, mais selon leur conformité à un idéal moral supérieur, qui inclut la fidélité à la foi, la discipline morale et la responsabilité envers le bien-être spirituel des autres. Cela signifie que les actions des individus sont jugées bonnes ou légitimes en référence à un cadre moral ou éthique supérieur, souvent stable et universel. Dans ce régime, l’accent est mis sur la formation de sujets responsables : les individus sont encouragés à agir selon ce qui est juste et moral, même si ce n’est pas toujours le plus efficace à court terme. L’objectif est de créer une société guidée par l’éthique, où la vertu et la fidélité aux valeurs transcendantales structurent les comportements.

Cette rationalité s’inspire de références philosophiques classiques : Aristote, pour l’idée que la vertu conduit à une vie bonne et équilibrée ; Kant, pour l’accent sur le devoir moral et la responsabilité individuelle ; et Weber, pour la responsabilité des dirigeants dans la gestion des affaires humaines, ici appliquée aux âmes et à l’ordre collectif.

Dans cette logique, un leader de l’Église est considéré comme légitime, non pas parce qu’il détient le pouvoir ou l’influence politique, mais parce qu’il incarne et applique ces valeurs, formant des fidèles responsables capables de vivre selon ces normes morales et de contribuer à un ordre collectif juste. Cette rationalité transforme ainsi l’action ecclésiastique en mission éthique, où chaque décision façonne non seulement des comportements, mais aussi des consciences.

La seconde rationalité relève du réalisme politique. Elle considère que pour servir le peuple, l’Église doit affronter le régime au pouvoir, dénoncer ses abus et utiliser la stratégie, la ruse ou l’opportunisme comme instruments d’action. Ici, l’efficacité et la force priment sur la fidélité aux principes. Cette logique s’inspire des traditions machiavéliennes ou nietzschéennes : la légitimité se mesure à la capacité de préserver le bien collectif, de défendre le peuple et d’obtenir des résultats concrets. Elle produit des hommes et des femmes stratèges, capables de manœuvrer dans des rapports de force et de naviguer au-delà des contraintes strictement morales. Ici, les décisions sont évaluées non pas en fonction de leur conformité à des principes supérieurs, mais selon leur capacité à atteindre des objectifs précis, souvent liés au pouvoir, au contrôle ou à l’intérêt personnel ou collectif immédiat. La société, sous ce régime, est organisée autour de l’efficacité et de la performance plutôt que de la vertu ou de la fidélité à des valeurs.

En bref, il est évident que le conflit interne à la CENCO ne relève pas d’un simple manquement éthique. Il oppose deux approches de la responsabilité ecclésiale : d’un côté, celle qui privilégie la vertu, l’enseignement et la guidance morale pour élever les fidèles ; de l’autre, celle qui adopte une logique stratégique, où l’action est pensée pour atteindre des objectifs concrets et préserver l’influence. Ces deux rationalités produisent des formes différentes de légitimité : la première fonde le pouvoir sur l’autorité morale et spirituelle, la seconde sur l’efficacité et la capacité à agir sur la société en confrontation avec le régime politique.
Ce sont donc deux logiques qui façonnent différemment le rapport au peuple et la légitimité des dirigeants.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

MARS AU FÉMININ

Le mois de mars avance en RDC avec une lenteur mesurée, comme si le pays lui-même hésitait à reconnaître celles qui en portent l’âme au quotidien : ses femmes.

La paysanne se lève avant l’aube, dans l’air frais chargé de rosée. Elle emprunte les sentiers qu’elle connaît par cœur, portant ses récoltes sur ses épaules, travaillant la terre que d’autres exploiteront pour leur profit. Chaque geste, chaque pas, est une résistance silencieuse. Ses mains fendues témoignent d’un labeur invisible, mais sa présence est essentielle : nourricière, gardienne de vies, elle soutient le monde sans jamais en recevoir la reconnaissance. Dans les assemblées où l’on décide du sort du pays, son regard ne pénètre jamais, et pourtant, dans l’ombre de sa journée, elle construit et protège le tissu fragile de la vie. La société lui répète « c’est ton rôle », et dans ce rappel se cache l’enseignement d’un antiféminisme ancien : enseigner aux hommes à commander et aux femmes à se taire.

En ville, la femme urbaine avance, le sac serré contre elle, les rêves serrés contre sa poitrine. Elle file entre travail, école et marchés, confrontée à des regards qui calculent sa valeur. Les bureaux chauds refusent souvent la reconnaissance qu’elle mérite, mais chaque tâche accomplie, chaque défi surmonté devient une victoire discrète. Les éloges qu’elle reçoit tombent parfois, mais jamais assez pour mesurer la détermination qui l’anime. Dans la cacophonie de la ville, sa persévérance devient une forme de révolte silencieuse, un refus de se réduire à l’ombre de soi-même.

La religieuse avance dans les couvents, chaque pas mesuré sur les dalles froides. La sérénité de son visage masque un poids que peu imaginent : l’ombre d’un désir contenu, la rigueur de règles séculaires. La foi est pour elle à la fois refuge et levier : un outil fragile pour résister aux contraintes de l’institution et préserver son intégrité. Dans ses prières se cache une force discrète, une vigilance intérieure qui cherche des fissures dans la pierre de la tradition, où la dignité et la conscience pourraient respirer encore.

L’étudiante écrit son avenir sur des cahiers trop étroits pour contenir ses ambitions. Chaque mot est un acte de résistance face au doute et à l’ombre que la société voudrait lui imposer. Le savoir devient son épée, la connaissance son refuge et sa revanche. Elle avance avec prudence, évitant les obstacles visibles et invisibles, transformant chaque difficulté en tremplin. Dans le silence des bibliothèques et la lumière froide des lampes de bureau, elle forge son destin, refusant que la peur ou l’injustice ne définissent sa trajectoire.

La politicienne et l’épouse vivent un combat plus subtil, celui de l’équilibre entre injonctions et désirs. Elles portent le poids des traditions, affrontent des attentes parfois absurdes, mais elles parlent, elles négocient, elles construisent. Leur courage n’est pas flamboyant mais constant : sourire malgré le mépris, avancer malgré le jugement, créer malgré l’oubli. Chaque action, chaque décision rappelle que l’histoire du pays est tissée autant de leur détermination que de celle de tous ceux qui l’ignorent.

Le mois de la femme congolaise n’est pas une fête de fleurs ni de gentillesse. Il est le rappel sévère que le pays repose sur des épaules qui ploient, sur des mains usées, sur des vies trop souvent ignorées.
Chaque femme, qu’elle laboure, travaille, prie, étudie, gouverne ou aime, incarne la force nécessaire à la survie et au progrès. Malgré la fatigue et l’injustice, elle avance. Elle est souffle et lumière, et il est grand temps que le Congo reconnaisse que sa valeur se mesure à sa résilience, à sa persévérance et à sa force inébranlable.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Réviser la Constitution pour sauver la souveraineté

Tel un cri qui monte du peuple, ça ne se chuchote plus
Cela flotte désormais dans l’air du temps.
Ce n’est plus un murmure discret au coin des rues ni une rumeur que l’on échange à voix basse. Non. La parole s’est libérée. Elle circule, elle s’amplifie, elle se transforme en un cri collectif. Un cri d’espoir, mais aussi de lassitude.
Dans les marchés, dans les taxis, dans les universités comme dans les villages, une question revient avec insistance : faut-il modifier la Constitution de la République démocratique du Congo ?
Et la réponse du Congolais ordinaire — celui que l’on appelle souvent le Congolais lambda — fuse sans détour :
« Nous voulons récupérer notre pays. Nous voulons protéger notre souveraineté. »
Pour beaucoup, le débat constitutionnel n’est plus une affaire abstraite de juristes ou de politiciens. Il devient une question de survie nationale.

Une Constitution contestée dès son origine
Dans une large frange de l’opinion, la Constitution actuelle est perçue comme un texte qui n’aurait jamais véritablement fait l’objet d’une appropriation populaire profonde.
Certains estiment qu’elle aurait été adoptée dans un contexte d’urgence politique et d’influences extérieures, à un moment où le pays sortait à peine des turbulences de la guerre.
Cette perception nourrit aujourd’hui une interrogation légitime :
la Constitution protège-t-elle suffisamment la souveraineté nationale et l’intégrité du territoire ?
Car pour beaucoup de Congolais, le cœur du problème est là. Le débat sur la révision constitutionnelle est intimement lié à la question de la sécurité nationale et à la présence de forces ou d’influences étrangères qui fragilisent l’État.
L’abcès, disent certains, est désormais crevé.
Mais une plaie ouverte doit être soignée avec lucidité et courage.

Ne pas tourner en rond face à l’histoire
Le peuple congolais a trop longtemps eu l’impression d’être entraîné dans un cercle vicieux : conflits à répétition, exploitation des ressources naturelles, ingérences régionales et manipulations politiques.
À force de tourner en rond, prévient la sagesse populaire, le vertige finit par emporter la raison.
Or l’histoire récente du Congo a déjà donné ce vertige.
Les guerres à répétition dans l’Est du pays, les alliances ambiguës et les rivalités géopolitiques ont transformé une partie du territoire en terrain de convoitise.
Dans ce contexte, certains Congolais estiment que la Constitution devrait contenir des mécanismes plus solides pour protéger la souveraineté nationale, prévenir les ingérences étrangères et renforcer l’autorité de l’État.

Modifier une Constitution n’est pas un tabou
Les adversaires de toute réforme constitutionnelle brandissent souvent l’argument de la stabilité. Pourtant, l’histoire des grandes démocraties montre que réviser une Constitution est une pratique normale et parfois nécessaire.
Prenons quelques exemples :
• La France a révisé sa Constitution à 24 reprises, la dernière grande réforme remontant à 2008.
• La Belgique, pourtant réputée pour sa stabilité institutionnelle, a modifié la sienne environ 30 fois.
• L’Allemagne a procédé à plus de 60 révisions constitutionnelles depuis la mise en place de sa Loi fondamentale.
• L’Afrique du Sud, dont la Constitution est considérée comme l’une des plus modernes du monde, a déjà connu plus de 17 amendements.
Ces exemples montrent que la Constitution n’est pas un texte figé pour l’éternité. Elle doit évoluer avec les réalités politiques, économiques et sociales d’un pays.

L’exemple français : une Constitution en constante adaptation
La Constitution française du 4 octobre 1958, fondement de la Cinquième République, illustre parfaitement cette dynamique.
Depuis sa création, elle a été modifiée à de nombreuses reprises afin de s’adapter aux transformations de la société et de la vie politique.
Ces révisions ont notamment permis :
• l’élection du président de la République au suffrage universel direct ;
• l’instauration du quinquennat présidentiel ;
• le renforcement du rôle du Conseil constitutionnel ;
• la reconnaissance accrue des collectivités territoriales ;
• l’intégration progressive du droit européen.
En conséquence, seuls 30 des 92 articles d’origine sont restés inchangés, et le texte constitutionnel compte aujourd’hui plus de 100 articles.
Cela démontre qu’une Constitution peut évoluer profondément tout en restant le socle de la stabilité d’un État.

Le cas congolais : une question de souveraineté
Si les grandes démocraties modifient leurs constitutions pour moderniser leurs institutions ou renforcer les droits des citoyens, le Congo pourrait avoir une raison encore plus fondamentale : la défense de sa souveraineté nationale.
Certains juristes et analystes estiment que plusieurs dispositions devraient être réexaminées, notamment celles concernant :
• la protection de l’intégrité territoriale ;
• la gestion des ressources naturelles stratégiques ;
• la sécurité nationale et les alliances régionales ;
• le rôle de l’armée dans la défense du territoire ;
• la responsabilité politique des dirigeants face aux crises nationales.
L’objectif serait clair : empêcher que les erreurs du passé ne se répètent et protéger les générations futures.

Une réforme qui dérange
Évidemment, une réforme constitutionnelle ne peut pas faire l’unanimité.
Elle inquiète ceux qui profitent des déséquilibres du système.
Dans chaque pays, il existe toujours des acteurs politiques ou économiques qui préfèrent le statu quo :
les opportunistes du pouvoir, les profiteurs des zones grises institutionnelles, ou encore ceux qui voient dans la faiblesse de l’État une occasion d’enrichissement personnel.
Mais l’histoire montre une constante :
les grandes réformes naissent souvent lorsque les peuples cessent d’avoir peur de poser les vraies questions.

Penser loin, penser pour toujours
Réviser une Constitution ne devrait jamais être un acte improvisé ou partisan.
C’est un moment grave dans la vie d’une nation.
Cela exige de la sagesse, du débat public, et une vision qui dépasse les intérêts immédiats des acteurs politiques.
Car une Constitution digne de ce nom doit être pensée non seulement pour le présent, mais aussi pour les générations à venir.
Le peuple congolais aspire à un État fort, souverain, capable de protéger ses richesses et sa dignité.
Et s’il faut pour cela revisiter certains fondements juridiques de la République, alors la question mérite d’être posée avec courage et lucidité.
Comme le dit un proverbe africain :
« Quand la maison prend feu, on ne discute pas de la couleur de l’eau : on éteint l’incendie. »
Le Congo se trouve peut-être précisément à ce moment de son histoire.

ZADAIN KASONGO T.

ÉPIDÉMIES ET CLIMAT DES AFFAIRES

Dans les bistrots de la Gombe, à l’ombre des parasols où les verres tintent comme de petites cloches d’espérance, on parle beaucoup du climat des affaires. Les mots circulent avec une aisance presque joyeuse : investissements, croissance, partenariats, corridors économiques. Le pays, dit-on, s’ouvre comme une terre promise aux capitaux. Et dans les nganda de Bandalungwa, entre deux assiettes de poisson braisé, la même rumeur flotte dans l’air chaud du soir : les investisseurs arrivent.
Mais pendant que ces promesses montent comme une fumée légère au-dessus des tables, un autre récit demeure presque absent des conversations : celui des maladies qui, depuis deux décennies, travaillent le corps de la nation avec la patience d’un ver dans un fruit.
La Mpox, le choléra, la méningite, la fièvre typhoïde, le paludisme, la rougeole : ces noms n’appartiennent pas seulement au vocabulaire médical. Ils sont devenus les compagnons obscurs de la vie quotidienne. Ils ne font pas irruption comme les coups de tonnerre d’une catastrophe spectaculaire ; ils avancent à pas feutrés, jour après jour, dans les ruelles des quartiers populaires, dans les villages perdus, dans les salles d’hôpital où les ventilateurs brassent une chaleur sans consolation.

Jamais peut-être un pays n’a paru si souvent assiégé par des ennemis invisibles. Et l’esprit humain, lorsqu’il se sent acculé, cherche toujours une explication au-delà du monde visible. Certains parlent alors de malédiction. Il serait tentant d’imaginer que le ciel lui-même a détourné son regard de cette terre immense, comme si une faute mystérieuse pesait sur son destin.
Cette hypothèse a la force des vieilles croyances. Elle rassure même parfois, car une malédiction divine suppose un Dieu qui juge encore les hommes. Mais la vérité est plus rude et plus terrestre. Les microbes ne sont pas les instruments d’une colère céleste ; ils sont les témoins impitoyables de nos négligences.
Car les épidémies prospèrent là où les États faiblissent. Elles surgissent là où l’eau potable manque, où les égouts n’existent pas, où les dispensaires sont démunis, où les budgets publics se dissipent comme l’eau dans le sable. Elles suivent les routes de la pauvreté avec la fidélité d’une ombre. Ainsi le drame congolais porte en lui un paradoxe presque tragique. Sous la terre, des richesses minérales capables d’attirer les puissances du monde ; à la surface, des populations qui continuent de lutter contre des maladies que d’autres sociétés ont reléguées dans les livres d’histoire. Le pays ressemble à ces grandes maisons coloniales dont les salons resplendissent de lustres, tandis que les fondations se fissurent dans l’obscurité.

La question n’est donc pas de savoir si la nation est maudite. Les nations ne sont jamais maudites ; elles sont seulement abandonnées ou mal gouvernées. Et l’abandon d’un peuple n’a rien de mystique : il est le fruit d’une longue chaîne de décisions humaines, de renoncements, parfois de complicités.
Pourtant, il serait injuste de conclure à la fatalité. Les peuples ne meurent pas tant qu’ils gardent la mémoire de leur dignité. Le Congo a traversé des tempêtes plus violentes encore : la colonisation, les guerres, les déchirements politiques. Il continue pourtant de respirer, de créer, d’espérer.
Redonner espoir à ceux qui aiment ce pays commence par un geste simple mais exigeant : remettre la vie humaine au centre de tout. Une nation qui protège la santé de ses enfants construit déjà son avenir. Les hôpitaux, l’eau potable, la prévention sanitaire valent parfois plus qu’un gisement de cobalt.
Alors peut-être qu’un jour, dans les bistrots de la Gombe comme dans les nganda de Bandalungwa, les conversations changeront de ton. On parlera encore d’investissements, bien sûr, le monde moderne ne sait parler que cette langue là, mais on évoquera aussi une victoire plus profonde : celle d’un pays qui aura cessé de compter ses morts pour commencer enfin à compter ses vies sauvées.

Et ce jour-là, l’espérance ne flottera plus seulement dans les discours. Elle habitera la réalité même du pays, comme une lumière obstinée au-dessus du fleuve Congo.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le droit africain contemporain est-il africain ?

Les sociétés africaines précoloniales disposaient de systèmes juridiques endogènes, enracinés dans des approches communautaristes de la responsabilité et de la justice. C’est un fait avéré. Ce droit, souvent qualifié de « traditionnel » ou « coutumier », se caractérisaient, en matière de litige, par la médiation et la réparation dans un objectif de restauration de l’harmonie sociale. L’ontologie juridique reposait donc sur le communautaire plutôt que sur l’individuel. Le mode de vie étant communautaire, le droit était naturellement collectiviste,
comme aimait bien l’écrire le professeur Kalongo Mbikay lorsqu’ il appréhendait la question de l’individualisation et la collectivisation du rapport juridique de responsabilité civile.

La colonisation a cependant profondément bouleversé ce paysage en introduisant des modèles juridiques inspirés principalement des traditions romano-germanique et de Common law (droit anglais). Le droit dit « traditionnel » devenait ainsi marginal. Cette dynamique
s’inscrit, faut-il le souligner, dans ce que V.Y. Mudimbe a appelé « l’invention de l’Afrique », c’est-à-dire l’étude et l’explication de ce qu’elle est selon un cadre épistémologique européen.
Aux yeux du colonisateur, l’Afrique était sans histoire et il fallait en créer une pour elle, selon la rationalité européenne. L’impérialisme a ouvert la voie à la réification du « primitif », disait le savant congolais. Il fallait donc l’ « inventer ». Dès lors, nous pouvons affirmer que la «
bibliothèque coloniale », expression chère à Mudimbe, constituée de discours qui structurent la manière dont il fallait penser l’Afrique, concernait également les règles de droit et la manière
de les appliquer. Les mêmes cadres conceptuels européens ayant servi à étudier et à qualifier notamment les religions et les coutumes ont été à l’origine de l’implantation des catégories et outils juridiques comme les codes civils et pénaux, les codes d’organisation judiciaire, les règles
de procédure et tous les concepts y associés. Les indépendances n’ont pas permis de changer de paradigme.
Au contraire, les États africains ont conservé l’architecture juridique coloniale et lors de certaines réformes du droit, notamment lors de la confection des constitutions, le
mimétisme se fait toujours sentir dans une large mesure. Ainsi, les droits positifs africains demeurent largement exogènes dans leurs structures et catégories.

Force est donc de constater que le droit postcolonial africain s’applique à des communautés où certaines normes coutumières et communautaires restent toujours vivantes et représentent une force de régulation sociale. Il est vrai que l’on peut observer un certain effort progressif, notamment, l’intégration de certaines valeurs culturelles dans les constitutions adoptées depuis les années 1990 et dans les Codes de la famille. Il a été également noté qu’au niveau régional africain, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples introduit des concepts qui reflètent une certaine sensibilité proprement africaine, notamment l’importance des droits collectifs.
Néanmoins, il reste encore beaucoup à faire. Le défi contemporain consiste à adapter plusieurs concepts juridiques coloniaux aux réalités coutumières africaines ou d’en créer d’autres inspirés directement du droit traditionnel. Un travail d’harmonisation entre les normes et concepts du droit colonial avec les normes fondées sur les valeurs socio-juridiques locales s’impose. À notre avis, il n’est ni nécessaire ni efficace d’effacer le droit hérité, mais l’Afrique doit innover en valorisant les traditions juridiques africaines et en identifiant ces dernières comme véritables sources normatives. Pour ce faire, la formation juridique doit intégrer les approches traditionnelles africaines du droit et mettre en valeur le droit comparé en vue de favoriser
l’échange et le dialogue entre différentes cultures juridiques africaines. Comme le disait Joseph Ki-Zerbo dans ‘’À quand l’Afrique ?’’, l’éducation doit être endogène et fondée au maximum sur
l’accumulation des connaissances africaines.

Nous plaidons donc pour que les différents concepts juridiques qui n’existent qu’en langue coloniale soient traduits ou appréhendés à partir de la sémantique locale. C’est de cette façon que l’on peut rapprocher la justice des
justiciables. Ces derniers, qui n’ont pas la plupart du temps la maîtrise de la langue coloniale, n’ont, a fortiori, aucune connaissance de la terminologie juridique.

Sans ces efforts, le droit demeurera, en Afrique, un outil éloigné des communautés et de leurs pratiques sociales alors que la justice qui est censée appliquer la règle juridique sera toujours perçue comme une institution instrumentalisée par les élites et déconnectée de la réalité.

André Kazadi KC, avocat et essayiste

CONTRE BANDE

Il est des mots qui sentent la poussière des pistes et le métal des cargaisons nocturnes. La contrebande est de ceux-là. Elle ne naît pas dans les livres de droit, mais dans les chemins de terre où la loi arrive toujours un peu trop tard, comme un train qui siffle dans la nuit alors que les voyageurs sont déjà passés.

Dans les régions minières de la RDC, la frontière n’est pas une ligne claire tracée sur une carte. Elle ressemble plutôt à une cicatrice dans la forêt ou dans la savane : visible de loin, mais traversée chaque jour par des hommes, des femmes et des enfants qui ont faim. Des camions roulent au crépuscule, chargés d’une richesse sombre arrachée à la terre, et qui prendra la route de la Zambie ou d’autres horizons. À cette heure, la douane ressemble parfois à une lanterne fatiguée qui éclaire mal l’immensité.

La contrebande n’est pas seulement une fraude ; elle est aussi une confession silencieuse de la pauvreté. Les lois existent, certes, comme les statues dans les jardins publics : droites, solennelles, immobiles. Mais autour d’elles circule la vie réelle, inquiète et pressée. Des hommes, des femmes et des enfants portent sur leurs épaules des sacs lourds de minerai comme s’ils transportaient une part de leur propre destin.

On dira que l’État perd ses taxes et que l’ordre s’effrite. C’est vrai. Mais l’on oublie parfois que la loi, si elle ne rencontre pas la vie des hommes, des femmes et des enfants reste une encre froide sur du papier. La contrebande devient alors la langue obscure par laquelle les pauvres répondent aux institutions lointaines. Elle murmure une question que personne n’aime entendre : à qui appartient la richesse qui dort dans la terre ?

Il y a dans ces circulations clandestines quelque chose de presque biblique : la tentation du passage, la promesse d’un gain rapide, et cette frontière qui ressemble à une mer étroite que l’on traverse de nuit. Le minerai voyage comme une rumeur dans l’obscurité. Il passe de mains en mains, et chaque main garde un peu de sa poussière.

Ainsi la contrebande n’est pas seulement une faute inscrite dans un code pénal. Elle est aussi un symptôme : celui d’un monde où la loi marche avec lenteur tandis que la nécessité court pieds nus. Et, dans le silence des pistes, il arrive que la nécessité gagne la course.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

DESTIN VULNÉRABLE

Il est des pays dont la richesse ressemble à ces fruits trop lourds qui courbent les branches jusqu’à les briser. La RDC est de ceux-là. La terre y déborde de métaux rares, de forêts profondes, de fleuves immenses ; mais l’économie, elle, marche comme un homme chargé de trésors qui n’aurait ni poche ni coffre pour les garder. Le monde vient y puiser ce qui lui manque, puis s’éloigne en laissant derrière lui un pays qui importe presque tout ce dont il a besoin pour vivre.

On parle souvent de la richesse du sous-sol congolais avec une sorte d’émerveillement abstrait. Mais cette richesse ressemble à ces miroirs trop vastes qui reflètent davantage le regard des étrangers que celui de la maison où ils sont suspendus.
Les minerais — cuivre, cobalt, or — quittent la terre ancestrale comme des caravanes silencieuses. Ils partent vers les ports lointains, vers les usines d’Asie où ils deviendront batteries, circuits électriques, machines de l’avenir. Pendant ce temps, le pays qui les a vu naître attend encore les industries capables de les transformer sur place.

La contradiction est presque douloureuse. On marche dans un territoire vaste comme un continent intérieur, où des millions d’hectares de terres pourraient nourrir des peuples entiers, et pourtant les marchés dépendent des cargaisons venues d’ailleurs. C’est comme si un jardin immense restait à demi abandonné tandis que ses habitants achètent au voisin les fruits qu’ils pourraient cueillir eux-mêmes.

À cette dépendance matérielle s’ajoute une autre, plus discrète, plus administrative : celle qui lie les finances publiques aux prescriptions des institutions internationales, comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale. Ces organisations parlent le langage froid des équilibres macroéconomiques, et leurs conseils sont souvent nécessaires pour maintenir la stabilité d’un État. Mais cette stabilité ressemble parfois à celle d’un malade maintenu debout par des béquilles. Elle n’a pas encore la marche libre d’un corps qui aurait retrouvé sa force.

Et pourtant, il serait faux de croire que la RDC n’occupe qu’une place marginale dans le monde. Il se pourrait même qu’elle se trouve, sans toujours en avoir conscience, au centre d’un jeu beaucoup plus vaste. Car les métaux dont recèle son sol sont devenus les nerfs mêmes de l’économie nouvelle. Le cobalt, par exemple, entre dans la fabrication des batteries qui feront rouler les voitures de demain et fonctionner les machines de l’avenir. Le cuivre, lui, court dans les veines invisibles de l’électricité moderne. À mesure que la planète s’électrifie, ces métaux deviennent presque aussi indispensables que le pétrole l’était au siècle dernier.

Ainsi, le pays apparaît à la fois comme un géant endormi et comme une proie observée. Dans un monde que les guerres secouent et que les rivalités entre puissances déchirent, les territoires riches en ressources stratégiques cessent d’être seulement des lieux de production : ils deviennent des lieux de convoitise. L’histoire récente a montré que les richesses naturelles peuvent attirer autour d’elles des intérêts multiples, parfois incompatibles, qui finissent par se heurter comme des plaques tectoniques sous la surface tranquille des États.

C’est pourquoi la situation actuelle doit être regardée comme une alerte. Non pas une alerte spectaculaire, faite de sirènes et de proclamations, mais une alerte lente, presque silencieuse, semblable à ces fissures qui apparaissent d’abord dans les murs avant de révéler la fragilité d’une maison entière. Dans une économie mondiale que les conflits et les tensions géopolitiques rendent de plus en plus imprévisible, la dépendance économique peut devenir une vulnérabilité profonde.
Il faudrait que cette richesse cesse d’être un spectacle pour devenir une œuvre. Il faudrait que les minerais cessent de quitter le pays comme des voyageurs sans retour et qu’ils y laissent au moins une part de leur valeur. Il faudrait aussi que les champs, vastes comme des promesses oubliées, retrouvent le bruit des outils et le rythme des saisons cultivées.
Car un pays n’est vraiment souverain que lorsque ce qu’il produit, nourrit ses habitants, éclaire ses villes et bâtit ses propres machines. Tant que ces forces resteront dispersées, la RDC continuera de ressembler à ce fleuve immense — le Congo — qui traverse la forêt avec une puissance inouïe, mais dont les rives, parfois, semblent ignorer la force de l’eau qui coule entre elles.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Usurpation de pouvoir

L’idée même d’usurpation de pouvoir porte avec elle une ombre. Ce n’est pas seulement s’asseoir à une chaise qui ne vous revient pas, ce n’est pas seulement un titre usurpé, un décret contourné. C’est un trouble dans l’ordre du monde, un vertige moral, une faille dans la cohésion fragile de la République.
On se souvient, dans la mémoire récente, de l’ombre qui s’étendit en janvier 2001 sur la République démocratique du Congo. Après l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, Joseph Kabila fut appelé à prendre la tête de l’État. Il y eut la rapidité, l’urgence, et ce souffle de l’histoire qui semble toujours imposer ses lois avant que les hommes n’aient le temps de réfléchir. Certains virent là une usurpation pure, une prise illégitime. D’autres, plus prudents, notèrent que les institutions et la communauté internationale avaient reconnu ce geste. La vérité se trouve quelque part entre la contestation et la légalité : un moment où le pouvoir se donne et se reçoit, où l’éthique se mêle aux nécessités.

Le pouvoir, lorsqu’il est légitime, ne se réduit jamais à la force. Il exige la discipline, le respect des lois et l’attention aux citoyens, ces visages humbles et silencieux qui supportent, chaque jour, le poids de l’autorité. Il appelle la prudence, la justice, le sens du bien commun. Les sages nous rappellent qu’un pouvoir qui se réclame du peuple, mais oublie ses devoirs devient tyrannie. L’opposition entre la légitimité et l’usurpation n’est pas seulement une opposition juridique : elle est morale, elle est sociale, elle est la mesure du cœur des hommes et des femmes.

La démocratie, dans ce sens, n’est pas une abstraction. Elle est cette fragile architecture qui permet à la souveraineté de se répandre comme un souffle parmi les institutions et les citoyens. Elle exige la transparence, la responsabilité, la contrôle réciproque. Et elle nous rappelle, toujours, que le pouvoir n’est jamais un bien privé. Il est une charge, une formation du caractère, une leçon quotidienne de prudence et de justice.

Il est des moments où la légalité et l’éthique se séparent, où le monde des hommes vacille. Là, l’usurpation n’est pas seulement un mot de dictionnaire : elle devient une fissure dans les villes et bidonvilles de la République, une douleur muette dans l’ordre social. Et le pouvoir légitime, par contraste, brille non par ses privilèges, mais par cette fidélité discrète à la règle, à la loi, aux hommes et femmes.

Juger le pouvoir exige la patience et la nuance. L’ombre de l’illégitimité plane toujours, mais elle ne doit pas nous faire oublier que la légitimité se construit dans la conscience des institutions et dans le respect silencieux des droits humains. C’est cette tension, toujours, entre la force et la justice, qui fait vibrer le monde politique et moral de nos pays.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Guerre en Iran : aux portes d’un embrasement mondial ?

Le Moyen-Orient serait-il en train de s’embraser sous nos yeux au point de contaminer le monde entier ? La question, lourde d’angoisse, s’impose d’elle-même à l’esprit de quiconque observe la tension croissante autour de l’Iran. La disparition du guide suprême iranien n’a manifestement pas apaisé les lignes de fracture. Au contraire, elle semble avoir ouvert une nouvelle ère d’incertitudes, où chaque déclaration diplomatique sonne comme un avertissement.

La récente prise de position du président français Emmanuel Macron a ravivé dans la mémoire collective le spectre des alliances rigides qui, hier encore dans l’Histoire, ont précipité le monde dans l’abîme. Il suffit d’évoquer la Triple Alliance et la Triple Entente pour comprendre combien les engrenages diplomatiques peuvent devenir des pièges mortels.

Le précédent de 1914 : quand les alliances enchaînent les peuples

En 1914, l’assassinat d’un archiduc à Sarajevo déclencha une mécanique implacable. L’Europe, divisée entre blocs rivaux, se retrouva aspirée dans la Première Guerre mondiale. Ce qui aurait pu demeurer un conflit local se transforma en une conflagration planétaire. Résultat : des millions de morts, des empires effondrés, une génération sacrifiée.

Tout avait commencé par des tensions régionales, des alliances défensives devenues offensives, des discours enflammés et des calculs politiques hasardeux. L’Histoire enseigne que les grandes tragédies naissent rarement d’un seul coup de tonnerre ; elles germent dans l’accumulation des imprudences.

1939 : l’embrasement idéologique

Vingt-cinq ans plus tard, les braises mal éteintes ravivèrent un incendie plus vaste encore : la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, l’idéologie totalitaire, la propagande et la déshumanisation furent les moteurs d’un cataclysme sans précédent. Les noms de Joseph Goebbels et Heinrich Himmler demeurent les symboles d’un monde où la manipulation des masses et la haine organisée conduisirent aux pires atrocités.

Lorsque l’on observe aujourd’hui les discours radicaux, les postures martiales et la circulation effrénée d’informations parfois instrumentalisées, il n’est pas insensé de s’interroger : l’humanité a-t-elle véritablement tiré les leçons de son passé ?

L’Iran, l’Ukraine et la tentation des blocs

Le conflit en Ukraine, enlisé depuis des mois, démontre combien les guerres contemporaines peuvent s’installer dans la durée, épuiser les peuples et redessiner les équilibres géopolitiques. Ce qui devait être une opération rapide s’est transformé en guerre d’usure aux conséquences mondiales : crise énergétique, tensions alimentaires, polarisation diplomatique.

Dans ce contexte déjà fragile, une escalade autour de l’Iran pourrait agir comme un catalyseur. Les alliances régionales, les soutiens implicites ou explicites des grandes puissances, la rivalité entre blocs d’influence : tout rappelle les configurations du passé.

L’Iran, de son côté, ne semble pas disposé à s’incliner. Son attitude, loin d’une capitulation symbolique, traduit une volonté de résistance et d’affirmation souveraine. Or, lorsque l’orgueil national se mêle aux intérêts stratégiques mondiaux, la diplomatie devient un fil ténu au-dessus du vide.

Sommes-nous à la veille d’un basculement ?

L’Histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle bégaie souvent. Les grandes guerres commencent rarement avec la conscience claire qu’elles seront mondiales. Elles naissent de malentendus, de démonstrations de force, de jeux d’alliances et de calculs erronés.

La véritable question n’est peut-être pas de savoir si nous revivons 1914 ou 1939, mais si nous avons la maturité politique et morale d’éviter que les rivalités actuelles ne dégénèrent en confrontation généralisée.

Car de la Triple Entente aux blocs contemporains, le bilan demeure le même :
— des vies humaines sacrifiées ;
— des infrastructures réduites en cendres ;
— des générations traumatisées ;
— une humanité qui pleure ce qu’elle aurait pu empêcher.

L’heure n’est pas aux prophéties alarmistes, mais à la vigilance lucide. Le monde regarde. L’Histoire observe. Et les peuples espèrent que leurs dirigeants sauront choisir la voie du dialogue plutôt que celle de l’irréparable.

ZADAIN KASONGO T.

Démagogie

Nous dénonçons la démagogie d’une voix sûre, comme si elle ne pouvait habiter que les tribunes adverses, alors qu’elle chemine, patiente et insinuante, dans toute parole qui cherche l’applaudissement plus que la vérité.

La démagogie n’est pas le mensonge brutal qui éclate comme une vitre brisée dans un hôtel de la Gombe. Elle est plus douce, plus enveloppante. Elle parle bas, elle rassure, elle promet l’aube avant même que la nuit ne soit traversée. Elle connaît le cœur des foules du Stade Tata Raphael, comme le pêcheur connaît le courant du fleuve Congo à Kinkole. Le démagogue jette le filet au bon endroit, là où frémissent la fierté blessée, la peur de l’abandon, le désir d’être enfin reconnu. La démagogie n’élève pas ; elle enivre. Elle ne construit pas ; elle embrase.

Sous Mobutu Sese Seko, l’authenticité fut proclamée comme une saison nouvelle. On changea les noms comme on changerait de peau ; on répudia des prénoms chrétiens comme on se déleste d’une chemise sale ; on invoqua les ancêtres afin que leur ombre protège la nation. Puis vint la zaïrianisation, annoncée comme une moisson promise aux fils du pays. Les entreprises passeraient aux mains nationales ; la richesse, disait-on, coulerait à nouveau dans le lit du fleuve commun.

Qui n’aurait pas vibré à ces paroles ? Elles avaient la couleur du soleil levant et le parfum des terres ancestrales. Pourtant, derrière l’hymne, la réalité s’assombrissait. Les entreprises confiées aux proches du pouvoir sans préparation s’effondrèrent comme des maisons bâties sur du sable ; la prospérité annoncée se dissipa en poussière sous la barbe du président fondateur du parti État; la fierté collective servit de rideau à des intérêts privés. Le peuple, convié à célébrer sa renaissance, se retrouva à compter les ruines de la nation. La promesse brillait comme un feu de brousse sur les collines du Kivu et les plateaux du Kasaï; elle laissa derrière elle un sol calciné.

Plus tard, sous Joseph Kabila, les « cinq chantiers » retentirent comme le plan d’un architecte traçant sur le soleil ancestral la silhouette d’une cité nouvelle. Infrastructures, santé, éducation, logement, eau et électricité : cinq piliers pour soutenir l’espérance d’un peuple clochardisé. On promettait des routes là où la boue retenait les pas, la lumière là où la nuit s’installait trop tôt, l’eau claire là où la soif était quotidienne.

Quelques routes furent effectivement ouvertes, deux, trois bâtiments surgirent du sol kinois. Mais l’horizon dessiné par les discours demeura plus vaste que les réalisations. L’électricité vacillait comme une lampe exposée au vent de la saison de pluie; l’eau restait rare, paradoxalement à quinze mètres du fleuve majestueux ; les hôpitaux manquaient de tout. Le slogan, tel un drapeau neuf, flottait encore haut ; la transformation, elle, avançait à pas comptés. L’écart entre la parole et la pierre posée devint un silence que chacun percevait dans l’entourage de Kabila et ses infiltrés.

La démagogie n’est donc pas l’émotion en politique, car une nation sans émotion serait une terre sans pluie. Elle est l’art d’exploiter l’orage sans jamais irriguer les champs. Elle consiste à préférer l’ovation de l’instant au jugement du lendemain, à multiplier les promesses comme des feux d’artifice dont il ne reste, au matin, qu’une odeur de poudre que les Congolais connaissent à la Foire internationale de Kinshasa.

On oppose à cette tentation démagogique le « leadership responsable ». L’expression évoque une lampe tenue haut dans la nuit, non pour éblouir, mais pour éclairer le chemin. Gouverner avec responsabilité, c’est accepter de décevoir parfois, d’avouer les limites, de parler une langue moins brillante, mais plus solide. C’est préférer la lente construction d’un pont, d’une rocade à la lecture dithyrambique d’un compte-rendu d’une réunion du Conseil des ministres.

La tentation démagogique renaît à chaque crise comme une herbe tenace. Elle prospère dans les fissures de la souffrance collective. Mais un pays ne se relève pas sur des paroles qui caressent l’émotion ; il se relève sur des décisions qui résistent aux saisons, à la pluie, à l’usure du temps. La démagogie est un éclair : elle illumine un instant le visage du pouvoir. La responsabilité est une veille. Elle dure, elle fatigue, elle exige. Entre les deux, il y a la distance qui sépare le tumulte de la foule et la solitude de la conscience.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.