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QUAND ON PENSE AUX KASAÏENS

Ma Grande Kiki,
Je vais répondre à ta question d’hier au sujet des Kasaïens en te racontant une histoire ancienne, une histoire qui parle du Katanga et du Kasaï, mais surtout des hommes, de leurs rêves, de leurs peurs et de leurs blessures.
Autrefois, lorsque le Zaïre était dirigé par Mobutu Sese Seko, le pays ressemblait à un immense corps dont les membres étaient éloignés les uns des autres. Les routes étaient longues, les provinces immenses, et chaque région vivait presque comme un petit monde séparé. Le pouvoir de Kinshasa craignait qu’un jour certaines provinces veuillent marcher seules, comme cela s’était produit après l’indépendance avec les troubles du Katanga dans les années 1960. Alors, le régime eut une idée : organiser le pays en grands pôles économiques, comme si chaque région devenait un organe chargé d’une fonction précise pour faire vivre toute la nation.
Le Shaba — qu’on appelle aujourd’hui le Haut-Katanga, le Lualaba, le Tanganyika et le haut Lomami — et le Kasaï furent liés dans cette vision. Le Shaba possédait les richesses du sous-sol : le cuivre, le cobalt et d’autres minerais qui brillaient dans les entrailles de la terre comme des braises cachées. Le Kasaï, lui, possédait une grande population de travailleurs courageux, souvent instruits, capables d’aller loin pour chercher du travail. L’État pensait alors qu’en réunissant les mines du Shaba et la main-d’œuvre venue du Kasaï autour de la Gécamines, le pays deviendrait plus fort.
À cette époque, beaucoup de trains traversaient les savanes. Des hommes quittaient leurs villages du Kasaï avec des valises en carton, des couvertures pliées sous le bras, parfois quelques graines de maïs offertes par leurs mères avant le départ. Ils partaient vers les villes minières de Lubumbashi, Kipushi, Kambove, Kakanda, Likasi ou Kolwezi avec l’espoir d’un salaire, d’une maison, d’une école pour leurs enfants. On disait alors que travailler ensemble dans les mines ferait naître une seule nation zaïroise, plus forte que les ethnies et les provinces.
Le pouvoir croyait sincèrement qu’en mélangeant les populations, les différences disparaîtraient peu à peu. Dans les cités minières, des enfants luba, bemba, lamba, lunda chokwe ou sanga jouaient ensemble dans les mêmes rues poussiéreuses. Les marchés résonnaient de plusieurs langues. Les bars diffusaient la musique des orchestres zaïrois jusque tard dans la nuit. On pouvait voir un Kasaïen épouser une Katangaise, ou un Katangais devenir le parrain d’un enfant venu d’ailleurs. Beaucoup pensaient que l’avenir appartenait à cette nouvelle cohabitation.

Mais, Grande-fille, les hommes ne vivent pas seulement de rêves ; ils vivent aussi de pain, de travail et de reconnaissance. Et c’est là que les difficultés commencèrent.
Les villes minières grandissaient très vite. Chaque année, de nouveaux travailleurs arrivaient. Les maisons devenaient insuffisantes. Les écoles débordaient d’enfants. Les hôpitaux manquaient de lits. Les emplois ne suffisaient plus pour tout le monde. Alors, certains habitants commencèrent à regarder les nouveaux venus avec méfiance. Ils se demandaient pourquoi tant de postes dans les entreprises, dans l’administration ou dans le commerce semblaient occupés par des migrants venus du Kasaï.
Petit à petit, les frustrations économiques prirent le visage des appartenances régionales. Ce qui était au départ une question de pauvreté, de chômage ou de manque de logements devint une question identitaire. Certains Katangais eurent l’impression de perdre symboliquement leur propre terre. Certains Kasaïens, de leur côté, se sentirent rejetés alors qu’ils avaient travaillé pendant des années dans les mines et contribué à la richesse du pays.
Tu vois, Grande-fille, quand les ressources deviennent rares, les hommes cherchent souvent des responsables visibles à leurs souffrances. Les différences de langue, d’origine ou de culture deviennent alors des frontières invisibles. Ce n’est pas toujours la différence elle-même qui crée le conflit, mais la peur de manquer et le sentiment d’injustice.
Puis vinrent les crises économiques. La production minière diminua parfois. Les salaires furent retardés. Le chômage augmenta. Les grandes promesses du régime commencèrent à se fissurer comme un vieux mur sous la pluie. Et lorsque l’économie souffre, les discours politiques deviennent souvent plus dangereux. Certains acteurs commencèrent à opposer les « autochtones » aux « venus d’ailleurs ou les non originaires ». Les identités régionales furent utilisées comme des armes émotionnelles pour mobiliser les foules.
Pourtant, pendant ce temps-là, la vie continuait. Des familles kasaïennes s’étaient enracinées au Katanga depuis plusieurs générations. Des enfants nés à Lubumbashi ou Kolwezi ne connaissaient parfois même pas les villages d’origine de leurs grands-parents. Ils parlaient swahili avec leurs amis, fréquentaient les mêmes écoles que les autres enfants et partageaient les mêmes rêves urbains. Le temps avait transformé les migrations de travail en véritables enracinements humains.
C’est cela qui rend cette histoire si douloureuse et si compliquée : les gens vivaient ensemble, travaillaient ensemble, se mariaient parfois, mais les blessures économiques et politiques continuaient à fragiliser cette coexistence.
Le grand problème, Grande-fille, est peut-être que le pouvoir croyait qu’on pouvait construire une nation seulement avec les mines, les trains et les entreprises. Mais une nation ne se construit pas uniquement avec l’économie. Elle se construit aussi avec la justice, l’égalité et le respect mutuel. Lorsque certaines populations ont l’impression d’être oubliées ou exclues, les anciennes appartenances reviennent comme des braises sous la cendre.

Aujourd’hui encore, cette cohabitation avance entre deux chemins. D’un côté, il y a l’enracinement : des familles mélangées, des générations nées ensemble, des habitudes communes forgées par le temps. De l’autre, il y a la fragilité : les crises économiques, les inégalités et les discours politiques qui réveillent parfois les vieilles méfiances.

Retiens ceci, Grande-fille : les peuples ne deviennent pas ennemis naturellement. Souvent, ce sont les injustices, les peurs et les manipulations politiques qui dressent les hommes les uns contre les autres. Mais lorsque la justice existe et que chacun se sent reconnu comme citoyen à part entière, les différences peuvent devenir une richesse plutôt qu’une menace.

Et pendant que la nuit tombe, écoute bien le silence autour de nous : il ressemble à l’histoire du Congo lui-même, un grand pays où les blessures du passé continuent de parler doucement sous les voix du présent.

José Tshisungu wa Tshisungu

“RECONSTRUIRE SANS SE RENIER ”

Mesdames et Messieurs,
frères et sœurs, chers tous
Il est temps de regarder la réalité en face.
Sans détour. Sans peur. Sans complaisance.
Nos sociétés changent.
C’est un fait.
Mais la question n’est pas le changement.
La question est : dans quelle direction allons-nous ?
Aujourd’hui, les structures familiales africaines se transforment profondément.
Le mariage recule.
Les séparations augmentent.
Les repères se redéfinissent.
Faut-il s’en réjouir ?
Faut-il s’en inquiéter ?
La réponse exige plus que des slogans.
Oui, la femme africaine doit être libre.
Libre d’apprendre.
Libre de travailler.
Libre de choisir sa vie.
Mais la liberté ne peut pas être une rupture totale avec ce qui nous a construits.
Elle doit être une évolution, pas une destruction.
Car une société ne se construit pas dans l’opposition permanente.
Elle se construit dans l’équilibre.
Aujourd’hui, cet équilibre est fragilisé.
Les hommes ne savent plus toujours quelle est leur place.
Les femmes portent des attentes parfois contradictoires.
Et entre les deux, le dialogue s’efface.
Le résultat ?
Des familles instables.
Des enfants en quête de repères.
Une société qui avance… mais sans boussole.
Ajoutons à cela les pressions économiques,
les influences culturelles extérieures,
les illusions véhiculées par des modèles importés sans adaptation…
Et nous obtenons une équation complexe,
dangereusement instable.
Mais refusons le fatalisme.
Car l’Afrique a une force :
sa capacité à concilier tradition et modernité.
Nous n’avons pas besoin de copier.
Nous devons créer.
Créer une modernité africaine,
où la femme est forte sans être isolée,
où l’homme est responsable sans être écrasé,
où la famille reste un pilier,
même dans sa transformation.
Cela demande du courage.
Cela demande de repenser l’éducation.
De valoriser les responsabilités partagées.
De redonner du sens à l’engagement.
Car au fond, la vraie question est simple :
Voulons-nous des sociétés solides…
ou des individus simplement libres mais seuls ?
L’avenir de l’Afrique ne se jouera pas uniquement dans ses institutions,
mais dans ses foyers.
Et ce que nous déciderons aujourd’hui
déterminera ce que nous deviendrons demain.

  • ZADAIN KASONGO T.

“QUAND LES RACINES TREMBLENT ”

Écoutez…
Oui, écoutez bien.
Parce que ce qui se passe ne fait pas de bruit,
mais ça fissure tout.
Les foyers se vident.
Les alliances se brisent.
Les promesses deviennent provisoires.
Et nous ?
Nous applaudissons…
comme si la solitude était une victoire.
On nous parle de liberté.
Mais quelle liberté construit dans le vide ?
Quelle émancipation déracine sans replanter ?
L’Afrique regarde ailleurs.
Elle copie, elle répète, elle imite…
sans voir que les chemins qu’elle emprunte
sont pavés d’histoires qui ne sont pas les siennes.
On a remplacé la complémentarité
par une guerre silencieuse.
L’homme devient suspect.
La femme devient méfiante.
Et l’amour ?
L’amour devient un contrat fragile,
renégocié à chaque conflit,
abandonné au premier vent contraire.
Les cœurs se ferment.
Les corps se monnayent.
Les illusions se maquillent à coups de promesses éternellement repoussées.
On cherche l’homme parfait…
mais on oublie de construire l’humain possible.
On parle de pouvoir,
de domination,
de revanche parfois…
Mais dans cette lutte,
qui gagne vraiment ?
Regardez les enfants.
Ils grandissent entre des absences,
des silences,
des vérités qu’on ne leur explique pas.
Ils apprennent la vie
dans des familles qui ne savent plus
ce qu’elles doivent transmettre.
Et les hommes ?
Certains fuient.
D’autres se taisent.
Beaucoup disparaissent…
lentement.
Ce n’est pas une accusation.
C’est un constat.
Parce qu’une société ne meurt pas en un jour.
Elle s’effrite.
Elle se fatigue.
Elle oublie pourquoi elle tenait debout.

Alors dites moi…
Qui reconstruira ?
Qui réapprendra à aimer sans dominer ?
À bâtir sans écraser ?
À avancer sans renier ?
Parce que si les racines tremblent,
ce n’est pas l’arbre qu’on perd seulement…
C’est la forêt entière qui disparaît.

ZADAIN KASONGO T.

MUTATIONS SOCIALES EN AFRIQUE

  • Entre recomposition familiale et quête d’équilibre

L’évolution des structures familiales en Afrique suscite un débat encore trop discret au regard de ses implications profondes. L’augmentation du nombre de femmes célibataires et divorcées, tout comme le recul de l’âge du mariage chez les hommes, témoignent de mutations sociales majeures.
Ces transformations ne peuvent être réduites à une simple crise morale. Elles s’inscrivent dans un contexte plus large : urbanisation rapide, précarité économique, accès inégal à l’éducation, mondialisation des modèles culturels.
L’émancipation féminine, souvent inspirée de référents occidentaux, joue un rôle central dans ces dynamiques. Elle a permis des avancées indéniables — accès à l’éducation, à l’emploi, à la parole publique — mais elle s’accompagne aussi de tensions, notamment lorsqu’elle entre en contradiction avec certaines normes traditionnelles.
La question n’est donc pas de rejeter ces évolutions, mais d’interroger leur adaptation au contexte africain.
En effet, la fragilisation du mariage et la multiplication des unions instables ont des répercussions concrètes : augmentation des familles monoparentales, difficultés éducatives, vulnérabilité accrue des enfants. Parallèlement, certains hommes, confrontés à des attentes nouvelles et à une redéfinition de leur rôle, peinent à trouver leur place, ce qui peut conduire à un désengagement progressif de la sphère familiale.
D’autres phénomènes viennent complexifier cette recomposition : développement de relations informelles, montée de logiques individualistes, ou encore transformations des normes liées à la sexualité et à l’identité.
Face à ces réalités, il est essentiel d’éviter les lectures simplistes ou exclusivement accusatoires.
La stabilité sociale ne dépend ni d’un retour rigide au passé, ni d’une adoption aveugle de modèles extérieurs. Elle suppose un travail d’adaptation, fondé sur plusieurs axes :
• la valorisation de l’éducation, notamment relationnelle et familiale
• le renforcement des compétences économiques des femmes et des hommes
• la redéfinition des rôles au sein du couple dans une logique de responsabilité partagée
• la préservation des valeurs culturelles compatibles avec les droits fondamentaux
L’enjeu est de taille : construire une modernité africaine capable d’intégrer le changement sans déstructurer les fondements du vivre-ensemble.
Ainsi, la question n’est pas tant de savoir si les sociétés africaines changent — car elles changent inévitablement — mais comment elles choisissent de se transformer.
Car de cette réponse dépendra la solidité des générations à venir.

ZADAIN KASONGO T.

SANCTIONS CONTRE JOSEPH KABILA

Les sanctions du Trésor américain désignent un ensemble de mesures de coercition financière et économique prises par le gouvernement des États-Unis à l’encontre de personnes physiques ou morales, de responsables politiques, de militaires, d’hommes d’affaires, de trafiquants ou même de chefs d’État considérés comme portant atteinte soit aux intérêts stratégiques américains, soit à l’ordre international que Washington entend préserver. Ces mesures sont mises en œuvre par un organe spécialisé du Département du Trésor, l’Office of Foreign Assets Control, qui dispose du pouvoir d’identifier, de désigner et d’isoler les individus ou entités jugés dangereux, corrompus ou déstabilisateurs. Il ne s’agit donc ni d’une sanction militaire au sens classique du terme, ni d’un emprisonnement matériel visible ; il s’agit plutôt d’une forme de contention invisible appliquée à l’argent, à la réputation et à la capacité de circuler dans l’espace économique mondialisé.

La décision de recourir à de telles sanctions procède d’un appareil étatique complexe dans lequel interviennent la présidence américaine, le Département d’État et surtout le Département du Trésor. Dès lors que Washington estime qu’un individu participe au financement de conflits armés, à des violations massives des droits humains, à des détournements de fonds publics, à des pratiques de corruption, à des opérations de blanchiment, au soutien d’organisations terroristes ou à divers trafics internationaux, cet individu peut être inscrit sur une liste noire financière internationale, notamment la SDN List, qui recense les personnes dont les avoirs doivent être bloqués et avec lesquelles toute relation économique devient juridiquement risquée. Cette inscription ne constitue pas seulement une mention administrative ; elle opère une véritable mutation statutaire de la personne visée dans le système financier mondial.

Être frappé par une sanction du Trésor américain revient en effet à devenir, pour les banques et les institutions internationales, un sujet de haute toxicité. Tous les biens, comptes, intérêts financiers, actions ou propriétés qui transitent directement ou indirectement par une institution liée au dollar peuvent être gelés. Même lorsque les fonds sont localisés hors du territoire américain, leur simple passage par une banque correspondante connectée aux États-Unis suffit souvent à permettre leur immobilisation. À cette paralysie patrimoniale s’ajoute une interdiction de transaction qui décourage tout acteur prudent : citoyens américains, banques, multinationales, cabinets juridiques ou investisseurs préfèrent éviter tout contact avec une personne sanctionnée afin de ne pas s’exposer eux-mêmes à des pénalités considérables. La puissance de cette mesure réside précisément dans l’extraterritorialité du dollar. Parce que la monnaie américaine demeure l’ossature des échanges mondiaux, de nombreuses banques non américaines, par simple réflexe de conformité, ferment les comptes, refusent les virements, bloquent les cartes et se désengagent de toute relation avec le nom frappé d’ostracisme. La sanction produit ainsi un isolement bancaire global qui dépasse largement le cadre national des États-Unis.

À cette exclusion financière s’ajoute une dégradation symbolique non négligeable. L’individu sanctionné reçoit implicitement une qualification morale : il apparaît comme suspect, compromis, dangereux ou hostile, parfois sans avoir été jugé par une juridiction pénale internationale. Son nom devient embarrassant pour les investisseurs, les chancelleries, les organisations internationales et les institutions de crédit. La sanction agit dès lors comme un stigmate diplomatique, une sorte de certificat de contamination politique qui rend la proximité avec lui coûteuse en termes d’image et de sécurité juridique. C’est précisément ce mélange d’asphyxie matérielle et de discrédit public qui explique la peur qu’inspirent ces mesures.

Si ces sanctions sont si redoutées, c’est qu’elles révèlent une transformation profonde des mécanismes contemporains de domination. Au XXIe siècle, la maîtrise des circuits monétaires et des infrastructures bancaires vaut parfois davantage que l’usage direct de la force armée. Les États-Unis ont compris que la centralité du dollar dans les échanges internationaux pouvait être convertie en instrument de guerre financière extraterritoriale. Sans déployer un seul soldat, Washington est capable de neutraliser la marge de manœuvre d’un général africain, d’un oligarque, d’un ministre ou d’un réseau transnational simplement en les excluant du grand système circulatoire de l’argent. Le Trésor américain transforme ainsi l’architecture bancaire mondiale en un filet de surveillance et de pression où la sanction financière tient lieu d’arme diplomatique.

Il convient toutefois de souligner que cette procédure ne correspond pas toujours à une condamnation judiciaire au sens strict. Bien des individus sanctionnés n’ont jamais comparu devant un tribunal pénal international. La décision repose fréquemment sur des renseignements diplomatiques, des enquêtes financières, des recoupements de services de sécurité et des analyses stratégiques. L’Office of Foreign Assets Control mène une investigation administrative et conclut qu’un individu entre dans les catégories de menace définies par la politique étrangère américaine. En ce sens, il ne s’agit pas nécessairement d’une justice universelle rendue au nom d’un droit partagé, mais d’une décision souveraine de puissance qui consiste à retirer immédiatement l’oxygène financier à un acteur jugé indésirable, sans attendre l’issue lente et incertaine d’un contentieux judiciaire.

L’un des traits les plus significatifs de ce dispositif réside dans son caractère transnational. Nul besoin d’être citoyen américain pour en subir les effets. Un responsable politique africain, un commerçant asiatique ou un militaire moyen-oriental peuvent être visés sans n’avoir jamais résidé aux États-Unis. La raison est simple : presque toute grande transaction internationale implique aujourd’hui soit l’usage du dollar, soit le recours à des banques reliées aux chambres de compensation américaines, soit l’utilisation d’instruments financiers connectés au réseau bancaire global. Ainsi, la sanction traverse les frontières parce qu’elle ne s’appuie pas d’abord sur la territorialité classique du droit, mais sur la centralité planétaire des infrastructures monétaires contrôlées ou influencées par Washington.

Dans la vie concrète de l’individu touché, les effets apparaissent souvent moins spectaculaires que profondément corrosifs. Les comptes sont surveillés, certains transferts deviennent impossibles, les sociétés perdent des partenaires, les acquisitions immobilières à l’étranger se compliquent, les visas sont plus difficiles à obtenir, les proches prennent leurs distances et les enfants scolarisés hors du pays rencontrent parfois des obstacles de paiement. L’intéressé n’est pas enfermé derrière des barreaux, mais il évolue dans une prison de circulation financière où chaque mouvement d’argent devient suspect, chaque transaction un parcours semé de contrôles, et chaque relation d’affaires un risque de dénonciation ou de rupture.

Il faut néanmoins préciser que ces sanctions ne sont pas irrévocables. Le Trésor américain peut procéder à une radiation lorsque la personne visée apporte la preuve d’un changement de comportement, d’une rupture avec un réseau incriminé, d’une cessation d’activité litigieuse ou lorsque les circonstances géopolitiques évoluent. La liste noire fonctionne donc également comme un instrument de pression diplomatique destiné à obtenir la coopération, le repositionnement stratégique, la négociation ou le recul politique. Elle n’est pas seulement punitive ; elle est aussi disciplinaire.

En vérité, les sanctions du Trésor américain peuvent être définies comme une peine financière mondiale infligée par la principale puissance monétaire de la planète à ceux qu’elle entend affaiblir sans recourir immédiatement à la force militaire. Elles constituent une forme moderne de diplomatie coercitive dans laquelle les circulaires bancaires remplacent parfois les expéditions navales. Leur interprétation demeure toutefois ambivalente. Pour les uns, elles représentent un outil de justice internationale dirigé contre les corrompus, les criminels de guerre, les trafiquants et les prédateurs d’État ; pour les autres, elles traduisent une manifestation de l’hégémonie américaine, une justice sans juge universel et un moyen de discipliner les élites étrangères au nom d’intérêts stratégiques. La vérité se situe sans doute dans la tension entre ces deux lectures : les sanctions mêlent constamment rhétorique morale et calcul géopolitique, de sorte que le droit y sert souvent de langage visible à une volonté de puissance plus profonde.

ANN SMITH
(Texte traduit de l’anglais par José Tshisungu wa Tshisungu)

DU VACARME AU VIDE, L’URGENCE DE RÉINVENTER L’OPPOSITION CONGOLAISE

Il est des moments dans l’histoire d’un peuple où le silence devient une faute. Et au Congo, aujourd’hui, ce silence porte un nom : l’opposition.
À l’approche de la fin du mandat de l’actuel Président de la République, alors que la démocratie devrait vibrer au rythme des idées, des débats, des visions contradictoires mais fécondes…c’est le vide qui s’impose. Un vide bruyant. Un vide agité. Un vide dangereux. Car derrière les discours dispersés et les postures de façade, une réalité s’impose avec brutalité : l’opposition congolaise peine à exister là où on l’attend le plus — sur le terrain des idées.
Le naufrage des idées
Une opposition digne de ce nom ne se contente pas de dénoncer. Elle propose. Elle construit. Elle incarne une alternative. Mais aujourd’hui, où sont les programmes ? Où sont les projets chiffrés ? Où sont les visions capables de répondre aux attentes d’un peuple confronté au chômage, à la précarité, aux défis éducatifs, aux urgences sécuritaires ?
À cette question, la réponse est souvent embarrassante : il n’y a presque rien. À la place, un recyclage de slogans. À la place, des rivalités internes. À la place, une politique de réaction plutôt que de projection. Or, la politique n’est pas une improvisation. Elle est une discipline exigeante, qui requiert méthode, compétence et rigueur. Elle s’apprend, se travaille, se perfectionne. L’absence de cette culture politique explique en grande partie le désarroi actuel.
Quand le vide appelle le danger
Et lorsque les idées disparaissent, autre chose prend leur place. Les raccourcis. Les passions. Les fractures. C’est ainsi que certains acteurs politiques, incapables de structurer une offre crédible, glissent vers des stratégies inquiétantes : instrumentalisation de l’identité, discours à connotation ethnique, insinuations dangereuses.
Plus insidieux encore, ces messages ne passent pas toujours par les canaux politiques classiques. Ils empruntent des voies détournées : productions musicales, relais médiatiques informels, discours populaires où, sous couvert d’expression culturelle, s’installent des germes de division.
Ce glissement n’est pas anodin. Il est porteur du poison. Car l’histoire congolaise, elle, n’a rien oublié. Les violences intercommunautaires de 1992-1993 ne sont pas de simples pages du passé. Elles sont des cicatrices encore visibles. Des familles brisées. Des territoires marqués. Des mémoires fragiles. La haine, dans ces moments-là, n’est jamais spontanée. Elle est construite. Encouragée. Entretenue. Et ceux qui la manipulent oublient une vérité fondamentale : on sait toujours comment la haine commence, mais jamais comment elle finit.
Une opposition qui se trompe de combat
Au lieu d’affronter les véritables enjeux — économiques, sociaux, éducatifs —, une partie de l’opposition semble s’égarer dans des combats secondaires, voire destructeurs. L’injure devient argument. La provocation devient stratégie. La division devient outil. Mais l’injure n’a jamais gouverné un pays. La haine n’a jamais construit une nation. Pendant ce temps, la réalité, elle, ne s’arrête pas :
• des jeunes cherchent un avenir sans le trouver,
• des familles luttent pour leur stabilité,
• des infrastructures attendent des solutions,
• un État attend des propositions crédibles.
Et face à cela, le débat politique reste trop souvent en surface.
Responsabilités partagées, urgence collective
Ce constat ne doit pas être une condamnation définitive, mais un électrochoc. Car l’opposition congolaise n’est pas condamnée à l’impuissance. Elle peut — et doit — se réinventer.
Cela suppose des ruptures claires :

  1. Passer de la contestation à la proposition : Critiquer ne suffit plus. Il faut produire des programmes concrets : plans d’emploi pour la jeunesse, stratégies économiques réalistes, réformes éducatives structurées.
  2. Professionnaliser l’engagement politique : La politique ne peut plus être laissée à l’improvisation. Former, encadrer, structurer devient une nécessité : écoles de formation politique, recours à l’expertise, valorisation des compétences techniques.
  3. Refuser les logiques de division : Le Congo ne peut avancer en opposant ses propres enfants.
    Un discours national inclusif est indispensable pour préserver la cohésion sociale.
  4. Assumer une communication responsable : Les leaders politiques doivent mesurer l’impact de leurs paroles, directes ou indirectes. Chaque mot peut apaiser… ou enflammer.
  5. Restaurer la confiance citoyenne : Sans crédibilité, il n’y a pas d’alternative possible. La cohérence, la constance et l’intégrité doivent redevenir des repères.
    Une question décisive
    Au fond, une seule interrogation demeure : l’opposition congolaise veut-elle gouverner… ou simplement exister dans le bruit ? Car un pays ne se dirige pas avec des slogans. Il ne se construit pas avec des ressentiments. Il ne se rassemble pas dans la division. Si elle ne se transforme pas, l’opposition ne sera pas seulement inefficace. Elle risque de devenir un facteur supplémentaire de fragilité dans un équilibre déjà précaire. Mais si elle se réinvente, si elle retrouve le sens de sa mission, alors elle peut redevenir ce qu’elle doit être : une force de proposition, un levier démocratique, une espérance crédible.
    Le Congo mérite mieux que le vacarme. Il mérite une vision. Et l’histoire, elle, ne retiendra pas ceux qui ont crié…mais ceux qui ont construit.
    ZADAIN KASONGO T.

RDC: Lettre ouverte aux députés et sénateurs

Honorables Députés,
Honorables Sénateurs,
Les nations sont parfois appelées à se prononcer sur des objets législatifs dont la portée excède de beaucoup la matérialité juridique immédiate. Derrière certains textes apparemment techniques se joue en réalité une question plus profonde : celle du rapport qu’un peuple entretient avec sa propre historicité, avec sa capacité d’auto institution symbolique et avec la confiance qu’il accorde à ses ressources internes de civilisation. La proposition tendant à faire de l’anglais la deuxième langue officielle de la République démocratique du Congo relève précisément de cet ordre de décisions où la norme écrite engage silencieusement la définition de l’être national.


Il convient d’emblée d’écarter un malentendu. La présente interpellation ne procède ni d’un refus de l’ouverture internationale ni d’une hostilité à l’égard de l’apprentissage de l’anglais. Dans l’économie contemporaine des échanges, cette langue s’est imposée comme l’un des vecteurs majeurs de la circulation scientifique, diplomatique, commerciale et technologique. Il serait vain de le nier. Le Congo a donc l’obligation stratégique de former des générations capables de lire, de négocier, de produire du savoir et d’interagir dans cet idiome global. L’enseignement renforcé de l’anglais constitue, à cet égard, une exigence de compétitivité et de présence dans les arènes transnationales.


Mais telle n’est pas la question soumise à votre jugement.La question n’est pas de savoir si l’anglais doit être appris ; elle est de savoir s’il doit être élevé au rang de langue officielle de l’État. Or cette distinction est fondamentale, car elle sépare deux registres qu’une rhétorique de la modernisation tend abusivement à confondre : celui de la compétence internationale et celui de la souveraineté institutionnelle.


Une langue officielle n’est jamais une simple commodité communicationnelle. Elle constitue l’un des dispositifs les plus puissants de structuration de l’autorité publique. C’est dans cette langue que l’État codifie le droit, stabilise ses doctrines, archive ses décisions, énonce ses injonctions, transmet sa pédagogie administrative et produit la mémoire durable de son fonctionnement. En d’autres termes, officialiser une langue revient à lui attribuer une fonction de médiation privilégiée entre le pouvoir et la représentation du réel national. La langue officielle est moins un instrument qu’un lieu de cristallisation de l’intelligence étatique. C’est ici que surgit la difficulté majeure.

Comment comprendre que la République démocratique du Congo, qui n’a pas encore accompli le travail historique consistant à installer pleinement ses propres langues au cœur de ses mécanismes de commandement, manifeste aujourd’hui tant d’empressement à constitutionnaliser une nouvelle langue étrangère ?
Depuis l’indépendance, le lingala, le swahili, le ciluba et le kikongo occupent une position paradoxale.

Ces langues assurent la circulation affective du lien social, portent l’essentiel de la communication populaire, véhiculent des héritages mémoriels considérables et organisent une part substantielle de l’expérience quotidienne des Congolais. Pourtant, elles demeurent structurellement marginalisées dès lors qu’il s’agit de la haute administration, de la jurisprudence, de la doctrine, de la recherche scientifique, de la conceptualisation économique ou de la planification publique. Elles disposent d’une légitimité sociologique incontestable, mais d’une légitimité institutionnelle encore inachevée. Autrement dit, le pays n’a pas encore achevé la nationalisation linguistique de son propre appareil de pensée. C’est précisément dans cet état d’inachèvement que l’on propose d’introduire l’anglais dans le cercle restreint des langues de prestige constitutionnel. Une telle orientation appelle une réserve de principe.
Elle risque, en effet, de consacrer ce que l’on pourrait nommer une seconde extériorisation du centre cognitif de l’État. Après avoir longtemps dépendu du français comme langue quasi exclusive de la rationalité administrative, la République donnerait le signal qu’au lieu de reconstruire progressivement ses médiations intellectuelles à partir de ses langues nationales, elle préfère élargir le périmètre de la dépendance en y adjoignant un nouvel idiome de domination mondiale.
Il ne s’agirait donc pas d’une décolonisation linguistique, mais d’un simple déplacement de la tutelle symbolique.


Or aucun État soucieux de sa continuité civilisationnelle n’a historiquement commencé par renforcer constitutionnellement les langues des autres avant d’avoir consolidé les siennes comme supports pleins de son autorité interne. Les nations stratégiquement assurées distinguent toujours entre l’apprentissage utilitaire des langues internationales et l’abandon prématuré de leur centralité symbolique. Elles enseignent les langues du monde pour commercer, négocier, publier, investir ou coopérer ; mais elles veillent à ce que la production du sens politique fondamental demeure ancrée dans leur propre matrice linguistique. La raison en est simple : la langue ne sert pas seulement à communiquer, elle configure également les conditions de possibilité de l’appropriation du pouvoir par le corps social.


Lorsqu’un peuple ne rencontre jamais la loi dans ses propres mots, il éprouve la justice comme une extériorité. Lorsqu’il ne rencontre jamais la science dans ses propres catégories d’intelligibilité, il perçoit le savoir comme un produit importé. Lorsqu’il ne rencontre jamais l’État dans ses propres structures de parole, il développe l’idée diffuse que la rationalité gouvernementale lui demeure étrangère par nature. Ainsi s’installe, de manière insidieuse, mais durable, une dissociation entre la citoyenneté formelle et l’intimité cognitive de la nation. C’est cette dissociation qu’il serait imprudent d’aggraver.
Car le message implicite envoyé aux générations futures serait sans équivoque : les langues congolaises seraient jugées suffisantes pour l’émotion, l’oralité, la sociabilité ou la mobilisation, mais insuffisantes pour la loi, la doctrine, la science et la haute administration. Une telle hiérarchisation, même tacite, produit des effets anthropologiques profonds. Elle installe dans les consciences l’idée selon laquelle le sérieux du monde procède toujours d’une voix extérieure.


Or une société qui intériorise durablement cette représentation finit par sous-traiter sa pensée. Elle traduit plus qu’elle ne conceptualise ; elle reproduit plus qu’elle n’institue ; elle adapte plus qu’elle ne fonde. L’enjeu n’est donc pas de nier l’utilité de l’anglais, mais de refuser la confusion entre une ouverture stratégique et une délégation symbolique. Le Congo a besoin d’anglophones compétents ; il n’a pas nécessairement besoin d’une anglicisation supplémentaire de son sommet normatif.


La priorité rationnelle devrait être ailleurs : rendre les grands textes constitutionnels, pénaux, civiques, sanitaires, électoraux et administratifs intégralement accessibles dans les langues nationales ; développer des centres terminologiques chargés d’y forger les lexiques contemporains du droit, de l’économie, de la technologie et des sciences humaines ; promouvoir dans les universités une véritable recherche de souveraineté cognitive ; faire des langues congolaises non plus seulement des véhicules de proximité sociale, mais des instruments de conceptualisation publique.
Ce n’est qu’à partir d’un tel socle qu’une politique ambitieuse d’enseignement obligatoire de l’anglais prendrait tout son sens : celui d’une ouverture appuyée sur un centre consolidé, et non celui d’une ouverture bâtie sur un vide intérieur.


Honorables Députés, Honorables Sénateurs,


L’histoire institutionnelle enseigne qu’aucune loi n’est neutre dans l’imaginaire qu’elle institue. En donnant à l’anglais un siège constitutionnel supplémentaire avant d’avoir pleinement restitué aux langues nationales leur dignité opératoire, la République risquerait d’enseigner silencieusement à ses citoyens qu’elle ne croit pas encore assez en sa propre voix pour faire de celle-ci le lieu premier de sa raison publique.
Une nation peut être polyglotte sans être décentrée. Elle peut apprendre toutes les langues du monde sans aliéner le foyer interne de son intelligence politique. Elle peut s’ouvrir sans se dissoudre. C’est pourquoi la sagesse législative commanderait ici non le refus de l’anglais comme compétence, mais le refus de sa précipitation comme officialité.


Que l’anglais soit un outil de puissance extérieure, assurément.Mais que les langues du Congo deviennent d’abord les instruments effectifs de sa puissance intérieure.


Veuillez croire, Honorables Députés et Sénateurs, en l’expression de ma très haute vigilance citoyenne attachée à la souveraineté linguistique, cognitive et historique de notre nation.

José Tshisungu wa Tshisungu, professeur des Universités.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (24)

« Le chien a quatre pattes, mais il choisit un seul chemin. »

Le proverbe met en lumière une vérité simple : la multiplicité des moyens n’empêche pas l’unité de la trajectoire. Le chien, malgré ses quatre pattes, ne peut emprunter qu’un seul chemin à la fois. Ainsi en est-il de l’existence humaine : les ressources peuvent être nombreuses, les possibilités variées, mais l’action exige un choix. La vie ne se construit pas dans la dispersion, mais dans la focalisation. Choisir un chemin, c’est renoncer aux autres, et ce renoncement est la condition même de l’avancée. Le proverbe valorise donc la cohérence, la décision et la fidélité à une direction claire.

Cependant, cette lecture peut sembler réductrice. Le chien change de direction, explore, hésite, revient sur ses pas. Ses quatre pattes symbolisent aussi une capacité de mobilité et d’adaptation. Réduire son mouvement à un seul chemin pourrait masquer la richesse de ses explorations. De même, dans la vie humaine, les trajectoires ne sont pas toujours linéaires. Les détours, les bifurcations et les reprises peuvent être des formes d’apprentissage. Le proverbe, en insistant sur l’unicité du chemin, risque alors de sous-estimer la complexité des parcours réels, où l’évolution passe parfois par la diversité des expériences.

Entre la stabilité et la mobilité, le proverbe invite à distinguer le chemin apparent et la direction profonde. Si les pas peuvent varier, si les détours sont possibles, encore faut-il qu’ils s’ordonnent vers une cohérence d’ensemble. Le chien peut explorer, mais il avance toujours avec son corps unifié ; de même, l’homme peut multiplier les expériences sans perdre de vue son orientation essentielle. La sagesse consiste alors non pas à nier la diversité des chemins possibles, mais à leur donner une direction commune. Ainsi, l’unité ne réside pas dans la rigidité du parcours, mais dans la constance du sens.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (23)

« Le pouvoir a autant besoin de l’appui des aînés que de celui des cadets.»

Ce proverbe énonce une vérité politique et sociale dont j’ai pu mesurer la portée dans plusieurs villages situés sur la route de Demba, entre le secteur de Tshibungu et la cité administrative de Bena-Leka, au Kasaï central, en RDC. Je parcourais cette région dans les années 1980 à la recherche des mots d’origine française et portugaise intégrés au ciluba parlé.

En entendant ce proverbe, je compris qu’aucun pouvoir ne peut se maintenir durablement sans le concours de toutes les générations. Les aînés, munis de cannes ou assis sur des chaises longues à l’ombre des manguiers, incarnent l’expérience accumulée ; ils détiennent la mémoire des luttes anciennes ainsi que la sagesse acquise au fil des épreuves, sagesse qu’ils se montrent toujours disposés à transmettre. Les cadets, pour leur part, engagés dans les travaux communautaires et dans l’art du divertissement lorsque tombe le soir de cette saison sèche qui m’avait tant séduit, portent l’énergie du renouveau, l’esprit d’innovation et la capacité d’adaptation aux exigences du présent. Pour être stable, le pouvoir doit donc s’adosser à cette double assise : d’un côté la tradition qui éclaire, de l’autre la jeunesse qui dynamise. Négliger l’une ou l’autre revient à fragiliser l’édifice collectif en rompant l’équilibre entre la continuité et le changement. Le chef Kabeya Ditu, du village de Kwadi, en paya le prix le plus lourd pour s’être opposé aux jeunes agriculteurs. Ainsi, le proverbe apparaît comme un appel à l’harmonie.

Cependant, cette harmonie proclamée ne va pas de soi. Les intérêts des aînés et ceux des cadets peuvent diverger, parfois même s’affronter. Les premiers tendent à conserver leurs acquis et à maintenir des structures qui leur sont favorables, tandis que les seconds aspirent à redistribuer les rôles et à accélérer les mutations. Une pareille tension peut engendrer des conflits de légitimité où chaque groupe revendique sa part d’influence dans l’exercice du pouvoir. En outre, le discours de la complémentarité peut servir de voile à des rapports inégaux dans lesquels une génération instrumentalise l’autre sans réel partage de l’autorité.

Entre coopération et rivalité, ce proverbe invite donc à penser un équilibre en mouvement. Le pouvoir ne se consolide ni par l’exclusion des aînés ni par la marginalisation des cadets, mais par leur articulation réfléchie. La véritable sagesse politique consiste à convertir les différences générationnelles en ressources complémentaires plutôt qu’en foyers de division. Un authentique pacte intergénérationnel permet alors d’unir la mémoire et l’avenir, la stabilité et l’innovation. Le pouvoir cesse d’être le privilège d’un âge : il devient une construction collective dans laquelle chaque génération apporte sa contribution indispensable à la continuité de la société.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (22)

« Celui qui vit en pays étranger ressemble à une personne perchée au sommet d’un arbre. »

Le proverbe traduit la fragilité de l’existence en terre inconnue. Être à l’étranger, c’est se tenir en équilibre instable, comme une personne perchée au sommet d’un arbre, sans certitude sur la solidité des branches ni sur la direction du vent. Loin de ses repères familiers, l’individu perd ses appuis sociaux, linguistiques et culturels. Chaque geste demande prudence, chaque parole exige adaptation. Cette position en hauteur évoque autant la visibilité que la vulnérabilité : on voit loin, mais on tombe facilement. Ainsi, le proverbe souligne l’insécurité structurelle de l’exil, où l’individu vit dans une forme de tension permanente entre la survie et l’adaptation.

Pourtant, cette image peut être inversée. Le sommet de l’arbre n’est pas seulement un lieu de danger, mais aussi un point de vue privilégié. L’étranger, justement parce qu’il est déplacé, peut acquérir une vision plus large, comparer les mondes, relativiser les certitudes. L’exil devient alors une école de lucidité et d’adaptation. Perché, certes, mais aussi dégagé des contraintes immédiates du sol natal, il découvre d’autres possibles. La fragilité peut ainsi se transformer en mobilité, et l’incertitude en capacité d’invention. Le proverbe, dans cette lecture, exagère le risque au détriment des potentialités créatrices de la distance.
Entre instabilité et ouverture, le proverbe met en lumière la condition ambivalente de l’étranger. Oui, il existe une perte d’ancrage qui fragilise l’être ; mais ce lieu peut aussi devenir un espace de transformation. La véritable sagesse consiste à apprendre à se maintenir dans cette position instable sans y perdre son équilibre intérieur. L’étranger n’est ni totalement perdu ni totalement libre : il est en construction. Et c’est dans cette tension entre la peur de tomber et la capacité à voir autrement que se forge une identité nouvelle, à la fois fragile et inventive.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.