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La Constitution congolaise à l’épreuve du doute

Le débat sur la Constitution ne faiblit pas. Il enfle, se tend, se fragmente. Les avis divergent. Plusieurs voix s’élèvent. Entre cris, soupçons et mémoire troublée, des vérités se disent, se racontent et se dévoilent. Dans l’arène politique, les voix s’entrechoquent comme des vagues en pleine tempête. Des camps se dessinent, se raidissent, s’accusent. Les uns évoquent la nécessité d’une révision, ajustement légitime d’un texte vivant. Les autres redoutent un changement profond, soupçonné d’ouvrir des brèches dangereuses. D’autres encore, plus méfiants, dénoncent des manœuvres politiciennes, suspectant derrière chaque mot une volonté inavouée : celle de s’éterniser au pouvoir. Forte accusation portée contre le Président de la République et son régime au pouvoir. On aura tout entendu. Ainsi va la République démocratique du Congo, ballottée entre aspirations démocratiques et soupçons chroniques.
Les accusations fusent, lourdes, parfois sans appel. Le Président de la République et son régime en place sont pointés du doigt, accusés de nourrir un projet dissimulé de troisième mandat. À tort ou à raison, la rumeur s’est installée, tenace, presque indéracinable. Et pourtant, face à cette clameur, le Chef de l’État s’est levé, ferme, martelant à cor et à cri qu’il ne s’agit nullement d’ouvrir une telle voie. Il rejette ces allégations, les qualifie de faux bruits, d’intoxications savamment entretenues.
Dans cette riposte, il ne ménage pas ses mots. Ses détracteurs, dit-il, s’emploient à semer la confusion, à manipuler l’opinion. Plus surprenant encore, sont désignés nommément certains opposants : les prêtres catholiques. Ils sont accusés non sans preuve de participer à cette propagation d’informations erronées. Une déclaration qui, loin d’apaiser, attise davantage les tensions dans un pays où la parole religieuse de certains prêtres catholiques demeure profondément conflictuelle. Oui très conflictuelle aussi loin de la bible que du vivre ensemble.

Mais au-delà des joutes verbales et des postures politiques, une question plus profonde mérite d’être posée : que vaut réellement cette Constitution que l’on défend ou que l’on combat avec tant d’ardeur ?
Car l’histoire récente du Congo porte en elle des zones d’ombre que nul débat ne saurait ignorer. Lorsque certains accords politiques, conclus dans des contextes de crise, se retrouvent intégrés dans la loi fondamentale, le doute s’installe. Était-ce sagesse politique ou faiblesse stratégique ?
L’exemple souvent évoqué de l’accord de Lemera — symbole pour beaucoup d’un moment de bascule — revient comme une plaie mal cicatrisée dans la mémoire collective. On raconte qu’au nom d’un certain panafricanisme idéalisé, des dispositions auraient permis une présence étrangère prolongée sur le sol congolais. Vrai ou exagéré, ce récit alimente une perception : celle d’une classe politique d’hier parfois naïve, parfois dépassée, voire complice peut-être malgré elle des fragilisations de l’État.
À titre d’exemple, nombreux sont ceux qui se souviennent des années où, dans certaines régions de l’Est, la souveraineté nationale semblait s’effriter. Des populations entières vivaient sous une influence étrangère à peine voilée, pendant que Kinshasa peinait à affirmer son autorité. Dans ces circonstances, chaque ligne constitutionnelle, chaque accord signé, prenait une importance capitale — parfois sous-estimée. C’est encore le cas ce jour où sont couchées ces lignes.
Autre illustration : les débats autour de la nationalité, des terres ou de la décentralisation. Autant de sujets inscrits dans la Constitution ou dans des textes connexes, mais souvent contestés dans leur application. Là encore, le problème ne réside pas uniquement dans les mots, mais dans l’esprit qui les a façonnés et dans les intérêts qu’ils servent.
Dès lors, une interrogation s’impose avec gravité : peut-on sacraliser un texte dont certaines fondations restent discutables ? Et, à l’inverse, peut-on le modifier sans éveiller la crainte d’une dérive autoritaire ?
Le paradoxe est là, entier.

Ceux qui s’opposent farouchement à toute révision se présentent comme les gardiens de la démocratie. Mais leurs positions, parfois rigides, ignorent les imperfections d’un texte qu’ils défendent pourtant avec ferveur. À l’opposé, ceux qui plaident pour une réforme peinent à convaincre de la pureté de leurs intentions, tant le passé politique du pays a habitué les citoyens à la méfiance.
Entre les deux, le peuple observe, souvent désabusé, parfois inquiet. Il aspire moins à des querelles sémantiques qu’à des garanties concrètes : la paix, la stabilité, la justice sociale.
Ainsi, le débat sur la Constitution dépasse la simple question juridique. Il devient un miroir des fractures nationales, un révélateur des peurs et des espoirs d’un peuple longtemps éprouvé.
Et dans ce tumulte, une évidence s’impose : ce n’est pas seulement la Constitution qu’il faut interroger, mais la conscience de ceux qui la portent, la manipulent ou la défendent.
Car une loi, aussi parfaite soit-elle, ne vaut que par l’intégrité de ceux qui la font vivre.

ZADAIN KASONGO T.

AUTORITÉ ET LÉGITIMITÉ : LE MALENTENDU CONGOLAIS

On parle beaucoup, ces derniers temps, de l’autorité et de la légitimité du pouvoir en République démocratique du Congo. Les mots circulent, s’enflent, se contredisent parfois, comme s’il suffisait de les prononcer pour éclairer ce qu’il obscurcit davantage. À force d’être invoquées ensemble, ces deux notions finissent par se dissoudre l’une dans l’autre, au point que l’on ne sait plus très bien ce que l’on défend : un pouvoir établi ou un pouvoir reconnu.
Il faut pourtant les distinguer, non pour les opposer, mais pour comprendre ce qui les lie et ce qui les sépare. L’autorité est ce qui permet de gouverner : elle s’incarne dans des institutions, dans des décisions, dans la capacité d’imposer des règles communes. Elle est nécessaire, car aucune société ne peut subsister dans l’indétermination. Mais cette autorité, si elle veut durer autrement que par la contrainte, doit rencontrer autre chose qu’elle-même : l’assentiment, même fragile, de ceux sur qui elle s’exerce.
C’est là qu’intervient la légitimité. Elle ne se réduit ni à une émotion passagère ni à une tradition figée. Elle naît d’un double mouvement : enracinement dans une histoire commune et capacité à répondre aux exigences du présent. Elle suppose à la fois la mémoire et le renouvellement. Une légitimité qui ne serait que mémoire se transformerait en relique ; une légitimité sans mémoire ne serait qu’une improvisation sans profondeur.
Dans la situation congolaise, ce double mouvement apparaît souvent brisé. Le pouvoir en place de 2001 à 2018 tendait à confondre son existence avec sa justification : parce qu’il gouvernait sous la dictée du Rwanda, il se croyait fondé à gouverner. Or, l’autorité ne tire pas sa force de sa seule installation. Elle doit sans cesse se justifier, non devant des abstractions, mais devant un peuple dont les attentes se déplacent, se durcissent, parfois se désespèrent.
Mais il serait trop facile d’inverser le reproche sans précaution. La contestation, lorsqu’elle se réclame de la légitimité, n’échappe pas non plus à ses propres illusions. Une légitimité qui se réduirait au refus de l’autorité établie risquerait de se dissoudre dans l’impatience ou dans l’invocation permanente d’une justice sans prise sur le réel. Gouverner oblige l’autorité de décider, de trancher et parfois de déplaire.
C’est pourquoi le drame politique de la RDC de 2001 à 2018 ne tenait pas seulement à un excès d’autorité ou à un déficit de légitimité, mais à leur désajustement constant. Le pouvoir parlait le langage de la loi, souvent perçu comme lointain ou imposé ; le peuple invoquait la justice, souvent vécue comme une promesse toujours différée. Entre les deux, le dialogue se transformait en soupçon. Chacun doutait de la parole de l’autre, et ce doute minait silencieusement l’édifice commun infiltré par les Rwandais.
Aujourd’hui, après les élections de 2023, il ne suffit pas d’appeler à un « dialogue inclusif » comme on prononcerait une formule rituelle. Encore faut-il que ce dialogue ne soit pas un théâtre de la contestation. L’avenir politique du Congo se joue, non dans l’affirmation solitaire d’un pouvoir, ni dans la contestation sans horizon, mais dans cet effort patient, toujours recommencé, pour faire coïncider, autant que possible, la raison d’obéir à un pouvoir central et le droit de gouverner un pays immense dans la paix.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Qu’est-ce que le pouvoir aujourd’hui ?

Qu’est-ce donc que le pouvoir aujourd’hui, si l’on tourne le regard vers les États africains ? La question y prend une gravité particulière, comme si elle cessait d’être un exercice d’école pour devenir une expérience vécue, quotidienne, parfois douloureuse.
On aurait tort, là encore, de céder aux images faciles. Il existe, sur le continent, des pouvoirs que nul ne peut feindre d’ignorer : ils ont leurs palais, leurs cortèges, leurs discours répétés jusqu’à l’usure. Ils signent, ils décident, ils répriment lorsque cela leur paraît nécessaire. Le pouvoir y demeure, souvent, dans sa forme la plus classique verticale, incarnée, jalouse de ses prérogatives.
Mais s’en tenir à cette évidence serait ne rien comprendre.
Car autour de ces centres visibles gravite un autre pouvoir, moins spectaculaire, mais non moins réel. Il s’insinue dans les réseaux économiques, dans les dépendances financières, dans les médiations internationales. Il agit à travers les conditionnalités, les conseils intéressés, les expertises qui orientent sans jamais sembler contraindre. Ce pouvoir-là ne se proclame pas : il s’exerce avec une politesse qui n’exclut ni la fermeté ni l’efficacité.
Ainsi, le pouvoir, dans bien des États africains, ne se laisse pas réduire à une souveraineté pleine et entière. Il est traversé. Il est négocié. Il est parfois disputé entre des instances qui n’ont pas toutes le même visage, ni la même légitimité.

À cette complexité s’ajoute une autre, plus intérieure.
Le pouvoir ne réside pas seulement dans les institutions ou dans les influences extérieures. Il se loge aussi dans les habitudes, dans les fidélités, dans ces formes d’allégeance héritées ou reconstruites qu’elles soient ethniques, clientélistes ou sociales. Il ne s’impose pas toujours de l’extérieur : il se reproduit de l’intérieur, dans ces mécanismes discrets qui organisent la distribution des faveurs et des exclusions. Faut-il alors conclure que tout est joué ? Ce serait aller trop vite.

Car là où le pouvoir semble s’imposer sans partage, des lignes de fracture apparaissent. Elles ne prennent pas toujours la forme éclatante des révolutions que l’histoire affectionne. Elles passent par des contestations diffuses, par des jeunesses qui interrogent, par des voix qui refusent de se taire malgré les risques. Elles passent aussi par des usages inattendus des outils modernes non pour abolir le pouvoir, mais pour en déplacer les contours.
Il reste que la responsabilité, dans ce paysage, ne se laisse pas aisément désigner. Les dirigeants portent une part évidente de ce qui advient. Mais ils ne sont pas seuls. Les élites économiques, les partenaires extérieurs, les relais locaux, tous participent, à des degrés divers, à cette architecture du pouvoir. La dénonciation, si elle veut être juste, doit accepter cette complexité, au lieu de chercher un coupable unique qui dispenserait de penser le reste.
Et le citoyen, dira-t-on ? Il serait tentant d’en faire une victime pure. Ce serait encore une simplification. Car le pouvoir, même lorsqu’il contraint, trouve aussi des relais dans les accommodements ordinaires, dans les silences consentis, dans ces compromis que la nécessité impose mais que l’habitude finit par légitimer.
Rien de tout cela n’abolit la possibilité d’agir. Mais cette possibilité n’est ni absolue ni sans coût. Elle se fraie un chemin dans des conditions difficiles, inégales, parfois dangereuses. Elle exige plus que des proclamations : une lucidité sur les forces en présence, et une patience que l’histoire ne récompense pas toujours immédiatement.
Le pouvoir, dans les États africains d’aujourd’hui, n’est donc ni une simple survivance des formes anciennes, ni une énigme insaisissable. Il est une trame serrée, où se croisent l’autorité politique, les influences extérieures et les logiques sociales internes. Il contraint, il oriente, il s’adapte.
Mais il dépend encore, pour une part, de ce que l’on accepte de voir comme allant de soi.
Et peut-être est-ce là, en définitive, que commence toute transformation : dans ce moment fragile où l’évidence se trouble, où ce qui semblait immuable cesse, ne fût-ce qu’un instant, de s’imposer comme une fatalité

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

COMPLICITÉ INTERNATIONALE

Depuis la relance du procès de l’assassinat de Patrice Émery Lumumba, on parle de complicité internationale comme d’une faute, presque d’un égarement. Mais, à regarder de plus près ce qui se joue sur cette terre, il faut bien reconnaître que la faute a pris racine, qu’elle s’est faite système, qu’elle respire avec une régularité qui confine à l’ordre. Rien n’y est tout à fait caché, et pourtant rien n’y est pleinement avoué. Le monde sait et continue.
Depuis les temps anciens où l’État indépendant du Congo transformait la souffrance en richesse, jusqu’aux convulsions contemporaines des provinces de Nord-Kivu, de Sud-Kivu et de Ituri, une continuité s’impose à l’esprit, comme une ligne obscure que l’histoire n’aurait jamais vraiment interrompue. Les formes changent, les discours se raffinent, les indignations se multiplient, mais quelque chose demeure, une manière de consentement diffus, une économie du silence.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence, ni même l’avidité qu’attisent les richesses du sol.
C’est la manière dont ces réalités s’inscrivent dans un réseau de relations où chacun semble à la fois acteur et témoin, engagé et délié. Les États proclament leur attachement à la souveraineté congolaise, les institutions internationales multiplient les résolutions, et l’Organisation des Nations unies elle-même déploie ses mots avec une gravité que rien ne vient contredire, sinon les faits, obstinés, têtus, presque indifférents.
Il y a là une étrange coexistence. D’un côté, les principes : transparence, respect, coopération. De l’autre, une réalité qui semble s’organiser en marge de ces promesses, ou plutôt à l’abri d’elles. Car ces principes, si souvent invoqués, ne sont pas sans effet ; ils dessinent un horizon, ils maintiennent une exigence. Mais ils servent aussi, parfois, de voile discret, de langage commun qui permet au désordre de se dire sans se dénoncer.
Faut-il accuser ? Faut-il nommer ? On serait tenté de le faire, tant l’injustice paraît éclatante. Mais l’accusation, ici, se heurte à une difficulté plus profonde : elle devrait viser tout à la fois, et peut-être chacun. Car la complicité n’est pas seulement l’affaire de quelques volontés malveillantes ; elle se diffuse, elle s’insinue, elle devient presque une condition du fonctionnement général. Elle est dans les contrats que l’on signe, dans les silences que l’on accepte, dans les urgences que l’on hiérarchise.
Et pourtant, il subsiste, au cœur de cette nuit relative, une lumière que rien n’éteint tout à fait. Elle ne vient ni des chancelleries ni des discours officiels. Elle vient de plus bas, de plus loin peut-être; elle vient de cette attente obstinée des populations, de ce refus silencieux de considérer l’injustice comme une fatalité. Là se tient, fragile, mais tenace, une exigence de vérité qui déjoue les calculs.
La République démocratique du Congo n’est donc pas seulement un théâtre de crises. Elle est un miroir. Et dans ce miroir, ce n’est pas elle seule que le monde aperçoit, mais sa propre image, une image troublée, incertaine, où se mêlent la volonté d’être juste et la tentation persistante de détourner le regard.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

PRÉDATION SANS FIN

L’histoire de la RDC ne ressemble pas à une longue veine où circulent, à des rythmes différents, les mêmes forces de captation, les mêmes tentations de confiscation.
Sous le long règne de Mobutu Sese Seko, cette inclination prit un visage presque liturgique. Le pouvoir s’érigeait en centre absolu, distribuant les faveurs comme on administre des grâces. Autour de lui, un cercle s’épaississait, fait de fidélités intéressées, de silences consentis. L’État, peu à peu, se vidait de sa substance, comme une maison dont on aurait déplacé les meubles au profit d’un seul occupant invisible : la rente. Mais il serait trop simple de croire que tout commence et s’achève avec un homme ; il faudrait plutôt dire que ce système a trouvé là une forme accomplie, une sorte de perfection dans l’appropriation du bien commun.

Après la chute de ce régime, on aurait pu croire à une rupture. Mais les transitions politiques ne sont jamais ces lignes franches que dessinent les manuels. Elles sont traversées de continuités obscures. Dans les années qui suivirent, au cœur d’un pays meurtri par la guerre, d’autres formes de captation se mirent en place, plus diffuses, plus violentes aussi. Dans l’Est, des hommes en armes venus du Rwanda et des alliances précaires se disputaient non seulement le territoire, mais les richesses qui y dorment. L’État n’y était plus qu’un mot lointain, et les populations, les témoins impuissants d’un partage qui se faisait sans elles.
Il faut cependant se garder d’attribuer ces violences à une seule logique. Car, dans le même temps, une autre configuration se dessinait, plus silencieuse, plus technique, autour des ressources minières, notamment le cuivre et le cobalt. Ici, la prédation ne portait plus l’uniforme de la guerre, mais le costume feutré des bureaux et des contrats. Des intérêts privés, parfois en collusion avec des acteurs publics, s’organisaient autour de la valeur extraite du sol, transformant les richesses du pays en flux abstraits, en profits lointains. Les visages changeaient, mais la logique demeurait : capter, détourner, accumuler.

Plus tard encore, dans les replis de l’État et les marges de son autorité, se sont maintenus des réseaux hybrides, mêlant acteurs locaux, entrepreneurs, groupes armés et relais politiques. Là, la frontière entre le licite et l’illicite devient incertaine. La mine nourrit la milice, la milice sécurise la mine. Et la population, elle, regarde passer les richesses comme on regarde passer un train que l’on ne prendra jamais.
Aujourd’hui, le phénomène ne s’est pas évanoui ; il s’est transformé. Il s’est en quelque sorte modernisé, épousant les formes du droit, de la procédure, de la signature officielle. Mais la logique demeure reconnaissable : la tentation de capter les institutions, d’en orienter les décisions, d’en détourner les fruits au profit d’un cercle restreint. La prédation ne s’affiche plus toujours ; elle se dissimule parfois derrière les apparences de la légalité.
Faut-il pour autant opposer à cette réalité un idéal abstrait, une « gouvernance inclusive et responsable » comme une promesse suspendue au-dessus du réel ? Ce serait oublier que la justice, la transparence, l’équité ne sont jamais données d’avance. Elles ne sont pas des qualités naturelles du pouvoir, mais des constructions fragiles, le résultat de procédures, de contrôles, de résistances aussi. Elles exigent une vigilance constante, une capacité à regarder le pouvoir non pas comme une évidence, mais comme un lieu de tensions.
Car le pouvoir ne se réduit pas à ses institutions visibles. Il s’insinue dans les pratiques, il modèle les comportements, il façonne les attentes. Il produit des discours qui justifient ce qu’il fait et disqualifient ce qui lui résiste. Ce que l’on appelle « participation » peut alors devenir une mise en scène, et ce que l’on nomme « redistribution » peut masquer des déséquilibres persistants.

Ainsi, ce qui traverse ces différentes configurations n’est pas une série d’épisodes isolés, mais une même question, toujours recommencée : qui capte, qui décide, qui bénéficie ? Et, en face, qui subit, qui résiste, qui espère ?

Il ne s’agit donc pas de dresser un catalogue des prédations passées ni de céder à une indignation stérile. Il s’agit de comprendre que le pouvoir, en tout temps, porte en lui la possibilité de se refermer sur lui-même.
Et que seule une exigence constante, faite de lucidité et de responsabilité, peut tenter d’en contenir les dérives.

Car rien n’est jamais définitivement acquis. Ni la justice ni l’injustice. Seulement des équilibres précaires, que les hommes et les femmes, à chaque génération, sont appelés à défendre ou à trahir.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe .

L’écrivain congolais émergent face à l’ impératif de publier

Dans le paysage culturel de la République démocratique du Congo, la question de la publication s’impose aujourd’hui comme un impératif majeur pour les auteurs, à la fois comme condition d’existence littéraire et comme vecteur de reconnaissance intellectuelle. Pourtant, cet impératif se heurte à une réalité structurelle profondément fragile, marquée par l’insuffisance, voire l’absence, de mécanismes institutionnels capables de soutenir, encadrer et valoriser la production littéraire nationale. Cette situation révèle un paradoxe troublant : alors même que le pays regorge de talents et de voix singulières, capables de porter des récits puissants et de nourrir une pensée critique, les conditions de leur émergence et de leur diffusion demeurent précaires.

L’écrivain congolais évolue ainsi dans un espace où la création ne suffit pas à garantir l’existence publique de l’œuvre. Écrire, dans ce contexte, ne constitue que la première étape d’un parcours semé d’obstacles, où la publication devient un défi en soi. Le manque de maisons d’édition locales solides, l’absence de réseaux de distribution efficaces, la rareté des librairies et la faiblesse des infrastructures culturelles limitent considérablement la circulation du livre. À cela s’ajoute une carence notable en institutions de légitimation — telles que les prix littéraires, les académies ou les grandes manifestations culturelles — qui, ailleurs, jouent un rôle déterminant dans la reconnaissance des auteurs et la structuration du champ littéraire.

Ce déficit structurel ne relève pas uniquement d’un manque de moyens, mais interroge plus largement la place accordée à la culture et au savoir dans les politiques publiques. Car en l’absence d’un engagement fort de l’État, le livre reste relégué à la marge, perçu comme un bien secondaire plutôt que comme un outil fondamental de construction sociale et intellectuelle. Or, la littérature ne se limite pas à une activité esthétique ; elle constitue un espace de réflexion, de mémoire et de contestation, capable d’accompagner les transformations d’une société et d’en éclairer les contradictions.
Dans ce contexte contraignant, de nombreux auteurs congolais, en particulier les plus jeunes, se trouvent confrontés à une alternative difficile : renoncer à publier ou se tourner vers des structures éditoriales étrangères. Les maisons d’édition européennes apparaissent alors comme des recours presque naturels, offrant des opportunités de publication plus accessibles et, parfois, moins coûteuses. Si cette ouverture permet à certaines œuvres de voir le jour et d’atteindre un public élargi, elle n’est pas sans conséquences. Elle participe, en effet, à une forme de délocalisation de la production intellectuelle, où les œuvres congolaises sont pensées, éditées et diffusées hors de leur espace d’origine.
Ce déplacement pose la question cruciale de la souveraineté culturelle. Peut-on véritablement parler d’une littérature nationale lorsque ses circuits de production et de reconnaissance échappent en grande partie au territoire qui la porte ? En externalisant ainsi la chaîne du livre, le pays se prive non seulement d’un levier économique, mais aussi d’un outil stratégique de construction identitaire. Car publier localement, c’est aussi inscrire l’œuvre dans un dialogue direct avec son public, nourrir un imaginaire collectif et participer à la dynamique interne de la pensée.
Face à cet état de fait, la responsabilité de l’État apparaît non seulement engagée, mais incontournable. Il ne s’agit pas simplement d’apporter un soutien ponctuel aux auteurs, mais de penser et de mettre en œuvre une politique culturelle cohérente, capable de structurer durablement le secteur du livre. Cela implique la création de cadres institutionnels solides : encourager l’émergence de maisons d’édition locales viables, soutenir financièrement la publication, développer des réseaux de distribution accessibles, et instaurer des prix littéraires nationaux susceptibles de conférer une véritable reconnaissance aux œuvres.
Mais au-delà des dispositifs matériels, c’est toute une vision qu’il convient de réaffirmer : celle d’un État qui reconnaît dans la littérature un instrument essentiel de développement. Car encourager la publication, ce n’est pas seulement permettre aux auteurs d’exister ; c’est favoriser l’émergence d’une pensée critique, stimuler le débat public et ouvrir des espaces de dialogue sur les enjeux contemporains. C’est aussi investir dans la formation des citoyens, en facilitant l’accès au livre et en promouvant la lecture dès le plus jeune âge.
Dans cette perspective, la mise en place de structures de diffusion du savoir devient une priorité absolue. Bibliothèques, centres culturels, plateformes numériques, salons du livre : autant d’outils indispensables pour assurer la circulation des œuvres et leur appropriation par le public. Sans ces relais, la production littéraire risque de rester confinée, privée de l’écho nécessaire à son impact.
Reconnaître le travail de l’auteur congolais, c’est donc aller au-delà d’une simple valorisation symbolique. C’est lui garantir des conditions concrètes d’existence, lui offrir des perspectives de publication, et inscrire son œuvre dans un espace de visibilité et de légitimité. C’est également affirmer que la création intellectuelle a une valeur, qu’elle mérite d’être soutenue et protégée, notamment à travers des cadres juridiques adaptés en matière de droits d’auteur.
En définitive, la situation actuelle des auteurs congolais face à l’impératif de publier met en lumière une urgence : celle de repenser en profondeur les fondements du secteur du livre en République démocratique du Congo. Il ne s’agit pas seulement de combler des manques, mais de construire une véritable politique de la culture, capable de porter une ambition collective. Car un pays qui néglige ses auteurs se prive d’une part essentielle de sa voix. À l’inverse, un pays qui les soutient et les valorise se donne les moyens de penser son présent, d’interroger son passé et d’imaginer son avenir.

Landry Kituba,

Écrivain congolais et initiateur du fertilisme

PAROLES DANGEREUSES SILENCE COUPABLE

Il s’était imposé comme une énigme.
Non pas par profondeur, mais par défaut.
Un silence entretenu, cultivé, presque érigé en méthode de gouvernement.
Pendant dix-huit longues années, Joseph Kabila n’a pas parlé à la nation.
Il l’a tenue à distance.
Il l’a enfermée dans une relation à sens unique : obéir sans comprendre, subir sans entendre.
Ce n’était pas du silence.
C’était une confiscation.
Confiscation de la parole publique.
Confiscation du débat.
Confiscation de la vérité.
Un pays entier suspendu aux lèvres d’un homme qui ne parlait pas.
Et aujourd’hui, cet homme parle.
Il parle enfin.
Mais pour dire quoi ?
Des leçons.
Oui, des leçons.
Comme si dix-huit années de règne pouvaient être effacées par quelques phrases bien placées devant une presse choisie, docile, familière.
Comme si l’histoire pouvait être réécrite à coups d’interview soigneusement calibrée.
L’homme du silence devient soudain pédagogue.
Le maître des zones d’ombre se découvre une passion pour la transparence.
L’ancien détenteur d’un pouvoir opaque prétend aujourd’hui éclairer la République. Il trouve même qu’il y a une dictature. Ah !!!
C’est une insulte à la mémoire collective.
Car la mémoire, elle, est têtue.
Elle refuse les maquillages tardifs.
Elle résiste aux reconstructions opportunistes.
Elle se souvient d’un pouvoir fermé, verrouillé, inaccessible.
Elle se souvient d’un président invisible, retranché derrière des murs politiques et des silences calculés.
Elle se souvient d’un pays gouverné sans dialogue, sans pédagogie, sans responsabilité assumée. Elle se souvient d’un président sur la moto roulant à vive allure sans s’arrêter ni pour causer, ni pour saluer.
Et voilà que cet héritage devient, par miracle, une tribune morale ?
Non.
Il y a là une tentative grossière de renversement des rôles.
Une opération de blanchiment politique.
Une stratégie de repositionnement.
Mais le plus grave n’est pas là.
Le plus grave tient en un mot.
Un seul.
« Soudanisation. »
Un mot lourd.
Un mot dangereux.
Un mot irresponsable.
Car évoquer la partition d’un État, à l’image du Soudan, ce n’est pas faire une analyse géopolitique.
C’est introduire dans le débat national l’idée même de la fracture.
C’est banaliser l’hypothèse de la dislocation.
C’est, en filigrane, préparer les esprits à l’inacceptable.
Et cela, venant d’un ancien chef d’État, n’est pas une maladresse.
C’est un acte politique.
Dans une République démocratique du Congo meurtrie, fragile, traversée de tensions historiques et régionales, jouer avec ce type de vocabulaire revient à manipuler des explosifs en pleine foule.
On ne prononce pas ce mot par hasard.
On ne convoque pas ce spectre sans intention.
Alors la question doit être posée, clairement, sans détour :
Que cherche-t-il ?
À alerter ?
Ou à menacer ?
À prévenir ?
Ou à préparer ?
Car derrière cette rhétorique, se dessine une ligne dangereuse : celle d’un homme qui, après avoir exercé le pouvoir dans le silence, tente de revenir dans le bruit — quitte à fracturer ce qu’il prétend analyser.
Et pendant ce temps, que fait la justice ?
Rien.
Silence.
Un silence gênant.
Un silence incompréhensible.
Un silence coupable.
Car enfin, comment comprendre qu’un ancien président, déjà condamné par la justice de son propre pays, puisse publiquement évoquer des scénarios de désintégration nationale sans être immédiatement appelé à s’expliquer ?
Quelle République tolère cela ?
Quelle autorité accepte qu’on joue ainsi avec son intégrité territoriale ?
Quel État se respecte en laissant de tels propos flotter sans réponse ?
Ce silence institutionnel est une faute.
Il envoie un message clair : certains peuvent tout dire, tout suggérer, tout agiter — sans jamais rendre de comptes.
Et cela est peut-être plus dangereux encore que les mots eux-mêmes.
Car un pays ne se détruit pas seulement par les armes.
Il se détruit aussi par les idées qu’on laisse circuler impunément.
Ainsi donc, le muet a parlé.
Mais sa parole n’est ni un éclairage, ni une confession, ni une contribution au débat démocratique.
C’est une provocation.
Une provocation à la mémoire.
Une provocation à l’intelligence collective.
Une provocation à la stabilité nationale.
Et face à cela, une exigence s’impose :
Répondre.
Non pas par le silence.
Non pas par l’oubli.
Mais par la vérité, par la justice, par la fermeté.
Car une nation ne peut pas se permettre d’être fragile face à ceux qui jouent avec ses fissures.
Le muet a parlé.
Il est temps que la République, elle, ne se taise plus.

ZADAIN KASONGO T.

LE SILENCE QUI ACCUSAIT

Il s’était fait silence.
Un silence épais, presque minéral.
Un silence de pierre, posé au sommet de l’État comme une énigme que nul n’osait fissurer.
Pendant dix-huit ans, Joseph Kabila n’a pas parlé au peuple
— il l’a traversé.
Comme une ombre traverse un mur sans jamais s’y attarder.
Le pouvoir, entre ses mains, n’était pas une parole, mais une absence.
Une distance.
Un retrait.
On gouvernait sans expliquer.
On décidait sans répondre.
On régnait sans se raconter.
Et le peuple, lui, s’habituait.
À deviner.
À interpréter.
À survivre entre les silences.
Dans les marchés de Kinshasa, dans les salons feutrés des diplomaties étrangères, une même question flottait, tenace :
le président parlait-il… ou se taisait-il pour ne pas être entendu ?
On lui a prêté des excuses. Toujours.
On a invoqué les langues, les origines, les circonstances.
On a tenté d’humaniser le mutisme, de lui donner une logique, presque une noblesse.
Mais le silence, à ce niveau-là, n’est jamais innocent.
Il est stratégie.
Ou aveu.
Et puis un jour, sans prévenir, le silence s’est brisé.
Non pas comme un murmure qui naît,
mais comme une digue qui cède.
Le muet a parlé.
Et avec lui, ce ne sont pas des vérités qui ont surgi,
mais des fractures.
Car voici que l’homme des non-dits se découvre une voix.
Et quelle voix.
Une voix qui juge.
Une voix qui accuse.
Une voix qui enseigne.
L’ancien gardien du silence devient professeur de gouvernance.
L’architecte des zones d’ombre distribue désormais des leçons de lumière.
Il parle de ce qu’il n’a pas fait.
Il prêche ce qu’il n’a pas incarné.
Et dans ce renversement presque indécent, il y a quelque chose de profondément troublant — comme un incendiaire venu donner des conseils aux pompiers.
La mémoire, elle, ne se tait pas.
Elle se souvient des années sans réponses.
Des crises sans explications.
Des douleurs sans voix.
Elle se souvient de CHEBEYA, Thérèse KAPANGALA, Rossi MUKENDI, Armand TUNGULU, Bundu dia Kongo,Eric BOKOLO,8 membres de l’UDPS tués,assassinés pour ne citer que ceux là….
Elle se souvient que le pouvoir, lorsqu’il refuse la parole, finit toujours par produire du bruit — un bruit sourd, celui de la frustration, celui de l’injustice, celui d’un peuple tenu à distance de sa propre histoire.
Et aujourd’hui, ce bruit prend forme dans un mot.
Un seul mot.
« Soudanisation. »
Un mot qui claque comme une menace.
Un mot qui saigne.
Un mot qui divise avant même d’être compris.
Car derrière ce terme se cache l’image tragique d’un pays brisé, à l’image du Soudan, amputé de lui-même, déchiré jusqu’à l’irréparable.
Prononcer ce mot, ce n’est pas analyser.
Ce n’est pas prévenir.
C’est suggérer.
C’est ouvrir une porte que l’histoire avait juré de garder fermée.
Dans la République démocratique du Congo, où chaque province porte ses blessures, où chaque frontière intérieure est une cicatrice, évoquer la partition, même à demi-mot, revient à jouer avec les lignes de faille d’une terre déjà tremblante.
Et celui qui parle le sait.
Il sait le poids des mots.
Il sait la portée des symboles.
Il sait que certaines paroles ne sont jamais neutres.
Alors pourquoi ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ainsi ?
Pourquoi avec cette insistance presque calculée ?
Est-ce l’aveu d’un échec ?
La tentation d’un retour par le chaos ?
Ou le dernier langage d’un pouvoir qui refuse de mourir en silence ?
Face à cela, la justice se tait.
Le procureur observe.
Les institutions hésitent.
Un autre silence.
Mais celui-ci n’a rien de majestueux.
Il est lourd.
Gêné.
Presque complice.
Car lorsqu’un ancien chef d’État évoque, même implicitement, l’éclatement de la nation, il ne parle pas seulement en homme libre.
Il parle en dépositaire d’un passé, en porteur d’une responsabilité que le temps n’efface pas.
Et pourtant, rien.
Pas d’interpellation.
Pas de clarification.
Pas de limite.
Comme si certains mots pouvaient être dits sans conséquence.
Comme si l’histoire pouvait être provoquée sans répondre.
Ainsi donc, le muet a parlé.
Mais sa parole n’a pas éclairé.
Elle a obscurci.
Elle n’a pas rassemblé.
Elle a fissuré.
Elle n’a pas réparé.
Elle a ravivé.
Et l’on en vient à cette pensée troublante, presque amère :
Peut-être que son silence n’était pas une absence.
Peut-être était-il une protection.
Non pas pour le peuple.
Mais pour lui-même.
Car il est des silences qui cachent le vide.
Et des paroles qui le révèlent.

ZADAIN KASONGO T.

VIVEMENT LE RECENSEMENT

La République démocratique du Congo avance sans se compter. Elle avance, mais à tâtons, comme un vieil homme qui aurait perdu la mémoire de son propre âge et de ses propres forces. Aucun recensement n’a mesuré le souffle de ses enfants, le nombre de ses vieillards, la fatigue de ses terres et la densité de ses villes. L’État, si vaste et si dense qu’il en paraît invincible, demeure pourtant aveugle sur ce qui est essentiel : la vie de ceux qu’il prétend gouverner.

Et l’on comprend alors combien cette absence de mesure pèse sur tout ce qui devrait naître de la connaissance. Les écoles surgissent là où elles ne sont pas attendues, les hôpitaux restent muets dans les régions oubliées. Les routes se dressent, mais ne relient pas toujours les hommes et les femmes qui en ont le plus besoin. Les chiffres, qui devraient guider la main du pouvoir, se perdent dans la vague, ils constituent des conjectures, des promesses inachevées. La science même de la gouvernance s’épuise, faute de pouvoir s’appuyer sur la vérité des nombres.

Mais le recensement n’est pas seulement un instrument administratif. Il est une question de légitimité et de pouvoir. Sans lui, la représentation politique se fragilise, les rivalités s’exacerbent. Chaque région, chaque clan, chaque chef peut revendiquer une importance qu’aucune statistique ne confirme. L’État apparaît alors incomplet, souverain en apparence, mais incapable de saisir pleinement l’ampleur de sa propre population.

Et il y a la sécurité, cette autre dimension de l’ombre. Sans recensement, l’identification des citoyens reste approximative, la gestion des déplacements et des crises devient un jeu d’ombres et de conjectures. Les famines, les épidémies, les migrations soudaines prennent l’État au dépourvu, et ses réponses sont souvent tardives, hésitantes, comme celles d’un père qui ne connaît pas tous ses enfants.

Pour la population, l’absence de recensement est un silence officiel qui la rend invisible. Elle existe, certes, mais l’État ne la reconnaît pas entièrement, et cette non-reconnaissance nourrit la défiance et la méfiance. Certaines régions sont mieux considérées que d’autres, et dans ce déséquilibre naît la fracture silencieuse de la nation.

Reprendre le recensement, alors, ne serait pas seulement une opération statistique. Ce serait un acte de souveraineté retrouvée, une manière pour le pays de se mesurer à lui-même, de se nommer dans toute sa réalité. Ce serait donner aux chiffres la force de la mémoire, et à l’État la capacité de gouverner non par conjecture, mais par la connaissance exacte de ceux qu’il tient sous sa garde.

Et dans ce pays immense, le recensement pourrait enfin devenir ce miroir que l’État n’a jamais osé se tendre, révélant les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards, et la vie entière qui palpite sous son regard absent depuis trop longtemps.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ESCLAVAGE ET RÉPARATION

L’histoire de l’esclavage et de la traite négrière ne s’est pas retirée dans le silence des siècles ; elle persiste comme une rumeur profonde, une mémoire souterraine qui continue de travailler les sociétés africaines et leurs diasporas. Du XVe au XIXe siècle, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent arrachés au continent, embarqués de force dans ce que l’on a nommé la traite transatlantique, mais aussi dans les circuits orientaux et internes. Cet arrachement ne fut pas seulement démographique ; il fut également symbolique, culturel, politique. Il désorganisa des sociétés entières, rompit des continuités, fragilisa des structures déjà soumises à de multiples tensions.

On évoque volontiers les chaînes visibles, les cales des navires, les marchés d’esclaves. Mais l’essentiel, peut-être, réside dans ce qui ne se voit plus : les effets différés, les fractures silencieuses. La traite a installé des logiques de méfiance, parfois de rivalité, entre des groupes autrefois liés par des alliances plus souples. Elle a aussi favorisé, dans certains cas, l’émergence d’élites locales intermédiaires dont le pouvoir reposait sur la capture et la vente d’autres Africains. Cette histoire complexe interdit les simplifications : elle ne se laisse pas enfermer dans une opposition univoque entre bourreaux et victimes.

Au XXIe siècle, les conséquences de cet héritage se lisent d’abord dans la place que l’Afrique occupe dans le monde. Le continent, riche de ressources humaines et naturelles, demeure souvent inscrit dans des rapports économiques asymétriques. Ce déséquilibre ne peut être compris sans un retour à la longue durée : la traite négrière, suivie de la colonisation, a contribué à intégrer l’Afrique dans l’économie mondiale comme une périphérie exploitée plutôt que comme un centre décisionnel.

Mais les effets sont aussi intérieurs. Dans certaines sociétés, la mémoire de l’esclavage n’est pas entièrement apaisée. Des hiérarchies héritées subsistent, parfois implicites, parfois explicites, où les descendants d’esclaves continuent de subir des formes de marginalisation. L’esclavage n’appartient pas à un passé révolu, il survit ainsi sous des formes sociales diffuses, comme une cicatrice qui ne s’est jamais complètement refermée.

Il serait pourtant réducteur de ne voir dans cet héritage que des entraves. Car la mémoire de la traite a aussi nourri des résistances, des luttes, des créations. Dans les diasporas, notamment aux Amériques, elle a donné naissance à des cultures nouvelles, à des formes d’expression qui témoignent d’une capacité remarquable à transformer la douleur en puissance symbolique. Sur le continent africain, elle alimente aujourd’hui des réflexions sur l’identité, la dignité, la souveraineté.

C’est dans ce contexte qu’un fait récent vient réactiver, avec force, la question du passé dans le présent : en ce mois de mars 2026, l’Organisation des Nations unies a adopté une résolution déclarant l’esclavage comme le plus grand crime contre l’humanité et appelant à des réparations à la charge des anciens négriers. Ce geste, à la fois symbolique et politique, ne clôt pas l’histoire ; il la rouvre. Il pose, à l’échelle mondiale, une question longtemps tenue en lisière : celle de la justice différée.

Car que signifie réparer l’irréparable ? Peut-on compenser des siècles de dépossession, de souffrance, de vies brisées ? Certains y voient une exigence morale minimale, une reconnaissance nécessaire pour restaurer une part de dignité historique. D’autres redoutent une simplification du passé ou une instrumentalisation politique de la mémoire. Mais, au-delà des positions, cette résolution a le mérite de déplacer le regard : elle rappelle que l’histoire de la traite n’est pas seulement une affaire de mémoire, mais aussi de responsabilité.

Cependant, le XXIe siècle pose une question plus troublante encore : celle des formes contemporaines de servitude. Trafic d’êtres humains, travail forcé, exploitation des migrants, autant de réalités qui rappellent, sous d’autres visages, les logiques anciennes de captation des corps. Ces phénomènes ne sont pas des répétitions mécaniques du passé, mais ils en portent l’ombre, comme si certaines structures de domination n’avaient jamais totalement disparu.

Faut-il alors parler de continuité ? Ou plutôt d’une réinvention permanente des rapports de domination, où l’histoire de la traite fournit un arrière-plan, un réservoir de pratiques et de représentations ? La réponse ne saurait être simple. Elle exige de tenir ensemble la mémoire et le présent, la dénonciation et l’analyse.

Car ce qui est en jeu dépasse la seule histoire africaine. La traite négrière a contribué à façonner le monde moderne dans son ensemble : ses économies, ses hiérarchies, ses imaginaires. En ce sens, ses conséquences au XXIe siècle ne concernent pas seulement les Africains, mais l’humanité tout entière.

Reste alors une exigence : ne pas laisser cette histoire se figer en commémoration. La comprendre, c’est interroger les formes actuelles du pouvoir, de la richesse et de l’inégalité. C’est refuser que les mécanismes qui ont rendu possible la traite, la déshumanisation, la marchandisation des vies, l’indifférence organisée, continuent de se reproduire sous d’autres noms.

Car l’histoire n’est jamais close. Elle demeure une question adressée au présent : que faisons-nous, aujourd’hui, de ce qui nous a été légué ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.