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LANGUE MATERNELLE !

Le 21 février, l’UNESCO en a fait, en 1999, la Journée internationale de la langue maternelle passe ailleurs comme une date pieuse, bonne à fleurir les discours officiels. Mais en République démocratique du Congo, ce jour devrait peser plus lourd qu’un symbole. Il touche à cette plaie discrète dont on parle peu et qui pourtant saigne dans chaque salle de classe : la langue.

On feint d’ignorer le drame ordinaire. L’enfant arrive à l’école avec la langue de sa mère, celle qui a bercé ses peurs et nommé ses premières joies. Il entre dans la classe ; on lui retire cette langue comme on ôte un vêtement familier. On lui en tend une autre, le français, langue d’autorité, langue d’examen, langue de promotion sociale. Et l’on s’étonne qu’il trébuche. L’échec scolaire n’est pas seulement affaire de programmes mal conçus ou de bancs trop étroits ; il est souvent cette solitude d’un enfant à qui l’on demande de penser dans une langue qu’il ne possède pas encore.
Faut-il pour autant dresser un réquisitoire contre le français ? Ce serait trop simple, et les causes simples sont souvent les plus commodes. Le français, dans ce pays de deux cents langues et davantage, joue le rôle d’arbitre. Il n’est la propriété d’aucune ethnie. Il permet à des provinces lointaines de se parler sans se soupçonner. Il ouvre des portes que nul responsable sérieux ne songerait à refermer : celles de l’université, de l’administration, du monde extérieur.
Mais voilà : ce qui devait unir distingue. Ce qui devait servir devient épreuve. Le français, mal enseigné, distribué inégalement, devient un instrument de sélection sociale. Les enfants des familles favorisées le respirent dès le berceau ; les autres l’affrontent comme une montagne. Ainsi s’installe, sous couvert d’unité nationale, une inégalité plus profonde.

On dira que les maux de l’école congolaise ne tiennent pas qu’à la langue. Certes. Il y a la pauvreté, les classes surchargées, les maîtres insuffisamment formés, les manuels absents. Mais la langue demeure le seuil. Si le seuil est trop haut, beaucoup restent dehors. Si l’on refuse de voir cette évidence, on ajoute à la misère matérielle une misère symbolique.
Il ne s’agit donc ni d’exiler le français ni de sacraliser les langues nationales. Il s’agit d’un ordre plus humble et plus exigeant : commencer par ce que l’enfant connaît, puis l’emmener vers ce qu’il ignore. Que la langue maternelle soit la racine, et le français la branche qui porte vers le large. Qu’on n’arrache pas la racine au nom de la branche ni qu’on coupe la branche au nom de la racine.
La question n’est pas de savoir quelle langue régnera, mais de savoir si l’école sera un lieu d’humiliation ou de croissance. Une nation qui méprise les langues de ses mères s’étonne ensuite que ses enfants doutent d’eux-mêmes. Une nation qui renonce à la langue commune s’expose à d’autres fractures. Entre ces deux périls, il existe une voie plus difficile : celle d’une coopération patiente des langues.
Le 21 février ne devrait donc pas être une fête décorative. Il devrait être un temps d’examen de conscience. Car derrière la querelle des langues se cache une question plus grave : voulons-nous une école qui trie ou une école qui élève ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LITTÉRATURE

LES BRASIERS DE L’ESPOIR

Il s’agit d’un roman publié en 2025 aux éditions universitaires européennes par Landry Kituba. Le roman déploie dix chapitres sur environ 120 pages. L’œuvre s’inscrit dans la tradition des récits explorant, par la fiction, la destinée politique des sociétés contemporaines. En prenant pour cadre la République de Ngiebe, espace imaginaire construit sur des repères historiques et culturels reconnaissables, l’auteur élabore un laboratoire symbolique où se lisent les tensions structurelles propres à de nombreux États postcoloniaux : promesses d’émancipation, personnalisation du pouvoir, essoufflement des idéaux fondateurs et résistances diffuses du corps social.


La démarche confère au texte une portée analytique qui dépasse le simple récit pour interroger la sociologie politique et morale.
Dès les premières pages, la narration met en scène un président charismatique déchu, incarnation des enthousiasmes originels et de leur retournement tragique. Autour de ce personnage se déploie une fresque générationnelle où chaque époque croit inaugurer un temps nouveau tout en reproduisant, sous des formes renouvelées, les mêmes logiques de domination. Les réformes factices ne sont pas seulement des épisodes dramatiques ; elles deviennent des instruments d’observation révélant la grammaire cachée d’un pouvoir soucieux de se maintenir plutôt que de transformer. Le roman invite ainsi à distinguer la modernisation proclamée et la modernité réelle.

La richesse de l’ouvrage tient à la pluralité des points de vue : un étudiant idéaliste, une ministre désabusée, une poétesse populaire et un philosophe de quartier composent un quatuor de consciences critiques. Leurs trajectoires croisées illustrent différentes manières d’habiter la cité : engagement candide, participation contrainte, parole artistique subversive, sagesse quotidienne. Par ce dialogue, l’auteur restitue la complexité des rapports entre l’État et la société civile, question centrale des recherches contemporaines sur la gouvernance et la participation citoyenne.


Sur le plan formel, le texte adopte une architecture narrative proche de celle des études de cas : les destins individuels fonctionnent comme autant de dossiers documentaires, articulés à des événements collectifs contextualisés. Cette construction rigoureuse produit un effet de vraisemblance, autorisant une lecture comparatiste : Ngiebe devient un miroir de réalités multiples en Afrique et au-delà. La fiction devient ainsi un moyen d’intelligibilité du réel social.


Le roman ne cède jamais au pessimisme absolu. Les brasiers évoqués par le titre renvoient à ces foyers persistants de dignité et de créativité par lesquels le peuple de Ngiebe continue d’espérer. L’espoir n’y apparaît pas comme naïf, mais comme une énergie fragile et discontinue, comparable à la résilience communautaire décrite par certains théoriciens.
Cette vision dialectique, où la désillusion nourrit de nouvelles attentes, rejoint les approches qui considèrent la crise comme moment potentiel de refondation.


L’œuvre aborde également des problématiques éthiques actuelles : responsabilité des intellectuels, solitude des décideurs publics, pouvoir libérateur de la poésie, légitimité de la contestation ordinaire. Autant de thèmes qui résonnent avec les débats sur le rôle des savoirs dans l’espace public. Les Brasiers de l’espoir constituent ainsi une contribution précieuse à la réflexion sur la citoyenneté et sur la possibilité d’une politique réconciliée avec la vérité.


Enfin, par son style accessible mais exigeant, le roman offre un support pertinent pour l’enseignement de la littérature engagée. Il démontre que la création romanesque peut dialoguer avec l’écriture analytique sans perdre sa force émotionnelle. Le lecteur y découvre une double aventure : goûter la beauté du récit et exercer un regard critique sur le monde qu’il décrit.


Ainsi compris, Les Brasiers de l’espoir apparaît comme une œuvre-frontière où se rencontrent esthétique et savoir, mémoire collective et invention, critique des institutions et foi dans l’homme ordinaire. En refermant le livre, on emporte avec soi des questions et un désir renouvelé de comprendre pour mieux transformer, marque des textes capables d’éclairer l’esprit tout en attisant les brasiers intérieurs de l’espérance.

François Nkokina Lenda Lembo

MOT DU JOUR : ACCAPAREMENT

La collusion entre le pouvoir politique et les intérêts privés n’est jamais un simple hasard : elle s’installe comme une ombre discrète mais persistante sur le tissu même de la gouvernance. Les fonctions destinées au service du collectif se trouvent détournées pour servir quelques mains avides, et l’espace public se confond avec l’espace privé, jusqu’à ce que la distinction elle-même semble une illusion. Il arrive que l’on découvre un ministre utilisant une société écran pour détourner des fonds publics, et derrière ce geste se profile un mécanisme subtil et systémique : l’État capturé par un cercle étroit, l’instrumentalisation du pouvoir comme une monnaie d’enrichissement personnel.
À l’opposé, il y a ce que l’on pourrait nommer un altruisme économique, un engagement tourné vers le bien commun, où la transparence, la solidarité et le service deviennent plus que des mots : ils incarnent la finalité même des institutions. Mais il ne s’agit pas de dresser un simple tableau de l’honnêteté contre la corruption. Il s’agit d’interroger la manière dont, à chaque époque, un régime de vérité distingue l’usage légitime du pouvoir de son détournement, et comment, sous cette règle, se tracent les contours du « service public » et du « service privé ». Chaque époque invente ses critères, ses procédures, ses garde-fous, et chaque citoyen apprend, souvent sans le savoir, à mesurer le pouvoir à l’aune de ces frontières mouvantes.

La confusion entre l’intérêt individuel et l’exercice du pouvoir n’est pas qu’un défaut moral : elle s’inscrit dans le fonctionnement même des institutions. Depuis Aristote, la politique se veut orientée vers la communauté, tandis que l’oligarchie, dénoncée, en apparaît comme la perversion.
Mais ce partage n’est jamais universel ; il est un dispositif de régulation, un artifice par lequel on distingue le gouvernant légitime de l’illégitime. Kant, avec son impératif catégorique, inscrit dans l’éthique politique le refus de traiter l’autre comme un simple instrument. Mais au-delà de la morale, c’est bien la constitution d’une rationalité gouvernementale qui se joue, où l’État organise la conduite des hommes et des femmes selon un principe que l’on voudrait universel.

Dire qu’il faut séparer l’économie et la politique, c’est déjà reconnaître qu’elles s’entrelacent, que l’une ne saurait exister sans l’autre. L’économie n’est jamais neutre : elle gouverne autant qu’elle distribue, elle hiérarchise autant qu’elle organise. Le problème n’est pas de tracer une frontière, mais de réguler, de définir les mécanismes, les savoirs, les procédures qui autorisent ou interdisent la circulation entre ces sphères. Des philosophes ont considéré l’intérêt individuel comme moteur de l’ordre social, mais le bien commun n’a pas disparu : il se déplace, il devient un effet secondaire de la poursuite des intérêts privés, et l’équilibre naît des mécanismes de marché encadrés par des institutions.

Le bien commun n’est jamais donné une fois pour toutes. Ce nom même est le lieu d’une lutte, d’une discorde silencieuse où chaque groupe tente d’imposer sa vision et d’en faire un instrument de légitimation. La critique de la collusion dépasse donc la simple morale. Elle nous rappelle que la politique est traversée par une tension constante, celle de rendre compatibles des intérêts individuels et collectifs sans que l’un ne s’impose au détriment de l’autre.

La transparence et l’honnêteté économiques ne sont pas de simples vertus : elles sont les régulateurs fragiles d’un équilibre instable, destinées à préserver la finalité que les institutions se donnent à elles-mêmes. Il ne s’agit pas de supprimer les intérêts particuliers, ni de prétendre ériger un bien commun absolu, mais de comprendre comment, à travers la complexité des dispositifs juridiques, économiques et éthiques, se fabrique cet équilibre précaire qui rend possible une vie collective.
Et c’est peut-être là, dans cette fragile orchestration, que se mesure la véritable gouvernabilité d’une société.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LES INFILTRÉS

Depuis plus de trente ans, la République démocratique du Congo ploie sous un poids invisible et pourtant tangible. Il ne s’agit pas seulement des armes et des combats, visibles et bruyants, mais d’une violence silencieuse, tapis dans l’ombre des complicités. Des hommes, des femmes, parfois nos voisins, nos amis, ont servi de relais à une entreprise de déstabilisation. Par intérêt, par peur ou par calcul, ils ont trahi ce qui leur était confié, et la trahison, on le sait, laisse toujours des cicatrices plus profondes que la chair blessée.
Lorsque la justice tente d’entrer en scène, l’espoir surgit un instant. Puis il s’éteint. Les dossiers s’enlisent, les prisonniers attendent dans le vide de détentions interminables, et certains disparaissent comme engloutis par la complicité du pouvoir ou la négligence des hommes et des femmes. L’impunité devient mécanique, et le crime politique semble bénéficier d’une protection muette, tandis que les victimes demeurent captives de la mémoire et de la douleur.
Derrière les chiffres vertigineux — millions de morts, centaines de milliers d’orphelins, veuves abandonnées — se cachent des existences brisées. Ce peuple endeuillé ne réclame pas la vengeance ; il demande seulement la reconnaissance et la justice, un peu de lumière dans l’obscurité où il survit.

Le phénomène des infiltrés n’est pas propre au Congo. Depuis l’Antiquité, les sociétés redoutent ces figures ambiguës, invisibles en apparence mais capables de tout dévaster. L’infiltré peut être l’espion, le saboteur, le collaborateur volontaire ou celui qui, par opportunisme, prête ses talents à l’ennemi.

Et chaque époque a inventé ses méthodes pour les neutraliser : dans l’Allemagne nazie, la Gestapo transformait l’arrestation en torture silencieuse et en camp de mort ; en Union soviétique, le NKVD suspendait les protections juridiques au nom de la survie de l’État ; dans le Japon impérial, en Argentine, au Vietnam, l’infiltré devenait une menace à éradiquer, souvent par des moyens extrajudiciaires. L’arrestation n’était jamais un acte de justice : c’était un instrument de peur, un message aux vivants.

En RDC, l’État hésite. Faut-il juger l’infiltré comme un citoyen dévoyé et risquer de banaliser ses crimes, ou comme un ennemi en temps de guerre, sans risquer de créer un régime d’exception ? Cette hésitation nourrit la méfiance et entretient l’impunité. Le pays, suspendu entre la mémoire et l’urgence, regarde ces décisions comme on regarde des ombres fuyantes.
Pourtant, l’histoire ne ment pas. Les sociétés qui survivent aux menaces intérieures sont celles qui tranchent, qui alignent les actes sur les paroles. L’infiltré, figure marginale en apparence, devient alors un révélateur de la solidité des institutions, de la maturité politique et de la capacité d’un État à se protéger sans trahir sa propre loi. Tant que cette leçon n’est pas apprise, la question des infiltrés continuera de hanter le Congo, comme une dette morale jamais réglée, un murmure du passé qui refuse de se taire.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LITTÉRATURE

PAROLE DE FEMME

Il est des livres qui ne frappent pas par le tumulte, mais par une persistance plus secrète. Ils ne s’imposent pas ; ils s’installent. Le dernier ouvrage de Jeannette Nyabu Bululu, Histoires d’ici et d’ailleurs, appartient à cette catégorie discrète et tenace. L’objet de ces lignes est de prendre la mesure de ce mince volume — quatre récits, quatre éclats de vie — et d’interroger ce qu’il dit, à voix presque basse, de la condition féminine congolaise déplacée hors de son sol natal.

Jeannette Nyabu Bululu vit à Londres. Elle écrit loin du fleuve et des terres ancestrales, loin des rumeurs familières, et pourtant c’est vers elles que sa phrase revient sans cesse. Dès 2006, avec Les Risques africains, puis en 2008 avec Mémoires australes, elle avait donné des textes qui semblaient portés par une urgence — non pas l’urgence tapageuse des manifestes, mais celle, plus grave, d’une parole longtemps retenue. On sent chez elle ce besoin de dire avant que le silence ne se referme.

La critique l’avait saluée, peut-être parce que la littérature féminine congolaise, dans son pays comme hors de ses frontières, peine encore à se faire entendre sans être aussitôt ramenée au rang de curiosité. Son nouveau livre, modeste par le nombre de pages, ne l’est pas par l’ambition secrète. Le style s’y déploie en longues phrases sinueuses, comme si l’auteure craignait qu’un point trop vite posé ne trahît la complexité des êtres. Elle n’enjolive pas le réel ; elle le laisse rugueux, parfois presque nu. Ce choix peut déconcerter : où sont les séductions de l’artifice, les détours qui ménagent la grâce ? Mais précisément, l’écriture refuse de flatter ; elle veut atteindre.

La problématique que soulève ce recueil, et qui justifie qu’on s’y arrête, tient en peu de mots : comment une femme congolaise, vivant en diaspora, peut-elle dire son expérience intime sans trahir ni ses origines ni la vérité de son exil ? Comment écrire le mariage, la solitude, l’adaptation à une terre étrangère, lorsque l’on porte en soi le poids d’une tradition et l’attrait d’une modernité souvent impitoyable ? À travers ces quatre récits, c’est la tension entre l’héritage et la liberté qui affleure.

La femme est au centre de ces histoires. Non pas une héroïne éclatante, mais une épouse inquiète, une migrante déracinée, une conscience aux prises avec la polygamie, avec l’incompréhension conjugale, avec ces promesses murmurées un jour — « pour le meilleur et pour le pire » — que le quotidien se charge d’éroder. L’auteure, formée à la sociologie, sait reconnaître les mécanismes de domination ; elle les montre sans discours théorique, à travers les gestes, les silences, les anniversaires qui deviennent des épreuves, les conversations anodines qui révèlent l’abîme.

On pourrait reprocher à ces récits leur sobriété, leur absence d’effets. Mais peut-être est-ce là leur force. Ils nous rappellent que la tragédie ne se joue pas seulement dans les fracas de l’histoire, mais dans les cuisines, les salons, les chambres où deux êtres apprennent — ou n’apprennent pas — à habiter la même promesse.

Histoires d’ici et d’ailleurs n’est pas un livre qui cherche à convaincre ; il cherche à témoigner. Et ce témoignage, venu d’une femme qui écrit loin de son pays sans cesser d’y appartenir, vaut par cette fidélité intérieure qui, seule, sauve les exilés de l’oubli d’eux-mêmes.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe

LA RDC EST ELLE UNE NATION ?

La République démocratique du Congo serait donc un pays, et non une nation. La formule claque, brève, décisive, presque soulagée d’elle-même. Elle dispense de l’effort. Elle donne à celui qui la prononce l’illusion d’avoir nommé le mal, et, en le nommant, de l’avoir compris.
Je me méfie des phrases qui ferment plus qu’elles n’ouvrent.

Un pays, sans doute : des frontières tracées au cordeau de l’histoire coloniale, un drapeau, un hymne, des institutions qui tiennent tant bien que mal sous le poids des hommes. Une souveraineté reconnue par le monde, parfois plus respectée à l’extérieur qu’à l’intérieur. Sur ce point, nul débat. Mais une nation ? Voilà ce qui inquiète, ou ce qui déçoit.
On invoque la diversité des langues, la multiplicité des visions. Comme si l’unité exigeait l’unisson. Comme si parler plusieurs langues interdisait de partager une destinée. Je ne puis m’empêcher d’y voir une conception un peu scolaire de la nation, une image trop nette, presque hygiénique, d’un peuple qui penserait d’un seul bloc. Les peuples réels ne vivent pas ainsi. Ils vivent de tensions, de contradictions, de blessures mal refermées.

Ce que certains appellent désunion est peut-être moins le produit de la pluralité que celui de l’injustice. La stigmatisation d’un Kasaïen cherchant à louer une maison à Kinshasa ne naît pas d’une différence linguistique. Elle naît d’une peur entretenue, d’un ressentiment cultivé, d’un calcul parfois. La diversité ne condamne personne ; ce sont les rapports de force qui humilient.

Il me semble que l’on confond volontiers la nation avec une essence. Or une nation n’est pas un état civil ; elle est une volonté. Elle ne se reçoit pas toute faite, elle se décide. Elle se forge dans les épreuves, dans les migrations, dans ces luttes obscures dont l’histoire officielle ne retient que quelques dates. Elle suppose moins l’accord parfait que l’acceptation d’un destin commun.
Dire : « nous ne sommes pas une nation », c’est peut-être céder à une fatigue. C’est constater les fractures, et conclure trop vite à l’impossibilité de les surmonter. Mais le regard critique ne doit pas se transformer en sentence définitive. L’analyse exige davantage : interroger les causes, dévoiler les mécanismes, comprendre comment certaines différences deviennent des armes.
Je ne crois pas que la pluralité soit l’ennemie de l’unité. Je crois qu’elle en est l’épreuve. Une nation véritable ne supprime pas les différences ; elle les ordonne à un projet commun. Elle ne nie pas les blessures ; elle travaille à les guérir.

La RDC est un pays, assurément. Elle est aussi, qu’on le veuille ou non, une nation en train de se faire — et peut-être de se défaire parfois — au gré des choix de ses enfants. La question n’est donc pas de trancher entre deux mots, mais de savoir si nous consentons à cette lente construction, exigeante, imparfaite, qui seule donne à un peuple le droit de se dire nation.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LITTÉRATURE

Un récit littéraire est paru en 2025 chez l’éditeur britannique MediaComX, à Bristol. Il s’agit de l’ouvrage intitulé : Itinérances sans itinéraires, œuvre de Ndolamb Ngokwey. L’auteur est connu comme professeur de sociologie et d’anthropologie, et comme essayiste dont les travaux ont été salués par la communauté scientifique. On peut examiner la portée littéraire et sociopolitique de l’ouvrage, en mettant en lumière la tension entre le regard anthropologique, l’écriture subjective du voyage et le silence critique face aux régimes politiques observés. On peut alors se demander comment un intellectuel, formé à la sociologie et à l’anthropologie et ayant exercé des responsabilités au sein du système des Nations Unies, transforme son expérience internationale en matière littéraire, et que révèle son choix d’atténuer la critique politique explicite des contextes qu’il décrit. On peut avancer l’hypothèse selon laquelle l’ouvrage procède d’une stratégie d’écriture fondée sur la suggestion plutôt que sur la dénonciation frontale ; le silence politique apparent constituerait moins une défaillance critique qu’une posture diplomatique et esthétique, visant à privilégier l’observation culturelle et humaine.
Itinérances sans itinéraires se compose de huit chapitres d’inégale longueur, rédigés sous la forme d’un carnet de voyage. Chaque étape correspond à un pays où l’auteur a exercé les fonctions de représentant d’une organisation relevant du système des Nations Unies.
À l’île du Cap-Vert, il est frappé par l’accoutumance de la population à une sécheresse qui dure depuis sept ans. Au Bénin, qui sortait d’un régime marxiste-léniniste, l’humour populaire à l’égard de la politique contraste avec les préjugés qu’il nourrissait, fondés surtout sur la connaissance des élites intellectuelles. Au Sénégal, il se rend à l’évidence que l’excellence de la production culturelle nationale n’est pas un mythe. L’islam irrigue la société sénégalaise, laquelle a cependant laissé prospérer une dérangeante industrie de la mendicité. En Guinée, s’impose la figure du « Grand Timonier » Sékou Touré, disparu, mais toujours présent par sa stature politique et son discours anti-impérialiste. L’auteur évoque également le Ballet national et le Bembeya Jazz, emblèmes culturels du pays. Vient ensuite le séjour ivoirien, où l’aliénation onomastique surprend l’auteur : il y découvre l’étendue du malaise identitaire engendré par la colonisation française. À peine installé, il suit l’itinéraire chanté par le soliste congolais docteur Nico Kasanda dans Nakeyi Abidjan, afin de parcourir le pays profond et d’en rencontrer les habitants. Dans les Caraïbes anglophones, il concentre son attention sur les violences faites aux femmes, qu’il dénonce avec vigueur. Le Mozambique, pays bantou sur la façade de l’océan Indien, le rassure. Il y admire un art foisonnant — peinture, musique, danse — qui s’épanouit pourtant dans un contexte de paupérisation avancée. Ngokwey adopte un style sobre, relevé d’un humour incisif qui rend la lecture particulièrement agréable. Il convient toutefois de noter que l’auteur semble avoir volontairement tu toute critique politique explicite des régimes en place dans les pays où il a vécu. Ce silence intrigue, d’autant qu’il disposait manifestement de données objectives pour nourrir une telle analyse. L’ouvrage, fort de deux cent vingt-cinq pages, se lit d’un trait.

Lu par

José Tshisungu wa Tshisungu

QUEL EST L’AVENIR DES ÉTUDES DE LETTRES EN RDC ?

Il est des chiffres qui tombent comme des feuilles mortes, sans bruit, et qui pourtant annoncent une saison froide. La baisse des inscriptions en lettres, dans nos universités de la République démocratique du Congo, appartient à ces signes que l’on feint d’ignorer parce qu’ils ne font pas scandale. Aucun tumulte, aucune émeute, aucune revendication tapageuse : seulement des bancs plus clairsemés, des amphithéâtres où l’écho répond au professeur, et cette question muette qui rôde entre les murs fatigués des facultés… Qui viendra encore aimer les mots ?

L’objet de ces lignes n’est pas de pleurer sur un âge d’or qui n’a peut-être jamais existé. Il est de comprendre pourquoi la jeunesse se détourne des lettres comme d’un parent pauvre, et d’examiner si ce renoncement est un arrêt de mort ou l’annonce d’une métamorphose. Car il ne suffit pas de constater la diminution des effectifs ; il faut sonder ce qu’elle révèle de notre temps, de nos peurs, de nos appétits, de notre foi – ou de notre absence de foi – dans la puissance du langage.

La problématique est simple et redoutable : les études de lettres sont-elles devenues inutiles dans un pays où l’urgence économique dicte sa loi, ou bien souffrent-elles d’un mal plus profond, d’un divorce entre leur vocation et la réalité contemporaine ? Autrement dit, assistons-nous à la fin d’une tradition ou à la sanction d’un immobilisme ?

Je risquerai cette hypothèse, qui n’est ni indulgente ni désespérée : les lettres ne meurent pas ; elles sont désertées parce qu’elles n’ont pas su convaincre qu’elles étaient encore nécessaires. Ce n’est pas leur essence qui est en cause, mais leur visage. Elles se présentent encore sous les traits austères d’un savoir clos sur lui-même, quand le monde exige des ponts, des passerelles, des preuves.

Dans nos familles, l’angoisse est la conseillère la plus écoutée. Elle souffle aux parents que l’ingénieur survivra mieux que le poète, que le médecin rassurera davantage que le critique littéraire. On ne choisit plus une filière par inclination, mais par stratégie. Le diplôme est devenu une armure contre le chômage, pas une promesse d’accomplissement intérieur. Dans cette économie de la peur, les lettres paraissent fragiles, presque indécentes.
Et pourtant, quel paradoxe ! Jamais nous n’avons autant parlé, écrit, publié, commenté. Les réseaux sociaux bruissent, les discours prolifèrent, les rumeurs se répandent avec la rapidité des incendies de savane. Le pays a plus que jamais besoin d’esprits capables de distinguer le vrai du faux, d’analyser un discours politique, de comprendre les ressorts d’une narration médiatique. Mais nous avons laissé croire que ces compétences étaient accessoires, qu’elles relevaient d’un loisir cultivé, non d’une nécessité civique.

La crise est aussi matérielle. Comment aimer les lettres dans des bibliothèques exsangues, devant des rayonnages qui portent la poussière comme un linceul ? Comment séduire une génération numérique avec des programmes figés, étrangers aux mutations technologiques, sourds aux industries culturelles qui naissent sous nos yeux ? Ce n’est pas la jeunesse qui trahit les lettres ; ce sont parfois les lettres qui trahissent la jeunesse en refusant de se risquer hors de leurs habitudes.
Et pourtant, je demeure convaincu que leur avenir n’est pas scellé. Dans un pays aux langues multiples, où le ciluba, le lingala, le kikongo et le swahili portent des mémoires séculaires, les lettres pourraient devenir le lieu d’une réconciliation entre la tradition et la modernité. Elles pourraient embrasser le numérique sans renier la profondeur, accueillir la communication digitale sans sacrifier l’exigence critique, dialoguer avec les médias, l’édition, la traduction, la création audiovisuelle.

Encore faut-il qu’elles consentent à cette conversion. Qu’elles cessent de se retrancher derrière la dignité blessée et acceptent de prouver leur utilité sans renoncer à leur âme. Les lettres n’ont pas vocation à flatter le marché, mais elles ne peuvent ignorer le monde où vivent ceux qu’elles prétendent former.

Ainsi, la question n’est pas de savoir si les études de lettres survivront en République démocratique du Congo ; elle est de savoir si nous voulons encore former des consciences capables de lire au-delà des apparences, de nommer l’injustice, de raconter notre histoire sans la trahir. Si nous renonçons à cela, ce ne sont pas seulement des facultés qui se videront ; c’est une part de notre vigilance collective qui s’éteindra.
Les chiffres, alors, ne seront plus de simples statistiques. Ils deviendront l’épitaphe d’une société qui aura cru pouvoir se passer des mots.

José Tshisungu wa Tshisungu

Les naufragés du verbe

La récente sortie médiatique de Franck Diongo laisse pantois quiconque observe, avec un minimum de lucidité, la scène politique congolaise. À l’entendre — ou plutôt à tenter de le comprendre — il n’y aurait jamais eu d’agression du Rwanda contre la République démocratique du Congo. Selon lui, le Rwanda ne porterait aucune responsabilité dans la guerre qui ensanglante l’Est du pays, qui endeuille les familles, qui jette sur les routes des foules hagardes, qui transforme les collines verdoyantes en cimetières sans croix.
Ainsi donc, les milliers de morts congolais seraient une illusion collective ? Les rapports internationaux, les déclarations répétées, les aveux mêmes de l’agresseur relèveraient ils du fantasme ? Les villages incendiés ne seraient que mirages ? Les cris des femmes violées, violentées, les regards perdus des enfants déplacés, les villes occupées par l’armée rwandaise, notamment Goma jusqu’à aujourd’hui, les larmes des mères n’auraient jamais existé ?
À l’écouter, tout ce que nous savons — ou croyons savoir — sur cette tragédie ne serait qu’hallucination nationale.
Il faut un certain courage pour nier l’évidence. Mais il faut surtout une étonnante légèreté morale pour jouer ainsi avec la mémoire des morts. L’homme, coutumier des déclarations tapageuses et des provocations calculées, semble confondre la politique avec l’art du vacarme. Il gratte sur la corde de la polémique comme d’autres cherchent désespérément l’attention. Mais à force de crier contre la vérité, on finit par dévoiler le vide de son propre discours.

Le temps du mensonge éhonté s’effrite pourtant sous le poids des preuves et de l’Histoire. Nous ne sommes plus à l’époque où l’on pouvait façonner la réalité à coups de slogans. La parole publique engage. Elle oblige. Elle inscrit celui qui la prononce dans le grand livre des responsabilités. Plus grave encore, au cours de cette interview, il reproche au Président de la République et à son régime de pratiquer la politique du bouc émissaire. Celle qui consisterait à accuser l’agresseur Rwandais de tous les maux du Congo, y compris l’insalubrité de la ville ironise-t-il. Et lui notre homme fait exactement ce qu’il croit reprocher au Président et à son régime. Justifier l’échec par son incapacité à gérer la chose publique, croit il enfoncer le clou. Il croit surtout nous faire oublier ses responsabilités d’opposant, ses incohérences. Aucune vision. Aucun développement d’idées d’opposant digne ni d’intelligent au cours de cette fatigante interview vide de sens.

Personne n’ignore les derniers déboires de ce tribun improvisé à Kinshasa, ni les circonstances de son exil. Certains diront que l’exil nourrit l’amertume. D’autres, qu’il aiguise les ambitions. Toujours est-il que le statut de réfugié ne saurait devenir un fonds de commerce politique où l’on monnaye l’indignation contre sa propre patrie. Accuser son pays pour consolider sa posture d’opposant est un exercice dangereux : il transforme la critique légitime en opportunisme bruyant.
Il y a peu encore, le même homme se plaignait de n’avoir été nommé ni ministre ni responsable d’aucune institution. Aujourd’hui, il voudrait se draper dans la toge du pourfendeur du pouvoir, convainquant — peut-être — quelques esprits crédules qu’il incarne l’alternative. Mais l’opposition n’est pas un refuge pour frustrations personnelles. Elle est une vision. Elle est un projet. Elle est une espérance structurée.

Le pays cher à Patrice Eméry Lumumba mérite mieux que ces spectacles sans consistance. Il mérite une parole ferme, enracinée dans la vérité et tournée vers la dignité nationale. Il mérite des femmes et des hommes capables de dépasser leurs rancœurs pour embrasser le destin collectif.

À force de confondre agitation et engagement, certains finissent par ne plus savoir ni d’où ils viennent ni où ils vont. La politique n’est pas une scène où l’on improvise son rôle au gré des caméras. Elle est une vocation exigeante, un service, un sacrifice.
Sinon, elle n’est qu’un naufrage du verbe.

ZADAIN KASONGO T .

Aux portes du tunnel

Est-ce la fin du cauchemar ? Pas encore. Mais à bien des égards, cela y ressemble. La diplomatie congolaise est à l’épreuve de la constance. Comme une lueur timide au bout d’un long couloir obscur, les dernières avancées diplomatiques autorisent, sinon l’enthousiasme, du moins une prudente espérance. Lentement, calmement, presque à pas de tortue, la diplomatie congolaise avance. Et, fait nouveau, elle commence à faire parler d’elle autrement que par le sarcasme ou la condescendance.


Longtemps raillée, souvent caricaturée, cette diplomatie que d’aucuns jugeaient erratique ou inexistante semble aujourd’hui actionner des leviers longtemps grippés. La machine, patiemment mise en place, fait bouger les lignes. De l’intérieur comme de l’extérieur, les langues se délient. Les chancelleries, jadis indifférentes, se montrent plus attentives. Les partenaires internationaux, autrefois frileux, réapprennent à écouter. Même les opposants, habitués à prospérer sur le vacarme et l’invective, paraissent à court d’arguments — il est vrai qu’ils n’en proposaient déjà que de peu plausibles.


L’achat des consciences, cette vieille monnaie politique, faiblit. Le mensonge, trop longtemps recyclé en discours, s’effondre sous le poids de ses propres contradictions. Pendant des années, la diplomatie congolaise fut la cible des moqueries, présentée comme une diplomatie d’aéroport, réduite à des allers-retours sans boussole. Aujourd’hui, tout porte à croire qu’elle est en train de renaître de ses cendres, portée par une stratégie de constance et de persévérance.


Il ne manquait plus qu’un événement symbolique pour accélérer cette dynamique. Ce moment est venu lorsqu’un Président des États-Unis, Donald Trump, a publiquement salué le leadership du Président congolais, soulignant sa capacité à tenir contre vents et marées. L’instant est fort, historiquement marquant : voir un Président américain demander au public présent d’ovationner le Président de la République démocratique du Congo n’est pas un geste anodin. Cette séquence restera mémorable, n’en déplaise aux ennemis du Congo et à ceux qui pariaient sur son effacement diplomatique.


À ceux qui critiquaient, ou feignaient de s’interroger, sur cette agitation permanente d’un Président “toujours dans les avions”, la réponse apparaît désormais limpide. Derrière les déplacements, il y avait une vision. Derrière l’endurance, une méthode. Derrière la répétition des rencontres, une cohérence diplomatique qui relevait moins de l’agitation que d’un esprit stratégique élevé — pour ne pas dire d’une intelligence politique assumée. La crédibilité du pays en dépendait, et elle en dépend encore.

Loin d’inventer d’autres concepts pouvant expliquer cette façon de travailler, il ne s’agit que de la diplomatie de constance. Mieux la constance dans la diplomatie. En termes plus compréhensibles, la foi dans ce que l’on fait. Ah ! La Foi ? Elle est intérieure et personnelle. Les politiciens en soutane croient en être les seuls dépositaires. D’où les croc en jambes dans les jambes du Président. Heureusement qu’il en a des plus solides. Les indices sont claires et le climat international devient plus attentif. Des partenariats se créent et s’implantent. Petit à petit la reconnaissance se construit autour de cette marche progressive. La voix du Congo devient enfin audible progressivement.
Cependant ,le plus important reste à faire. C’est à dire capitaliser ce succès diplomatique au profit des solutions pour les populations de l’Est, victimes expiatoires de la barbarie, des égoïsmes des dirigeants voisins de notre pays. Mais aussi de la félonie de quelques fils égarés du pays. Ils sont à la base de l’instabilité que connaît l’Est de la République depuis des décennies.

Que ce succès ne se limite pas seulement aux salons feutrés de la diplomatie internationale. Qu’il soit palpable jusque dans le vécu et le parler quotidiens de ces populations longtemps meurtries. Que des mots tels que fuite, abandon, exil, mort puissent être remplacés par stabilité, bienveillance, vie paisible. Tout est possible à ceux qui veilleront à cette constance diplomatique. Seule possibilité d’espérer une véritable paix durable.

Pour LAUTREINFO
ZADAIN KASONGO T.