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TRIBALISME

Le mot lui-même, avant même d’être défini, arrive chargé d’une lourdeur presque morale. Il circule dans les conversations publiques comme une accusation, parfois comme une explication commode, parfois comme un soupir résigné. Il désigne cette manière de vivre et de gouverner où la loyauté ne naît pas de l’idée abstraite de justice ni du souci de l’ensemble de la communauté nationale, mais d’une appartenance plus intime : le clan, l’ethnie, la famille élargie, tout ce cercle de proximité que le hasard de la naissance dépose autour de chacun comme une enveloppe invisible. Là, la solidarité est immédiate, instinctive, presque charnelle. Mais cette fidélité, qui pourrait être simple attachement humain, devient autre chose lorsqu’elle entre dans le champ du pouvoir : elle se ferme, elle se durcit, elle distribue les privilèges et les exclusions avec la froide précision d’un maître du jeu disposant ses pions sur l’échiquier.

Dans l’histoire politique du Congo, un nom surgit aussitôt dans la mémoire collective : Mobutu Sese Seko. Il se proclamait le père de l’unité nationale, l’artisan d’une nation rassemblée autour d’un même destin. Il parlait d’authenticité, d’identité retrouvée, d’un peuple libéré des divisions coloniales.
Sous l’étendard du parti unique, il affirmait vouloir dissoudre les particularismes dans une grande fraternité nationale. Mais entre les mots et les gestes, une autre logique se dessinait, plus silencieuse, plus concrète.
Car le pouvoir, dans sa réalité quotidienne, se nourrit moins de proclamations que de réseaux. Et ces réseaux, chez lui, trouvaient leur centre dans la proximité : la langue partagée, la région d’origine, les liens de parenté ou d’alliance. Dans l’armée, dans l’administration, dans les services de sécurité, ces lieux où se décide la solidité d’un régime, les postes stratégiques étaient souvent confiés à ceux que le chef reconnaissait comme siens. Cette reconnaissance ne se proclamait pas toujours ; elle se devinait, se murmurait, s’installait dans la routine des nominations et des promotions.
Peu à peu, un climat s’installait dans les couloirs des ministères et dans les casernes. Un mélange de prudence et de méfiance. Les uns se savaient protégés par leur appartenance ; les autres se savaient observés, parfois tolérés, rarement pleinement admis. Ainsi naissait une géographie invisible du pouvoir : une carte faite non de provinces officielles, mais de solidarités implicites. Derrière les portes closes, dans les bureaux où l’on signait les ordonnances et les arrêtés, et dans les camps militaires où l’on murmurait les nouvelles, le ressentiment s’accumulait lentement, comme une eau sombre sous la surface calme d’un fleuve.

Le tribalisme, dans ce contexte, n’est donc pas une simple tendresse pour la terre natale ni une nostalgie des ancêtres. Les peuples ont toujours aimé leurs villages, leurs langues, leurs lignages. Mais lorsqu’il devient un principe de gouvernement, ce sentiment change de nature. Il se transforme en instrument froid : une technique de distribution du pouvoir, une mécanique subtile qui décide qui pourra accéder aux ressources, qui restera au seuil, qui aura droit à la parole et qui devra se contenter d’écouter.
Il devient une architecture de privilèges. Une architecture invisible, mais solide : elle hiérarchise, elle enferme, elle contraint. Elle tisse la société de lignes de fracture que les discours officiels s’efforcent ensuite de nier.
Et pourtant, face à cette logique d’appartenance, une autre idée se lève — plus fragile peut-être, mais plus ambitieuse : celle de l’inclusion. La citoyenneté, dans cette perspective, ne découle plus du sang ni du clan. Elle repose sur un principe plus abstrait et plus exigeant : l’égalité devant la loi. Dans cette logique, la reconnaissance politique ne regarde plus l’origine de l’homme ou de la femme, mais son statut de sujet. L’État ne demande plus : « De qui es-tu le fils ? » mais plutôt : « Quels sont tes droits ? » Ce déplacement peut sembler modeste, mais il bouleverse toute l’économie du pouvoir. Car il remplace les fidélités particulières par une norme commune. Ce projet n’est pas une pure utopie morale. C’est aussi une stratégie de gouvernement. Il s’agit de substituer aux réseaux de loyauté personnelle une autre forme de cohésion : une cohésion fondée sur la participation civique, sur la confiance dans des règles partagées. Là où la parenté organisait les solidarités, la loi prétend désormais organiser la coexistence.
Mais cette universalité n’abolit pas le pouvoir. Elle le reconfigure seulement. Là où le tribalisme imposait la contrainte de l’appartenance, cette obligation tacite d’être fidèle aux siens, l’égalité impose la contrainte du droit. Dans les deux cas, le pouvoir travaille à produire des citoyens gouvernables : les uns par la fidélité, les autres par la règle.
Ainsi, la question fondamentale n’est peut-être pas de choisir naïvement entre la fidélité ethnique et la citoyenneté universelle. La réalité politique est plus complexe, plus mouvante. Les deux logiques coexistent, se combattent, parfois se mêlent dans les pratiques quotidiennes du pouvoir. Elles façonnent les institutions, les carrières, les alliances, les méfiances. Elles dessinent, dans l’ombre des constitutions, la véritable physionomie de l’État.
Comprendre le tribalisme, ce n’est donc pas seulement dénoncer une dérive morale. C’est observer comment les sociétés organisent la confiance et la peur, la proximité et la distance, la justice et le privilège. Et c’est, au fond, poser une question plus vaste : comment une communauté humaine parvient-elle à se reconnaître comme nation, lorsque les fidélités les plus anciennes, celles du sang, de la langue, de la mémoire, continuent de murmurer au cœur même de la politique ?


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ÉCRIRE LE CONGO

Il y a des livres qui prétendent éclairer une nuit et qui, ce faisant, révèlent surtout la profondeur de l’ombre qu’ils traversent. L’essai de Locha Mateso intitulé Écrire le Congo : de Conrad à Césaire, paru en 2023 chez l’éditeur parisien L’Harmattan, appartient peut-être à cette catégorie. On l’ouvre avec l’espoir d’assister à la naissance d’une généalogie des discours qui ont fait du Congo une métaphore universelle de la nuit humaine. On en sort avec le sentiment d’avoir parcouru un dossier d’instruction très soigneusement constitué, mais dont le juge aurait oublié de prononcer la sentence.
Le projet est pourtant séduisant. L’auteur rassemble autour du Congo quelques textes devenus presque mythiques : Heart of Darkness de Joseph Conrad, le mordant King Leopold’s Soliloquy de Mark Twain, le tour inquiétant de Voyage au Congo par André Gide, puis les grandes fresques théâtrales de Aimé Césaire. Quatre stations d’un même chemin où l’Europe, fascinée par sa propre conscience, se penche sur le fleuve Congo comme on se penche sur un miroir obscur.
Car c’est bien cela qui frappe : le Congo apparaît moins comme un pays que comme un symbole. Il est le théâtre où l’Occident contemple son crime, sa honte, sa compassion tardive. L’ouvrage restitue avec une érudition irréprochable l’arrière-plan historique : la campagne internationale contre les atrocités commises sous le Congo Free State de Léopold II, les enquêtes opiniâtres de Edmund Dene Morel et les rapports accablants de Roger Casement. Tout cela est rappelé avec précision, presque avec ferveur. On sent l’historien appliqué qui veut rendre justice aux témoins.

Mais une question demeure, obstinée comme une braise sous la cendre : pourquoi le Congo est-il encore, dans ce livre même qui prétend l’étudier, surtout raconté par les autres ?

Ce paradoxe n’est pas seulement méthodologique ; il est presque moral. Le Congo continue d’exister à travers les voix qui l’ont dénoncé, décrit, pleuré, rarement à travers celles qui l’habitent. Comme si l’histoire littéraire reproduisait, malgré elle, l’ancien dispositif colonial : un pays observé, commenté, interprété depuis l’extérieur.
L’auteur invoque une raison : la littérature congolaise serait tardive, peu abondante. On pourrait discuter cette affirmation. Mais ce qui frappe davantage est le silence qui entoure d’autres formes de parole. La littérature ne vit pas seulement dans les livres publiés à Paris ou à Bruxelles. Elle respire aussi dans les théâtres improvisés, dans la poésie dite à haute voix, dans les langues que les bibliothèques ignorent. Là, pourtant, circulent des figures, des fantômes, des colères.
Prenons l’ombre de Patrice Lumumba. L’essai s’étonne de sa relative absence dans la littérature congolaise. Mais cette absence est-elle réelle ou simplement le produit d’un regard qui cherche Lumumba dans les livres consacrés plutôt que dans la mémoire vivante des rues et des scènes populaires ? Il arrive que les bibliographies soient des miroirs trompeurs.
Et puis vient la thèse finale du livre : celle d’une sorte de réserve congolaise devant l’écriture de la violence. Selon l’auteur, les écrivains hésiteraient à affronter frontalement les tragédies qui ont marqué leur histoire.
Hypothèse troublante, mais peut-être trop rapide. On pourrait retourner la question : que devient l’écriture lorsque la tragédie n’est pas encore terminée ? Comment raconter une guerre qui n’a pas cessé de brûler ? La mémoire suppose un recul, une distance, presque une paix intérieure. Or certaines blessures du Congo demeurent ouvertes, comme ces fleuves qui ne trouvent jamais la mer.
Peut-être alors que ce que l’on appelle silence est simplement une autre forme de parole. Une parole oblique, prudente, parfois ironique. Une parole qui se détourne de la violence pour ne pas lui offrir un triomphe de plus.
Au fond, ce livre pose une question immense sans parvenir tout à fait à la résoudre : comment un pays écrit-il l’histoire de ses propres ténèbres lorsque d’autres l’ont déjà racontée à sa place ?
Question vertigineuse. Et qui dépasse la littérature. Elle touche à cette chose fragile qu’on appelle la mémoire d’un peuple, mémoire lente, hésitante, parfois silencieuse, mais qui, un jour ou l’autre, trouve toujours une voix.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AUDITOIRES BONDÉS

Les auditoires sont pleins. Pleins à craquer. Et l’on feint de n’y voir qu’un simple problème de places, une question de bancs et de murs, comme si l’université souffrait seulement d’une insuffisance de béton. Mais quiconque a déjà pénétré dans l’un de ces amphithéâtres surchargés sait que la question est autrement plus grave : ce n’est pas seulement l’espace qui manque, c’est la respiration même du savoir.

Imaginez un auditoire prévu pour deux cents étudiants. Les architectes l’avaient pensé avec cette prudence tranquille des gens qui croient encore qu’un étudiant doit pouvoir voir le tableau et entendre la voix de son professeur. Or ils sont huit cents. Huit cents corps, huit cents souffles, huit cents regards qui cherchent un point d’appui dans la parole professorale. Certains restent debout contre les murs. D’autres s’installent dans les escaliers, s’agrippent aux rebords des fenêtres, s’asseyent sur des sacs ou sur le sol froid. On s’entasse avec cette résignation patiente des foules qui espèrent malgré tout recevoir quelque chose.

La leçon commence. Ou plutôt elle tente de commencer. La voix de l’enseignant s’élève, se perd, revient en écho contre les parois. Les premiers rangs entendent encore. Les derniers devinent seulement qu’un savoir circule quelque part, comme une rumeur lointaine. Entre les deux, il y a cette mer humaine où l’attention se dilue, où l’esprit, faute d’espace pour se tenir droit, finit par se recroqueviller.

Il faut avoir observé ces visages pour comprendre ce que signifie réellement un auditoire bondé. L’étudiant venu avec l’espoir d’apprendre se retrouve pris dans une foule où l’étude devient presque un acte d’endurance. Il se penche, il se tord, il cherche un angle pour apercevoir une phrase inscrite au tableau. Il tend l’oreille comme on écoute une confidence dans un marché bruyant. Et pourtant il reste. Tous restent. Car derrière cette promiscuité se cache encore une foi obstinée : celle qui pousse les jeunes gens à croire que le savoir, même fragmentaire, même mal transmis, vaut toujours la peine d’être poursuivi.

Mais ce spectacle devrait inquiéter. Une université qui entasse ses étudiants comme une foule dans une gare aux heures de départ dit quelque chose de son époque. Elle révèle un déséquilibre silencieux entre le désir d’apprendre et les moyens de l’accueillir. L’accès aux études s’est élargi — et c’est une conquête précieuse — mais les murs, eux, n’ont pas suivi la même croissance que les ambitions.

On dira que ces foules étudiantes sont le signe d’une vitalité intellectuelle. Peut-être. Mais une vitalité qui ne trouve pas d’espace pour se déployer risque de se transformer en fatigue, puis en indifférence. Le savoir exige un certain silence, une certaine distance entre les corps pour que les esprits puissent se rencontrer.

Ainsi, derrière l’image presque banale des auditoires bondés se cache une question plus profonde : celle du respect accordé à l’acte d’enseigner et à l’acte d’apprendre. Car l’université ne devrait pas être ce lieu où l’on survit à un cours, mais celui où l’on découvre, dans la clarté d’une parole audible et dans l’espace d’une pensée partagée, la possibilité même de comprendre le monde.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

BIDONVILLE

En traversant la zone orientale de la capitale de la RDC, on prononce le mot « bidonville » comme on referme une porte trop vite sur une réalité embarrassante. Le terme paraît simple : un quartier d’habitations précaires, né de la pauvreté, du surpeuplement et d’une urbanisation qui n’a pas su, ou pas voulu, prévoir l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants. Pourtant, derrière ce mot se cache une question plus grave : celle de la manière dont une ville accepte — ou refuse — une partie de ses propres habitants.

À la périphérie de Kinshasa, il existe des quartiers où l’électricité hésite, où l’eau potable se fait attendre, où les maisons semblent pousser comme des herbes obstinées entre la poussière et la tôle. Ce ne sont pas seulement des lieux pauvres. Ce sont des lieux où la ville révèle ce qu’elle voudrait parfois dissimuler : l’inégalité de ceux qui l’habitent.

Car une ville n’est jamais un simple arrangement de routes et de bâtiments. Elle est aussi une manière d’ordonner les vies. On y trace des avenues comme on trace des lignes de conduite. On y construit des quartiers comme on établit des hiérarchies silencieuses. La planification urbaine prétend apporter la sécurité, la circulation fluide, la rationalité. Elle organise l’espace, mais elle organise aussi, discrètement, les destinées.

Dans ces zones planifiées, tout semble prévu : les routes, les services, les distances entre les maisons. L’ordre rassure. Il donne l’illusion que la ville veille sur ceux qui y vivent. Mais cette même organisation dessine en creux les lieux où l’ordre ne s’est pas rendu. Là apparaissent les quartiers informels, ces fragments de ville qui n’étaient pas inscrits dans les plans.

Il serait pourtant trop facile d’y voir seulement le désordre. Là où les institutions sont absentes, les habitants inventent d’autres règles. Les solidarités se nouent, les voisinages s’organisent, les vies se soutiennent. La ville officielle regarde ces quartiers comme une anomalie ; eux, pourtant, témoignent de la persévérance humaine à habiter le monde malgré les obstacles.

Ainsi la ville révèle son secret : elle n’est jamais entièrement maîtrisée. Les plans des urbanistes dessinent une ville idéale ; les habitants, par leurs nécessités et leurs espérances, en fabriquent une autre. Entre les deux s’étend ce territoire incertain où la pauvreté, l’ingéniosité et la dignité humaine se rencontrent.

Le bidonville, en ce sens, n’est pas seulement un problème d’urbanisme. Il est un miroir. Il renvoie à la ville l’image de ce qu’elle préfère souvent ne pas voir : que l’ordre qu’elle célèbre repose parfois sur l’exclusion silencieuse de ceux qui vivent à ses marges. Et il suffit d’y penser un instant pour comprendre que ce miroir nous concerne tous.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

CRISE À LA CENCO

Les querelles qui traversent aujourd’hui les structures dirigeantes de l’Église catholique en RDC dépassent le simple cadre d’un désaccord moral ou administratif. Elles dévoilent au grand jour un affrontement de rationalités profondément ancrées, chacune prétendant guider l’action des dirigeants et définir leur légitimité aux yeux du peuple. D’un côté, il y a ceux qui considèrent que la mission première de l’Église consiste à élever l’âme des fidèles, à les instruire dans les voies de l’évangile et à cultiver la justice et la charité comme instruments d’une vie meilleure. Leur rationalité est intrinsèquement spirituelle : la loi divine prime sur l’instantanéité des enjeux politiques, et la fidélité à l’Évangile devient le critère ultime de l’autorité morale.

De l’autre côté, certains dirigeants plaident pour une Église engagée dans l’arène politique, convaincus que la libération véritable du peuple ne peut se faire sans confrontation avec le pouvoir en place. Leur rationalité est pragmatique, presque stratégique : l’Église, disent-ils, doit peser sur les décisions du régime, dénoncer les abus et offrir aux fidèles non seulement une guidance spirituelle, mais également des moyens tangibles de se libérer de l’oppression sociale et économique.

Entre ces deux visions, le clivage n’est pas seulement théorique : il se manifeste dans chaque déclaration publique, dans chaque nomination, dans la manière dont les messages pastoraux sont transmis. La légitimité de l’autorité ecclésiale devient ainsi un champ de bataille symbolique, où la question centrale n’est pas simplement « qui a raison ? », mais « selon quelle rationalité l’Église doit-elle orienter sa mission ? ». Ce conflit éclaire les tensions profondes entre la foi et le pouvoir, entre l’idéal spirituel et l’exigence temporelle, et révèle combien la prétention à l’unité de l’Église se heurte aux fractures internes que ces rationalités font éclore.

Ainsi, la première rationalité repose essentiellement sur une logique morale et spirituelle. Il s’agit d’une manière de penser et d’agir où les décisions sont évaluées à l’aune de valeurs transcendantes issues de la foi chrétienne. L’Église n’existe pas seulement pour organiser des rituels ou exercer une influence sociale, mais pour accompagner les fidèles vers une vie meilleure, conforme aux principes de l’évangile, comme l’honnêteté, la justice, la prudence et le courage moral.

Les actions ne sont pas jugées selon des gains matériels, l’efficacité pratique ou le pouvoir politique, mais selon leur conformité à un idéal moral supérieur, qui inclut la fidélité à la foi, la discipline morale et la responsabilité envers le bien-être spirituel des autres. Cela signifie que les actions des individus sont jugées bonnes ou légitimes en référence à un cadre moral ou éthique supérieur, souvent stable et universel. Dans ce régime, l’accent est mis sur la formation de sujets responsables : les individus sont encouragés à agir selon ce qui est juste et moral, même si ce n’est pas toujours le plus efficace à court terme. L’objectif est de créer une société guidée par l’éthique, où la vertu et la fidélité aux valeurs transcendantales structurent les comportements.

Cette rationalité s’inspire de références philosophiques classiques : Aristote, pour l’idée que la vertu conduit à une vie bonne et équilibrée ; Kant, pour l’accent sur le devoir moral et la responsabilité individuelle ; et Weber, pour la responsabilité des dirigeants dans la gestion des affaires humaines, ici appliquée aux âmes et à l’ordre collectif.

Dans cette logique, un leader de l’Église est considéré comme légitime, non pas parce qu’il détient le pouvoir ou l’influence politique, mais parce qu’il incarne et applique ces valeurs, formant des fidèles responsables capables de vivre selon ces normes morales et de contribuer à un ordre collectif juste. Cette rationalité transforme ainsi l’action ecclésiastique en mission éthique, où chaque décision façonne non seulement des comportements, mais aussi des consciences.

La seconde rationalité relève du réalisme politique. Elle considère que pour servir le peuple, l’Église doit affronter le régime au pouvoir, dénoncer ses abus et utiliser la stratégie, la ruse ou l’opportunisme comme instruments d’action. Ici, l’efficacité et la force priment sur la fidélité aux principes. Cette logique s’inspire des traditions machiavéliennes ou nietzschéennes : la légitimité se mesure à la capacité de préserver le bien collectif, de défendre le peuple et d’obtenir des résultats concrets. Elle produit des hommes et des femmes stratèges, capables de manœuvrer dans des rapports de force et de naviguer au-delà des contraintes strictement morales. Ici, les décisions sont évaluées non pas en fonction de leur conformité à des principes supérieurs, mais selon leur capacité à atteindre des objectifs précis, souvent liés au pouvoir, au contrôle ou à l’intérêt personnel ou collectif immédiat. La société, sous ce régime, est organisée autour de l’efficacité et de la performance plutôt que de la vertu ou de la fidélité à des valeurs.

En bref, il est évident que le conflit interne à la CENCO ne relève pas d’un simple manquement éthique. Il oppose deux approches de la responsabilité ecclésiale : d’un côté, celle qui privilégie la vertu, l’enseignement et la guidance morale pour élever les fidèles ; de l’autre, celle qui adopte une logique stratégique, où l’action est pensée pour atteindre des objectifs concrets et préserver l’influence. Ces deux rationalités produisent des formes différentes de légitimité : la première fonde le pouvoir sur l’autorité morale et spirituelle, la seconde sur l’efficacité et la capacité à agir sur la société en confrontation avec le régime politique.
Ce sont donc deux logiques qui façonnent différemment le rapport au peuple et la légitimité des dirigeants.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

MARS AU FÉMININ

Le mois de mars avance en RDC avec une lenteur mesurée, comme si le pays lui-même hésitait à reconnaître celles qui en portent l’âme au quotidien : ses femmes.

La paysanne se lève avant l’aube, dans l’air frais chargé de rosée. Elle emprunte les sentiers qu’elle connaît par cœur, portant ses récoltes sur ses épaules, travaillant la terre que d’autres exploiteront pour leur profit. Chaque geste, chaque pas, est une résistance silencieuse. Ses mains fendues témoignent d’un labeur invisible, mais sa présence est essentielle : nourricière, gardienne de vies, elle soutient le monde sans jamais en recevoir la reconnaissance. Dans les assemblées où l’on décide du sort du pays, son regard ne pénètre jamais, et pourtant, dans l’ombre de sa journée, elle construit et protège le tissu fragile de la vie. La société lui répète « c’est ton rôle », et dans ce rappel se cache l’enseignement d’un antiféminisme ancien : enseigner aux hommes à commander et aux femmes à se taire.

En ville, la femme urbaine avance, le sac serré contre elle, les rêves serrés contre sa poitrine. Elle file entre travail, école et marchés, confrontée à des regards qui calculent sa valeur. Les bureaux chauds refusent souvent la reconnaissance qu’elle mérite, mais chaque tâche accomplie, chaque défi surmonté devient une victoire discrète. Les éloges qu’elle reçoit tombent parfois, mais jamais assez pour mesurer la détermination qui l’anime. Dans la cacophonie de la ville, sa persévérance devient une forme de révolte silencieuse, un refus de se réduire à l’ombre de soi-même.

La religieuse avance dans les couvents, chaque pas mesuré sur les dalles froides. La sérénité de son visage masque un poids que peu imaginent : l’ombre d’un désir contenu, la rigueur de règles séculaires. La foi est pour elle à la fois refuge et levier : un outil fragile pour résister aux contraintes de l’institution et préserver son intégrité. Dans ses prières se cache une force discrète, une vigilance intérieure qui cherche des fissures dans la pierre de la tradition, où la dignité et la conscience pourraient respirer encore.

L’étudiante écrit son avenir sur des cahiers trop étroits pour contenir ses ambitions. Chaque mot est un acte de résistance face au doute et à l’ombre que la société voudrait lui imposer. Le savoir devient son épée, la connaissance son refuge et sa revanche. Elle avance avec prudence, évitant les obstacles visibles et invisibles, transformant chaque difficulté en tremplin. Dans le silence des bibliothèques et la lumière froide des lampes de bureau, elle forge son destin, refusant que la peur ou l’injustice ne définissent sa trajectoire.

La politicienne et l’épouse vivent un combat plus subtil, celui de l’équilibre entre injonctions et désirs. Elles portent le poids des traditions, affrontent des attentes parfois absurdes, mais elles parlent, elles négocient, elles construisent. Leur courage n’est pas flamboyant mais constant : sourire malgré le mépris, avancer malgré le jugement, créer malgré l’oubli. Chaque action, chaque décision rappelle que l’histoire du pays est tissée autant de leur détermination que de celle de tous ceux qui l’ignorent.

Le mois de la femme congolaise n’est pas une fête de fleurs ni de gentillesse. Il est le rappel sévère que le pays repose sur des épaules qui ploient, sur des mains usées, sur des vies trop souvent ignorées.
Chaque femme, qu’elle laboure, travaille, prie, étudie, gouverne ou aime, incarne la force nécessaire à la survie et au progrès. Malgré la fatigue et l’injustice, elle avance. Elle est souffle et lumière, et il est grand temps que le Congo reconnaisse que sa valeur se mesure à sa résilience, à sa persévérance et à sa force inébranlable.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Réviser la Constitution pour sauver la souveraineté

Tel un cri qui monte du peuple, ça ne se chuchote plus
Cela flotte désormais dans l’air du temps.
Ce n’est plus un murmure discret au coin des rues ni une rumeur que l’on échange à voix basse. Non. La parole s’est libérée. Elle circule, elle s’amplifie, elle se transforme en un cri collectif. Un cri d’espoir, mais aussi de lassitude.
Dans les marchés, dans les taxis, dans les universités comme dans les villages, une question revient avec insistance : faut-il modifier la Constitution de la République démocratique du Congo ?
Et la réponse du Congolais ordinaire — celui que l’on appelle souvent le Congolais lambda — fuse sans détour :
« Nous voulons récupérer notre pays. Nous voulons protéger notre souveraineté. »
Pour beaucoup, le débat constitutionnel n’est plus une affaire abstraite de juristes ou de politiciens. Il devient une question de survie nationale.

Une Constitution contestée dès son origine
Dans une large frange de l’opinion, la Constitution actuelle est perçue comme un texte qui n’aurait jamais véritablement fait l’objet d’une appropriation populaire profonde.
Certains estiment qu’elle aurait été adoptée dans un contexte d’urgence politique et d’influences extérieures, à un moment où le pays sortait à peine des turbulences de la guerre.
Cette perception nourrit aujourd’hui une interrogation légitime :
la Constitution protège-t-elle suffisamment la souveraineté nationale et l’intégrité du territoire ?
Car pour beaucoup de Congolais, le cœur du problème est là. Le débat sur la révision constitutionnelle est intimement lié à la question de la sécurité nationale et à la présence de forces ou d’influences étrangères qui fragilisent l’État.
L’abcès, disent certains, est désormais crevé.
Mais une plaie ouverte doit être soignée avec lucidité et courage.

Ne pas tourner en rond face à l’histoire
Le peuple congolais a trop longtemps eu l’impression d’être entraîné dans un cercle vicieux : conflits à répétition, exploitation des ressources naturelles, ingérences régionales et manipulations politiques.
À force de tourner en rond, prévient la sagesse populaire, le vertige finit par emporter la raison.
Or l’histoire récente du Congo a déjà donné ce vertige.
Les guerres à répétition dans l’Est du pays, les alliances ambiguës et les rivalités géopolitiques ont transformé une partie du territoire en terrain de convoitise.
Dans ce contexte, certains Congolais estiment que la Constitution devrait contenir des mécanismes plus solides pour protéger la souveraineté nationale, prévenir les ingérences étrangères et renforcer l’autorité de l’État.

Modifier une Constitution n’est pas un tabou
Les adversaires de toute réforme constitutionnelle brandissent souvent l’argument de la stabilité. Pourtant, l’histoire des grandes démocraties montre que réviser une Constitution est une pratique normale et parfois nécessaire.
Prenons quelques exemples :
• La France a révisé sa Constitution à 24 reprises, la dernière grande réforme remontant à 2008.
• La Belgique, pourtant réputée pour sa stabilité institutionnelle, a modifié la sienne environ 30 fois.
• L’Allemagne a procédé à plus de 60 révisions constitutionnelles depuis la mise en place de sa Loi fondamentale.
• L’Afrique du Sud, dont la Constitution est considérée comme l’une des plus modernes du monde, a déjà connu plus de 17 amendements.
Ces exemples montrent que la Constitution n’est pas un texte figé pour l’éternité. Elle doit évoluer avec les réalités politiques, économiques et sociales d’un pays.

L’exemple français : une Constitution en constante adaptation
La Constitution française du 4 octobre 1958, fondement de la Cinquième République, illustre parfaitement cette dynamique.
Depuis sa création, elle a été modifiée à de nombreuses reprises afin de s’adapter aux transformations de la société et de la vie politique.
Ces révisions ont notamment permis :
• l’élection du président de la République au suffrage universel direct ;
• l’instauration du quinquennat présidentiel ;
• le renforcement du rôle du Conseil constitutionnel ;
• la reconnaissance accrue des collectivités territoriales ;
• l’intégration progressive du droit européen.
En conséquence, seuls 30 des 92 articles d’origine sont restés inchangés, et le texte constitutionnel compte aujourd’hui plus de 100 articles.
Cela démontre qu’une Constitution peut évoluer profondément tout en restant le socle de la stabilité d’un État.

Le cas congolais : une question de souveraineté
Si les grandes démocraties modifient leurs constitutions pour moderniser leurs institutions ou renforcer les droits des citoyens, le Congo pourrait avoir une raison encore plus fondamentale : la défense de sa souveraineté nationale.
Certains juristes et analystes estiment que plusieurs dispositions devraient être réexaminées, notamment celles concernant :
• la protection de l’intégrité territoriale ;
• la gestion des ressources naturelles stratégiques ;
• la sécurité nationale et les alliances régionales ;
• le rôle de l’armée dans la défense du territoire ;
• la responsabilité politique des dirigeants face aux crises nationales.
L’objectif serait clair : empêcher que les erreurs du passé ne se répètent et protéger les générations futures.

Une réforme qui dérange
Évidemment, une réforme constitutionnelle ne peut pas faire l’unanimité.
Elle inquiète ceux qui profitent des déséquilibres du système.
Dans chaque pays, il existe toujours des acteurs politiques ou économiques qui préfèrent le statu quo :
les opportunistes du pouvoir, les profiteurs des zones grises institutionnelles, ou encore ceux qui voient dans la faiblesse de l’État une occasion d’enrichissement personnel.
Mais l’histoire montre une constante :
les grandes réformes naissent souvent lorsque les peuples cessent d’avoir peur de poser les vraies questions.

Penser loin, penser pour toujours
Réviser une Constitution ne devrait jamais être un acte improvisé ou partisan.
C’est un moment grave dans la vie d’une nation.
Cela exige de la sagesse, du débat public, et une vision qui dépasse les intérêts immédiats des acteurs politiques.
Car une Constitution digne de ce nom doit être pensée non seulement pour le présent, mais aussi pour les générations à venir.
Le peuple congolais aspire à un État fort, souverain, capable de protéger ses richesses et sa dignité.
Et s’il faut pour cela revisiter certains fondements juridiques de la République, alors la question mérite d’être posée avec courage et lucidité.
Comme le dit un proverbe africain :
« Quand la maison prend feu, on ne discute pas de la couleur de l’eau : on éteint l’incendie. »
Le Congo se trouve peut-être précisément à ce moment de son histoire.

ZADAIN KASONGO T.

ÉPIDÉMIES ET CLIMAT DES AFFAIRES

Dans les bistrots de la Gombe, à l’ombre des parasols où les verres tintent comme de petites cloches d’espérance, on parle beaucoup du climat des affaires. Les mots circulent avec une aisance presque joyeuse : investissements, croissance, partenariats, corridors économiques. Le pays, dit-on, s’ouvre comme une terre promise aux capitaux. Et dans les nganda de Bandalungwa, entre deux assiettes de poisson braisé, la même rumeur flotte dans l’air chaud du soir : les investisseurs arrivent.
Mais pendant que ces promesses montent comme une fumée légère au-dessus des tables, un autre récit demeure presque absent des conversations : celui des maladies qui, depuis deux décennies, travaillent le corps de la nation avec la patience d’un ver dans un fruit.
La Mpox, le choléra, la méningite, la fièvre typhoïde, le paludisme, la rougeole : ces noms n’appartiennent pas seulement au vocabulaire médical. Ils sont devenus les compagnons obscurs de la vie quotidienne. Ils ne font pas irruption comme les coups de tonnerre d’une catastrophe spectaculaire ; ils avancent à pas feutrés, jour après jour, dans les ruelles des quartiers populaires, dans les villages perdus, dans les salles d’hôpital où les ventilateurs brassent une chaleur sans consolation.

Jamais peut-être un pays n’a paru si souvent assiégé par des ennemis invisibles. Et l’esprit humain, lorsqu’il se sent acculé, cherche toujours une explication au-delà du monde visible. Certains parlent alors de malédiction. Il serait tentant d’imaginer que le ciel lui-même a détourné son regard de cette terre immense, comme si une faute mystérieuse pesait sur son destin.
Cette hypothèse a la force des vieilles croyances. Elle rassure même parfois, car une malédiction divine suppose un Dieu qui juge encore les hommes. Mais la vérité est plus rude et plus terrestre. Les microbes ne sont pas les instruments d’une colère céleste ; ils sont les témoins impitoyables de nos négligences.
Car les épidémies prospèrent là où les États faiblissent. Elles surgissent là où l’eau potable manque, où les égouts n’existent pas, où les dispensaires sont démunis, où les budgets publics se dissipent comme l’eau dans le sable. Elles suivent les routes de la pauvreté avec la fidélité d’une ombre. Ainsi le drame congolais porte en lui un paradoxe presque tragique. Sous la terre, des richesses minérales capables d’attirer les puissances du monde ; à la surface, des populations qui continuent de lutter contre des maladies que d’autres sociétés ont reléguées dans les livres d’histoire. Le pays ressemble à ces grandes maisons coloniales dont les salons resplendissent de lustres, tandis que les fondations se fissurent dans l’obscurité.

La question n’est donc pas de savoir si la nation est maudite. Les nations ne sont jamais maudites ; elles sont seulement abandonnées ou mal gouvernées. Et l’abandon d’un peuple n’a rien de mystique : il est le fruit d’une longue chaîne de décisions humaines, de renoncements, parfois de complicités.
Pourtant, il serait injuste de conclure à la fatalité. Les peuples ne meurent pas tant qu’ils gardent la mémoire de leur dignité. Le Congo a traversé des tempêtes plus violentes encore : la colonisation, les guerres, les déchirements politiques. Il continue pourtant de respirer, de créer, d’espérer.
Redonner espoir à ceux qui aiment ce pays commence par un geste simple mais exigeant : remettre la vie humaine au centre de tout. Une nation qui protège la santé de ses enfants construit déjà son avenir. Les hôpitaux, l’eau potable, la prévention sanitaire valent parfois plus qu’un gisement de cobalt.
Alors peut-être qu’un jour, dans les bistrots de la Gombe comme dans les nganda de Bandalungwa, les conversations changeront de ton. On parlera encore d’investissements, bien sûr, le monde moderne ne sait parler que cette langue là, mais on évoquera aussi une victoire plus profonde : celle d’un pays qui aura cessé de compter ses morts pour commencer enfin à compter ses vies sauvées.

Et ce jour-là, l’espérance ne flottera plus seulement dans les discours. Elle habitera la réalité même du pays, comme une lumière obstinée au-dessus du fleuve Congo.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le droit africain contemporain est-il africain ?

Les sociétés africaines précoloniales disposaient de systèmes juridiques endogènes, enracinés dans des approches communautaristes de la responsabilité et de la justice. C’est un fait avéré. Ce droit, souvent qualifié de « traditionnel » ou « coutumier », se caractérisaient, en matière de litige, par la médiation et la réparation dans un objectif de restauration de l’harmonie sociale. L’ontologie juridique reposait donc sur le communautaire plutôt que sur l’individuel. Le mode de vie étant communautaire, le droit était naturellement collectiviste,
comme aimait bien l’écrire le professeur Kalongo Mbikay lorsqu’ il appréhendait la question de l’individualisation et la collectivisation du rapport juridique de responsabilité civile.

La colonisation a cependant profondément bouleversé ce paysage en introduisant des modèles juridiques inspirés principalement des traditions romano-germanique et de Common law (droit anglais). Le droit dit « traditionnel » devenait ainsi marginal. Cette dynamique
s’inscrit, faut-il le souligner, dans ce que V.Y. Mudimbe a appelé « l’invention de l’Afrique », c’est-à-dire l’étude et l’explication de ce qu’elle est selon un cadre épistémologique européen.
Aux yeux du colonisateur, l’Afrique était sans histoire et il fallait en créer une pour elle, selon la rationalité européenne. L’impérialisme a ouvert la voie à la réification du « primitif », disait le savant congolais. Il fallait donc l’ « inventer ». Dès lors, nous pouvons affirmer que la «
bibliothèque coloniale », expression chère à Mudimbe, constituée de discours qui structurent la manière dont il fallait penser l’Afrique, concernait également les règles de droit et la manière
de les appliquer. Les mêmes cadres conceptuels européens ayant servi à étudier et à qualifier notamment les religions et les coutumes ont été à l’origine de l’implantation des catégories et outils juridiques comme les codes civils et pénaux, les codes d’organisation judiciaire, les règles
de procédure et tous les concepts y associés. Les indépendances n’ont pas permis de changer de paradigme.
Au contraire, les États africains ont conservé l’architecture juridique coloniale et lors de certaines réformes du droit, notamment lors de la confection des constitutions, le
mimétisme se fait toujours sentir dans une large mesure. Ainsi, les droits positifs africains demeurent largement exogènes dans leurs structures et catégories.

Force est donc de constater que le droit postcolonial africain s’applique à des communautés où certaines normes coutumières et communautaires restent toujours vivantes et représentent une force de régulation sociale. Il est vrai que l’on peut observer un certain effort progressif, notamment, l’intégration de certaines valeurs culturelles dans les constitutions adoptées depuis les années 1990 et dans les Codes de la famille. Il a été également noté qu’au niveau régional africain, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples introduit des concepts qui reflètent une certaine sensibilité proprement africaine, notamment l’importance des droits collectifs.
Néanmoins, il reste encore beaucoup à faire. Le défi contemporain consiste à adapter plusieurs concepts juridiques coloniaux aux réalités coutumières africaines ou d’en créer d’autres inspirés directement du droit traditionnel. Un travail d’harmonisation entre les normes et concepts du droit colonial avec les normes fondées sur les valeurs socio-juridiques locales s’impose. À notre avis, il n’est ni nécessaire ni efficace d’effacer le droit hérité, mais l’Afrique doit innover en valorisant les traditions juridiques africaines et en identifiant ces dernières comme véritables sources normatives. Pour ce faire, la formation juridique doit intégrer les approches traditionnelles africaines du droit et mettre en valeur le droit comparé en vue de favoriser
l’échange et le dialogue entre différentes cultures juridiques africaines. Comme le disait Joseph Ki-Zerbo dans ‘’À quand l’Afrique ?’’, l’éducation doit être endogène et fondée au maximum sur
l’accumulation des connaissances africaines.

Nous plaidons donc pour que les différents concepts juridiques qui n’existent qu’en langue coloniale soient traduits ou appréhendés à partir de la sémantique locale. C’est de cette façon que l’on peut rapprocher la justice des
justiciables. Ces derniers, qui n’ont pas la plupart du temps la maîtrise de la langue coloniale, n’ont, a fortiori, aucune connaissance de la terminologie juridique.

Sans ces efforts, le droit demeurera, en Afrique, un outil éloigné des communautés et de leurs pratiques sociales alors que la justice qui est censée appliquer la règle juridique sera toujours perçue comme une institution instrumentalisée par les élites et déconnectée de la réalité.

André Kazadi KC, avocat et essayiste

CONTRE BANDE

Il est des mots qui sentent la poussière des pistes et le métal des cargaisons nocturnes. La contrebande est de ceux-là. Elle ne naît pas dans les livres de droit, mais dans les chemins de terre où la loi arrive toujours un peu trop tard, comme un train qui siffle dans la nuit alors que les voyageurs sont déjà passés.

Dans les régions minières de la RDC, la frontière n’est pas une ligne claire tracée sur une carte. Elle ressemble plutôt à une cicatrice dans la forêt ou dans la savane : visible de loin, mais traversée chaque jour par des hommes, des femmes et des enfants qui ont faim. Des camions roulent au crépuscule, chargés d’une richesse sombre arrachée à la terre, et qui prendra la route de la Zambie ou d’autres horizons. À cette heure, la douane ressemble parfois à une lanterne fatiguée qui éclaire mal l’immensité.

La contrebande n’est pas seulement une fraude ; elle est aussi une confession silencieuse de la pauvreté. Les lois existent, certes, comme les statues dans les jardins publics : droites, solennelles, immobiles. Mais autour d’elles circule la vie réelle, inquiète et pressée. Des hommes, des femmes et des enfants portent sur leurs épaules des sacs lourds de minerai comme s’ils transportaient une part de leur propre destin.

On dira que l’État perd ses taxes et que l’ordre s’effrite. C’est vrai. Mais l’on oublie parfois que la loi, si elle ne rencontre pas la vie des hommes, des femmes et des enfants reste une encre froide sur du papier. La contrebande devient alors la langue obscure par laquelle les pauvres répondent aux institutions lointaines. Elle murmure une question que personne n’aime entendre : à qui appartient la richesse qui dort dans la terre ?

Il y a dans ces circulations clandestines quelque chose de presque biblique : la tentation du passage, la promesse d’un gain rapide, et cette frontière qui ressemble à une mer étroite que l’on traverse de nuit. Le minerai voyage comme une rumeur dans l’obscurité. Il passe de mains en mains, et chaque main garde un peu de sa poussière.

Ainsi la contrebande n’est pas seulement une faute inscrite dans un code pénal. Elle est aussi un symptôme : celui d’un monde où la loi marche avec lenteur tandis que la nécessité court pieds nus. Et, dans le silence des pistes, il arrive que la nécessité gagne la course.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.