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DESTIN VULNÉRABLE

Il est des pays dont la richesse ressemble à ces fruits trop lourds qui courbent les branches jusqu’à les briser. La RDC est de ceux-là. La terre y déborde de métaux rares, de forêts profondes, de fleuves immenses ; mais l’économie, elle, marche comme un homme chargé de trésors qui n’aurait ni poche ni coffre pour les garder. Le monde vient y puiser ce qui lui manque, puis s’éloigne en laissant derrière lui un pays qui importe presque tout ce dont il a besoin pour vivre.

On parle souvent de la richesse du sous-sol congolais avec une sorte d’émerveillement abstrait. Mais cette richesse ressemble à ces miroirs trop vastes qui reflètent davantage le regard des étrangers que celui de la maison où ils sont suspendus.
Les minerais — cuivre, cobalt, or — quittent la terre ancestrale comme des caravanes silencieuses. Ils partent vers les ports lointains, vers les usines d’Asie où ils deviendront batteries, circuits électriques, machines de l’avenir. Pendant ce temps, le pays qui les a vu naître attend encore les industries capables de les transformer sur place.

La contradiction est presque douloureuse. On marche dans un territoire vaste comme un continent intérieur, où des millions d’hectares de terres pourraient nourrir des peuples entiers, et pourtant les marchés dépendent des cargaisons venues d’ailleurs. C’est comme si un jardin immense restait à demi abandonné tandis que ses habitants achètent au voisin les fruits qu’ils pourraient cueillir eux-mêmes.

À cette dépendance matérielle s’ajoute une autre, plus discrète, plus administrative : celle qui lie les finances publiques aux prescriptions des institutions internationales, comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale. Ces organisations parlent le langage froid des équilibres macroéconomiques, et leurs conseils sont souvent nécessaires pour maintenir la stabilité d’un État. Mais cette stabilité ressemble parfois à celle d’un malade maintenu debout par des béquilles. Elle n’a pas encore la marche libre d’un corps qui aurait retrouvé sa force.

Et pourtant, il serait faux de croire que la RDC n’occupe qu’une place marginale dans le monde. Il se pourrait même qu’elle se trouve, sans toujours en avoir conscience, au centre d’un jeu beaucoup plus vaste. Car les métaux dont recèle son sol sont devenus les nerfs mêmes de l’économie nouvelle. Le cobalt, par exemple, entre dans la fabrication des batteries qui feront rouler les voitures de demain et fonctionner les machines de l’avenir. Le cuivre, lui, court dans les veines invisibles de l’électricité moderne. À mesure que la planète s’électrifie, ces métaux deviennent presque aussi indispensables que le pétrole l’était au siècle dernier.

Ainsi, le pays apparaît à la fois comme un géant endormi et comme une proie observée. Dans un monde que les guerres secouent et que les rivalités entre puissances déchirent, les territoires riches en ressources stratégiques cessent d’être seulement des lieux de production : ils deviennent des lieux de convoitise. L’histoire récente a montré que les richesses naturelles peuvent attirer autour d’elles des intérêts multiples, parfois incompatibles, qui finissent par se heurter comme des plaques tectoniques sous la surface tranquille des États.

C’est pourquoi la situation actuelle doit être regardée comme une alerte. Non pas une alerte spectaculaire, faite de sirènes et de proclamations, mais une alerte lente, presque silencieuse, semblable à ces fissures qui apparaissent d’abord dans les murs avant de révéler la fragilité d’une maison entière. Dans une économie mondiale que les conflits et les tensions géopolitiques rendent de plus en plus imprévisible, la dépendance économique peut devenir une vulnérabilité profonde.
Il faudrait que cette richesse cesse d’être un spectacle pour devenir une œuvre. Il faudrait que les minerais cessent de quitter le pays comme des voyageurs sans retour et qu’ils y laissent au moins une part de leur valeur. Il faudrait aussi que les champs, vastes comme des promesses oubliées, retrouvent le bruit des outils et le rythme des saisons cultivées.
Car un pays n’est vraiment souverain que lorsque ce qu’il produit, nourrit ses habitants, éclaire ses villes et bâtit ses propres machines. Tant que ces forces resteront dispersées, la RDC continuera de ressembler à ce fleuve immense — le Congo — qui traverse la forêt avec une puissance inouïe, mais dont les rives, parfois, semblent ignorer la force de l’eau qui coule entre elles.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Usurpation de pouvoir

L’idée même d’usurpation de pouvoir porte avec elle une ombre. Ce n’est pas seulement s’asseoir à une chaise qui ne vous revient pas, ce n’est pas seulement un titre usurpé, un décret contourné. C’est un trouble dans l’ordre du monde, un vertige moral, une faille dans la cohésion fragile de la République.
On se souvient, dans la mémoire récente, de l’ombre qui s’étendit en janvier 2001 sur la République démocratique du Congo. Après l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, Joseph Kabila fut appelé à prendre la tête de l’État. Il y eut la rapidité, l’urgence, et ce souffle de l’histoire qui semble toujours imposer ses lois avant que les hommes n’aient le temps de réfléchir. Certains virent là une usurpation pure, une prise illégitime. D’autres, plus prudents, notèrent que les institutions et la communauté internationale avaient reconnu ce geste. La vérité se trouve quelque part entre la contestation et la légalité : un moment où le pouvoir se donne et se reçoit, où l’éthique se mêle aux nécessités.

Le pouvoir, lorsqu’il est légitime, ne se réduit jamais à la force. Il exige la discipline, le respect des lois et l’attention aux citoyens, ces visages humbles et silencieux qui supportent, chaque jour, le poids de l’autorité. Il appelle la prudence, la justice, le sens du bien commun. Les sages nous rappellent qu’un pouvoir qui se réclame du peuple, mais oublie ses devoirs devient tyrannie. L’opposition entre la légitimité et l’usurpation n’est pas seulement une opposition juridique : elle est morale, elle est sociale, elle est la mesure du cœur des hommes et des femmes.

La démocratie, dans ce sens, n’est pas une abstraction. Elle est cette fragile architecture qui permet à la souveraineté de se répandre comme un souffle parmi les institutions et les citoyens. Elle exige la transparence, la responsabilité, la contrôle réciproque. Et elle nous rappelle, toujours, que le pouvoir n’est jamais un bien privé. Il est une charge, une formation du caractère, une leçon quotidienne de prudence et de justice.

Il est des moments où la légalité et l’éthique se séparent, où le monde des hommes vacille. Là, l’usurpation n’est pas seulement un mot de dictionnaire : elle devient une fissure dans les villes et bidonvilles de la République, une douleur muette dans l’ordre social. Et le pouvoir légitime, par contraste, brille non par ses privilèges, mais par cette fidélité discrète à la règle, à la loi, aux hommes et femmes.

Juger le pouvoir exige la patience et la nuance. L’ombre de l’illégitimité plane toujours, mais elle ne doit pas nous faire oublier que la légitimité se construit dans la conscience des institutions et dans le respect silencieux des droits humains. C’est cette tension, toujours, entre la force et la justice, qui fait vibrer le monde politique et moral de nos pays.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Guerre en Iran : aux portes d’un embrasement mondial ?

Le Moyen-Orient serait-il en train de s’embraser sous nos yeux au point de contaminer le monde entier ? La question, lourde d’angoisse, s’impose d’elle-même à l’esprit de quiconque observe la tension croissante autour de l’Iran. La disparition du guide suprême iranien n’a manifestement pas apaisé les lignes de fracture. Au contraire, elle semble avoir ouvert une nouvelle ère d’incertitudes, où chaque déclaration diplomatique sonne comme un avertissement.

La récente prise de position du président français Emmanuel Macron a ravivé dans la mémoire collective le spectre des alliances rigides qui, hier encore dans l’Histoire, ont précipité le monde dans l’abîme. Il suffit d’évoquer la Triple Alliance et la Triple Entente pour comprendre combien les engrenages diplomatiques peuvent devenir des pièges mortels.

Le précédent de 1914 : quand les alliances enchaînent les peuples

En 1914, l’assassinat d’un archiduc à Sarajevo déclencha une mécanique implacable. L’Europe, divisée entre blocs rivaux, se retrouva aspirée dans la Première Guerre mondiale. Ce qui aurait pu demeurer un conflit local se transforma en une conflagration planétaire. Résultat : des millions de morts, des empires effondrés, une génération sacrifiée.

Tout avait commencé par des tensions régionales, des alliances défensives devenues offensives, des discours enflammés et des calculs politiques hasardeux. L’Histoire enseigne que les grandes tragédies naissent rarement d’un seul coup de tonnerre ; elles germent dans l’accumulation des imprudences.

1939 : l’embrasement idéologique

Vingt-cinq ans plus tard, les braises mal éteintes ravivèrent un incendie plus vaste encore : la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, l’idéologie totalitaire, la propagande et la déshumanisation furent les moteurs d’un cataclysme sans précédent. Les noms de Joseph Goebbels et Heinrich Himmler demeurent les symboles d’un monde où la manipulation des masses et la haine organisée conduisirent aux pires atrocités.

Lorsque l’on observe aujourd’hui les discours radicaux, les postures martiales et la circulation effrénée d’informations parfois instrumentalisées, il n’est pas insensé de s’interroger : l’humanité a-t-elle véritablement tiré les leçons de son passé ?

L’Iran, l’Ukraine et la tentation des blocs

Le conflit en Ukraine, enlisé depuis des mois, démontre combien les guerres contemporaines peuvent s’installer dans la durée, épuiser les peuples et redessiner les équilibres géopolitiques. Ce qui devait être une opération rapide s’est transformé en guerre d’usure aux conséquences mondiales : crise énergétique, tensions alimentaires, polarisation diplomatique.

Dans ce contexte déjà fragile, une escalade autour de l’Iran pourrait agir comme un catalyseur. Les alliances régionales, les soutiens implicites ou explicites des grandes puissances, la rivalité entre blocs d’influence : tout rappelle les configurations du passé.

L’Iran, de son côté, ne semble pas disposé à s’incliner. Son attitude, loin d’une capitulation symbolique, traduit une volonté de résistance et d’affirmation souveraine. Or, lorsque l’orgueil national se mêle aux intérêts stratégiques mondiaux, la diplomatie devient un fil ténu au-dessus du vide.

Sommes-nous à la veille d’un basculement ?

L’Histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle bégaie souvent. Les grandes guerres commencent rarement avec la conscience claire qu’elles seront mondiales. Elles naissent de malentendus, de démonstrations de force, de jeux d’alliances et de calculs erronés.

La véritable question n’est peut-être pas de savoir si nous revivons 1914 ou 1939, mais si nous avons la maturité politique et morale d’éviter que les rivalités actuelles ne dégénèrent en confrontation généralisée.

Car de la Triple Entente aux blocs contemporains, le bilan demeure le même :
— des vies humaines sacrifiées ;
— des infrastructures réduites en cendres ;
— des générations traumatisées ;
— une humanité qui pleure ce qu’elle aurait pu empêcher.

L’heure n’est pas aux prophéties alarmistes, mais à la vigilance lucide. Le monde regarde. L’Histoire observe. Et les peuples espèrent que leurs dirigeants sauront choisir la voie du dialogue plutôt que celle de l’irréparable.

ZADAIN KASONGO T.

Démagogie

Nous dénonçons la démagogie d’une voix sûre, comme si elle ne pouvait habiter que les tribunes adverses, alors qu’elle chemine, patiente et insinuante, dans toute parole qui cherche l’applaudissement plus que la vérité.

La démagogie n’est pas le mensonge brutal qui éclate comme une vitre brisée dans un hôtel de la Gombe. Elle est plus douce, plus enveloppante. Elle parle bas, elle rassure, elle promet l’aube avant même que la nuit ne soit traversée. Elle connaît le cœur des foules du Stade Tata Raphael, comme le pêcheur connaît le courant du fleuve Congo à Kinkole. Le démagogue jette le filet au bon endroit, là où frémissent la fierté blessée, la peur de l’abandon, le désir d’être enfin reconnu. La démagogie n’élève pas ; elle enivre. Elle ne construit pas ; elle embrase.

Sous Mobutu Sese Seko, l’authenticité fut proclamée comme une saison nouvelle. On changea les noms comme on changerait de peau ; on répudia des prénoms chrétiens comme on se déleste d’une chemise sale ; on invoqua les ancêtres afin que leur ombre protège la nation. Puis vint la zaïrianisation, annoncée comme une moisson promise aux fils du pays. Les entreprises passeraient aux mains nationales ; la richesse, disait-on, coulerait à nouveau dans le lit du fleuve commun.

Qui n’aurait pas vibré à ces paroles ? Elles avaient la couleur du soleil levant et le parfum des terres ancestrales. Pourtant, derrière l’hymne, la réalité s’assombrissait. Les entreprises confiées aux proches du pouvoir sans préparation s’effondrèrent comme des maisons bâties sur du sable ; la prospérité annoncée se dissipa en poussière sous la barbe du président fondateur du parti État; la fierté collective servit de rideau à des intérêts privés. Le peuple, convié à célébrer sa renaissance, se retrouva à compter les ruines de la nation. La promesse brillait comme un feu de brousse sur les collines du Kivu et les plateaux du Kasaï; elle laissa derrière elle un sol calciné.

Plus tard, sous Joseph Kabila, les « cinq chantiers » retentirent comme le plan d’un architecte traçant sur le soleil ancestral la silhouette d’une cité nouvelle. Infrastructures, santé, éducation, logement, eau et électricité : cinq piliers pour soutenir l’espérance d’un peuple clochardisé. On promettait des routes là où la boue retenait les pas, la lumière là où la nuit s’installait trop tôt, l’eau claire là où la soif était quotidienne.

Quelques routes furent effectivement ouvertes, deux, trois bâtiments surgirent du sol kinois. Mais l’horizon dessiné par les discours demeura plus vaste que les réalisations. L’électricité vacillait comme une lampe exposée au vent de la saison de pluie; l’eau restait rare, paradoxalement à quinze mètres du fleuve majestueux ; les hôpitaux manquaient de tout. Le slogan, tel un drapeau neuf, flottait encore haut ; la transformation, elle, avançait à pas comptés. L’écart entre la parole et la pierre posée devint un silence que chacun percevait dans l’entourage de Kabila et ses infiltrés.

La démagogie n’est donc pas l’émotion en politique, car une nation sans émotion serait une terre sans pluie. Elle est l’art d’exploiter l’orage sans jamais irriguer les champs. Elle consiste à préférer l’ovation de l’instant au jugement du lendemain, à multiplier les promesses comme des feux d’artifice dont il ne reste, au matin, qu’une odeur de poudre que les Congolais connaissent à la Foire internationale de Kinshasa.

On oppose à cette tentation démagogique le « leadership responsable ». L’expression évoque une lampe tenue haut dans la nuit, non pour éblouir, mais pour éclairer le chemin. Gouverner avec responsabilité, c’est accepter de décevoir parfois, d’avouer les limites, de parler une langue moins brillante, mais plus solide. C’est préférer la lente construction d’un pont, d’une rocade à la lecture dithyrambique d’un compte-rendu d’une réunion du Conseil des ministres.

La tentation démagogique renaît à chaque crise comme une herbe tenace. Elle prospère dans les fissures de la souffrance collective. Mais un pays ne se relève pas sur des paroles qui caressent l’émotion ; il se relève sur des décisions qui résistent aux saisons, à la pluie, à l’usure du temps. La démagogie est un éclair : elle illumine un instant le visage du pouvoir. La responsabilité est une veille. Elle dure, elle fatigue, elle exige. Entre les deux, il y a la distance qui sépare le tumulte de la foule et la solitude de la conscience.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Mensonge d’État

Il est des mots qui ne vieillissent pas. Ils traversent les régimes, changent de costume, mais gardent la même odeur : celle d’une vérité retenue, étouffée sous le velours des discours officiels. Le mensonge d’État est de ceux-là.
On parle beaucoup de transparence. Le mot rassure. Il brille comme une vitre propre derrière laquelle on promet de tout montrer. Mais chacun sait que la vitre peut être teintée, que la lumière peut être orientée, que ce que l’on ne montre pas est parfois plus important que ce que l’on exhibe.
Le mensonge d’État n’est pas toujours une invention grossière. Il est plus subtil. Il choisit. Il retranche. Il simplifie. Il donne au peuple une histoire acceptable, non pas forcément fausse dans tous ses éléments, mais arrangée, polie, rendue supportable. Il rassure au moment où l’angoisse menace d’ouvrir des brèches.
Lorsque le président Laurent Désiré Kabila fut assassiné en République démocratique du Congo, la version officielle parla d’un acte isolé, d’un groupe restreint, d’une trahison circonscrite. Peut-être était-ce là toute la vérité. Peut-être n’en était-ce qu’une part. Les nations, comme les familles, préfèrent parfois une vérité courte à une vérité abyssale.
Très vite, la succession de Joseph Kabila fut présentée comme la continuité nécessaire, presque naturelle. Dans ces heures-là, l’ordre rassure davantage que la lumière. On ferme les volets pour éviter le tumulte. On invoque la stabilité. Et le peuple, fatigué, consent souvent à ne pas tout savoir.
Faut-il parler de mensonge ? Le mot est grave. Il suppose l’intention froide de tromper. Or le pouvoir, le plus souvent, se persuade qu’il agit pour le bien. Il se croit obligé de taire, de filtrer, d’orienter. Il appelle cela raison d’État. Le terme est plus noble. Il absout presque.
Mais la vérité, elle, n’a pas d’escorte. Elle vient nue, fragile, parfois dangereuse. Elle dérange les alliances, trouble les fidélités, ébranle les hiérarchies. C’est pourquoi on la redoute. C’est pourquoi on l’habille.
On dit que les institutions disposent de mécanismes de contrôle, de régulation, de surveillance. C’est vrai. Mais ces mécanismes dépendent des hommes, et les hommes ont peur. Peur du désordre. Peur de perdre. Peur d’être jugés. Alors la vérité devient une matière que l’on travaille, que l’on ajuste, que l’on polit jusqu’à ce qu’elle ne coupe plus.
La confiance des citoyens ne meurt pas d’un coup. Elle s’effrite. Un silence, une omission, une explication trop rapide. Et peu à peu, le doute s’installe. On continue d’écouter, mais on n’adhère plus tout à fait. On obéit, mais on ne croit plus.
Le contraire du mensonge d’État n’est pas seulement la transparence. C’est le courage. Le courage de dire ce qui dérange, d’admettre ce qui compromet, d’accepter que la vérité puisse affaiblir un pouvoir à court terme pour le fortifier à long terme.

Car un État peut survivre à une crise. Il survit plus difficilement à l’habitude du mensonge.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

OPPOSITION POLITIQUE

Il est des oppositions qui parlent haut, elles frappent du poing sur la table, elles invoquent l’État de droit et la démocratie en danger ; mais, derrière la colère affichée, il y a parfois l’estomac. On ne me fera pas croire que toutes les indignations ont la même source. Certaines naissent d’une blessure faite au droit. D’autres d’une blessure faite à l’intérêt.
J’appelle opposition alimentaire cette manière d’être contre, qui ne consiste pas tant à refuser qu’à négocier. On s’oppose pour exister, pour être vu, pour peser, et surtout pour être payé. L’homme politique sans ressources, sans métier hors de la politique, dépend de ce qu’il dénonce. Il vit dans l’ombre du pouvoir qu’il fustige. Il s’en nourrit, au sens le plus strict du terme. Son courage a des limites que fixe la nécessité.
Ce n’est pas toujours affaire de corruption éclatante. Il y a plus triste : l’habitude de composer, la tentation de se taire au bon moment, l’art de transformer la protestation en monnaie d’échange. On crie, puis l’on s’assied. On accuse, puis l’on s’arrange. La conscience devient une variable d’ajustement.
À l’inverse, il est une opposition plus rare, plus coûteuse : celle qui accepte de perdre. Elle ne cherche ni strapontin ni prébende. Elle ne vit pas du pouvoir mais malgré lui. Elle ne confond pas la critique avec la manœuvre. Elle sait que la parole publique engage l’âme de celui qui la prononce. Elle peut se tromper, nul n’est infaillible, mais elle ne se vend pas.
Ne nous y trompons pas : aucune opposition n’est pure de toute contrainte. La politique est un terrain où l’idéal et l’intérêt se frôlent sans cesse. Mais il est une différence décisive entre celui qui subit la nécessité et celui qui l’érige en méthode. L’un lutte pour demeurer libre ; l’autre organise sa dépendance.
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’opposition existe. Elle existera toujours. La question est de savoir ce qui la fait parler : la fidélité à une certaine idée du bien commun, ou la simple urgence de subsister. Entre ces deux logiques se joue la dignité de la vie publique. Et, peut-être, notre propre capacité à y croire encore.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

IN MEMORIAM : CIBALABALA KALOMBO MUCIPAYI

Cibalabala Kalombo Mucipayi s’est éteint à Bruxelles dans la dernière semaine de février 2026. Sa disparition marque la fin d’un parcours intellectuel exigeant, traversé par la fidélité à la culture luba et par un engagement constant en faveur d’une parole libre.

Je l’ai connu à l’Université nationale du Zaïre, sur le campus de Lubumbashi, entre 1974 et 1977. Il y suivait un cycle complet de licence en lettres, formation rigoureuse qui exigeait quatre années d’études approfondies. Dans les auditoires comme dans les associations étudiantes de la Faculté des lettres, il se distinguait par la fermeté de ses positions et par la solidité de ses lectures. Ses interventions lors des conférences académiques étaient souvent critiques, parfois déstabilisantes pour les intervenants, mais toujours fondées sur une connaissance réelle des œuvres et des traditions littéraires.
Après l’obtention de sa licence, il exerça comme enseignant dans l’Est du pays, puis à Kinshasa. Nos trajectoires se sont alors éloignées pendant plusieurs années. Lorsque je le retrouvai à Bruxelles en 2007, il avait soutenu une thèse de doctorat en philosophie et lettres à l’Université libre de Bruxelles. Sa spécialisation en littérature africaine francophone l’avait conduit à approfondir l’étude des rapports entre les traditions orales et les écritures modernes, ainsi que les enjeux esthétiques et idéologiques de la production littéraire africaine. C’était un critique littéraire dont la thèse soutenue s’intitulait : L’impact de la tradition dans le roman congolais (1969-1990). Essai d’analyse sociocritique.
Ses travaux ont donné lieu à des publications variées : essais critiques, romans et pièces de théâtre. Sa pièce Monsieur le ministre adore le whisky illustre son goût pour la satire politique et son sens du dialogue dramatique. Son roman Le Patriote explore, sur un mode critique, les ambiguïtés de l’engagement et les contradictions du discours public. Dans ses écrits comme dans ses échanges oraux, notamment au sein de la communauté africaine d’Ixelles-Matonge, il conservait la même exigence intellectuelle et la même liberté de ton.
Chercheur attentif aux textes, il associait la rigueur méthodologique à une lecture empathique des œuvres. Il considérait que l’analyse littéraire ne devait ni écraser les textes sous l’appareil théorique ni les isoler de leurs contextes historiques et culturels. Son travail s’inscrivait dans une perspective critique soucieuse de transmission et de dialogue.
Je garde de lui le souvenir d’un homme attaché à son héritage culturel luba, sans jamais le réduire à une posture identitaire. Il défendait une conception responsable de la liberté d’expression, fondée sur l’argumentation et le respect du débat intellectuel. Sa disparition constitue une perte pour ceux qui ont travaillé avec lui, pour ses lecteurs et pour tous ceux qui reconnaissaient en lui un esprit indépendant et exigeant.
Son œuvre demeure et continue de témoigner de cette exigence. Paix à son âme !

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ABANDON SCOLAIRE

Abandon! Un mot, une tristesse sèche, presque administrative, qui ne dit rien du visage de l’enfant quittant l’école. On parle d’abandon scolaire, comme pour dresser un constat. Mais ce ne sont pas des chiffres qui s’éloignent de l’école : ce sont des regards qui se baissent, des cahiers refermés pour toujours, des matinées désormais livrées aux champs, aux marchés, aux travaux précoces.

On feint parfois de croire que l’enfant choisit. On parle de manque d’effort, d’indiscipline, de distraction. Il est plus commode d’invoquer la faiblesse des volontés que d’interroger la dureté des conditions. Car enfin, que pèse la promesse abstraite d’un avenir meilleur face à l’urgence d’un repas à assurer ? Dans certaines familles, l’école n’est pas un droit tranquille : elle est un luxe fragile, suspendu à la récolte, au salaire incertain, à la santé d’un parent.

L’institution scolaire, elle, poursuit sa logique propre. Elle exige l’assiduité, célèbre la persévérance, classe, distingue, sanctionne. Elle aime les trajectoires droites, continues, régulières. L’élève idéal est celui qui tient dans la durée, qui accepte le rythme imposé, qui consent à différer sa vie au nom d’une réussite promise. Mais tous ne disposent pas du même temps, ni du même silence pour apprendre.

Ainsi l’abandon scolaire n’est pas seulement une défaillance individuelle ; il révèle une fissure plus profonde entre l’ordre scolaire et l’ordre social. Certains enfants quittent l’école moins par refus que par nécessité. Ils ne tournent pas le dos au savoir ; ils obéissent à une autre loi, plus impérieuse, celle de la survie ou de la solidarité familiale.

Il serait trop simple d’opposer l’abandon à la persévérance comme le vice à la vertu. La fidélité à l’école est une chance lorsqu’elle est soutenue, accompagnée, rendue possible. Elle devient épreuve lorsqu’elle s’exerce dans l’isolement ou la pénurie.

Réfléchir à l’abandon scolaire, ce n’est donc pas distribuer des blâmes ; c’est regarder en face la société qui produit ces départs silencieux. Et se demander si l’école, qui promet l’émancipation, sait réellement accueillir tous ceux qu’elle appelle, ou si elle laisse, au bord du chemin, les plus vulnérables — non par cruauté, mais par indifférence à leurs fardeaux invisibles.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

POLITIQUE DU VENTRE

Il est des expressions qui, à elles seules, disent un pays, ses fatigues, ses ruses, ses espérances contrariées. Cette expression inventée par un chercheur français a la crudité d’un aveu. Elle ne parle ni de constitutions, ni de doctrines, ni de grandes déclarations solennelles ; elle parle du ventre, c’est-à-dire de la faim, du besoin immédiat, de la peur du lendemain. Elle nous rappelle que, là où l’institution chancelle, le corps reprend ses droits.

On voudrait croire que le pouvoir se conquiert par la force des idées, par la cohérence d’un programme, par la patience d’un travail administratif. Mais il arrive que la scène publique se réduise à un marché. Les discours deviennent des promesses murmurées à l’ombre des rassemblements, et l’électeur n’est plus un citoyen appelé à délibérer : il est un homme pressé de nourrir les siens. On lui tend un billet, un sac de riz, une promesse d’embauche. Le geste paraît dérisoire ; il est décisif. À cet instant, la politique cesse d’être un débat sur le bien commun : elle devient un échange.
Ce système n’est pas seulement une faiblesse morale. Il obéit à une logique. Il tisse des fidélités, distribue des protections, organise des dépendances. Celui qui donne n’est pas seulement généreux : il lie. Celui qui reçoit n’est pas seulement soulagé : il s’engage. Ainsi se forme une chaîne invisible où chacun tient l’autre par le besoin. Le pouvoir circule non par la loi impersonnelle, mais par la faveur. Il ne s’impose pas d’en haut ; il s’insinue dans les gestes quotidiens, dans la gratitude contrainte, dans la crainte de perdre l’appui obtenu.
Il serait trop simple d’opposer à cette pratique une pureté abstraite, une « politique de principe » qui flotterait au-dessus des réalités. Car gouverner par des programmes, invoquer l’intérêt général, s’appuyer sur des règles stables et des institutions solides suppose un autre climat moral, une autre confiance dans la durée. La politique institutionnelle exige que le citoyen accepte de différer la satisfaction immédiate pour croire en un projet commun. Elle réclame une foi — non pas religieuse, mais civique.
Entre ces deux formes de pouvoir, il n’y a pas seulement une différence de méthodes ; il y a deux visions de l’homme. L’une le considère d’abord dans sa vulnérabilité, dans son besoin pressant, et s’adresse à lui par le secours immédiat. L’autre le suppose capable de se hausser au-dessus de l’urgence, de penser en termes de collectivité, de consentir à la règle. Dans un cas, la relation politique se noue autour de la dépendance ; dans l’autre, autour de la responsabilité.
La politique du ventre prospère là où l’État peine à tenir ses promesses, là où la pauvreté rend chaque faveur précieuse, presque sacrée. Elle n’est pas un accident : elle est le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Tant que le citoyen doutera que l’institution puisse garantir ses droits sans intermédiaire, il se tournera vers celui qui, concrètement, lui tend la main. Et celui qui tend la main saura que ce geste vaut davantage qu’un long discours.

Ainsi la question n’est pas seulement de condamner, mais de comprendre. Comprendre comment le besoin devient instrument de gouvernement ; comment la faveur remplace la règle ; comment le ventre, silencieusement, dicte sa loi à la cité. Car une société ne sort de cette logique qu’en réapprenant à croire que le bien commun n’est pas une chimère, mais une œuvre patiente — et que le pouvoir, pour être légitime, doit nourrir autre chose que les corps : il doit aussi nourrir la confiance.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Vie Privée, Fonction Publique et Pertinence du Débat

L’analyse des interventions récentes du détenu KAMIZELO alias Maîtrisable, révèle un décalage significatif entre la réputation intellectuelle qui lui est attribuée et la prestation observée. L’argumentation souffre d’imprécisions lexicales, d’une syntaxe approximative et d’une structuration insuffisamment rigoureuse.
Au-delà de la forme, c’est la pertinence du fond qui appelle examen.
La mise en cause de la situation matrimoniale religieuse du Chef de l’État pose une question essentielle : en quoi cet élément relève-t-il du débat institutionnel ?
Dans une République moderne, la légitimité du Président découle exclusivement de la Constitution et du suffrage universel. Elle ne dépend ni d’un statut matrimonial religieux ni d’une conformité aux prescriptions d’un culte déterminé.
La distinction entre sphère privée et fonction publique constitue un principe fondamental des démocraties contemporaines. La vie personnelle d’un dirigeant ne saurait être invoquée comme facteur d’illégitimité politique, sauf lorsqu’elle interfère directement avec l’exercice de ses fonctions ou viole la loi.
En l’espèce, aucune disposition constitutionnelle n’exige qu’un Chef de l’État contracte un mariage religieux pour exercer valablement ses prérogatives.
L’exemple comparatif est éclairant : François Hollande a exercé la magistrature suprême en France sans que sa situation conjugale n’affecte la continuité de l’État. Les institutions françaises, fondées sur la séparation des pouvoirs et la primauté du droit, ont fonctionné normalement.

Dans plusieurs systèmes démocratiques, la légitimité institutionnelle demeure indépendante des considérations confessionnelles. Cette neutralité participe du principe de laïcité ou, plus largement, de la séparation entre autorité politique et autorité religieuse.
Dès lors, l’argument fondé sur la nature religieuse ou non du mariage présidentiel apparaît juridiquement non pertinent au regard des critères constitutionnels de validité du mandat.
Le débat démocratique gagnerait à se recentrer sur :
• L’action gouvernementale
• Les politiques publiques
• Les indicateurs économiques et sociaux
• Les choix stratégiques en matière de sécurité et de diplomatie
La maturité institutionnelle d’une nation se mesure à sa capacité à distinguer le débat public légitime de la polémique privée.
La République se consolide par la rigueur du droit.
Elle ne s’affaiblit que lorsque l’émotion supplante l’analyse.

ZADAIN KASONGO T.