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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (8)

« N’empêche pas le mauvais danseur de danser, il se désistera lui-même. »

Ce proverbe suggère une posture de retenue : laisser le mauvais danseur entrer dans l’arène, car l’évidence de son incapacité finira par éclater d’elle-même. Ici, la danse devient une métaphore de l’action humaine exposée au regard social. Empêcher reviendrait à masquer la vérité ; autoriser, au contraire, permet à l’erreur de se révéler dans sa nudité.

Dans cette perspective, le proverbe valorise une forme de pédagogie par l’expérience. L’échec n’est pas une chute inutile, il devient un miroir. Le mauvais danseur, confronté à ses propres limites, apprend ce qu’aucun discours ne saurait lui inculquer avec autant de force. Ainsi, la société n’a pas toujours à corriger, encore moins à prévenir : elle peut aussi laisser advenir, afin que la réalité fasse son œuvre.

Cette sagesse rejoint une économie du geste social : intervenir à tout moment, c’est risquer d’étouffer la responsabilité individuelle. En laissant faire, on reconnaît à chacun le droit de se mesurer à ses propres illusions.

 Mais cette retenue n’est-elle pas, parfois, une démission déguisée ? Car tous les espaces ne sont pas des scènes inoffensives. Il est des danses dont les faux pas coûtent cher à soi-même comme aux autres. Laisser danser le mauvais danseur peut alors signifier laisser se produire un désordre évitable, voire un dommage irréversible.

Dans cette optique, le proverbe peut être critiqué pour son apparente neutralité morale. Ne pas empêcher, c’est aussi tolérer. Or, toute société repose sur des mécanismes de régulation, d’anticipation et de prévention. Attendre que l’incompétence se manifeste pour agir revient à accepter une forme de gaspillage du temps, des ressources, voire de la dignité.

De plus, certains « mauvais danseurs » ne se désistent jamais d’eux-mêmes. L’orgueil, l’aveuglement ou la quête de reconnaissance peuvent les maintenir sur scène bien au-delà du raisonnable. Dans ces cas, l’absence d’intervention ne produit pas la lucidité espérée, mais prolonge l’erreur et ses effets.
Le proverbe, dans sa profondeur, ne prescrit pas une passivité absolue, mais appelle à un discernement subtil. Il ne s’agit pas de laisser faire en toute circonstance, ni d’intervenir systématiquement, mais de juger du moment et du contexte.
Laisser danser peut être salutaire lorsque l’enjeu est formateur, lorsque l’erreur n’engage que celui qui la commet, et lorsque l’expérience peut conduire à une prise de conscience. En revanche, intervenir devient nécessaire lorsque les conséquences dépassent l’individu, lorsque le tort causé est disproportionné, ou lorsque l’illusion persiste malgré les signes évidents.
Ainsi, le proverbe esquisse une éthique de la régulation mesurée : savoir quand se taire pour laisser apprendre, et savoir quand parler pour empêcher le pire. Entre le silence complice et l’ingérence excessive, il trace une ligne fragile, celle de la responsabilité partagée.
Car, au fond, la danse humaine n’est jamais tout à fait solitaire : même le mauvais danseur évolue sur une scène commune. Et c’est peut-être là que réside la véritable leçon, non pas dans l’abandon à soi-même, mais dans l’équilibre entre liberté d’agir et vigilance collective.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (7)

« Ne gâte pas tes relations avec les morts : c’est chez eux que tu iras. »

Dans la pensée congolaise, les morts ne sont pas absents : ils sont dans les ombres silencieuses et le vent qui souffle, ils sont dans la mémoire des vivants. Le proverbe invite à ne pas rompre avec ceux qui ont quitté le monde visible, car ils demeurent les gardiens de l’ordre du monde invisible. Respecter les morts, c’est honorer la chaîne des générations, c’est maintenir le pacte qui relie les ancêtres aux vivants. Dans cette perspective, la mort n’est pas une rupture, mais un passage ; et la relation avec les morts, une diplomatie de l’âme.

Ainsi, « ne pas gâter ses relations avec les morts » signifie préserver les rites, les noms, les tombes, les récits. C’est reconnaître que l’identité individuelle s’enracine dans une généalogie. Le vivant qui insulte ses morts s’arrache à lui-même ; il devient un être sans mémoire, sans protection symbolique. Le proverbe agit alors comme une injonction morale : vivre en tenant compte de l’au-delà, car le destin humain est de rejoindre, un jour, la communauté des ancêtres.

Mais cette fidélité peut se muer en contrainte. Car que signifie entretenir de bonnes relations avec les morts lorsque les traditions qu’ils incarnent deviennent oppressives ? Le proverbe peut être compris comme une stratégie de conservation sociale. En invoquant les morts, on impose aux vivants une conformité, une obéissance, parfois une peur.

Les morts peuvent être instrumentalisés pour figer les normes, interdire l’innovation, étouffer la dissidence. Faut-il toujours respecter les héritages, même lorsqu’ils perpétuent l’injustice ? Peut-on dialoguer avec les morts sans se soumettre à eux ?

Dans cette optique critique, « ne pas gâter ses relations avec les morts » peut apparaître comme une invitation à l’immobilisme. Or, vivre, c’est aussi rompre, transformer, contester. Les vivants ne doivent pas être prisonniers des silences du passé. La dignité humaine exige parfois de réinterpréter, voire de désobéir aux ancêtres.

Entre la fidélité aveugle et la rupture radicale, le proverbe appelle une lecture plus nuancée : il ne s’agit ni de sacraliser les morts, ni de les effacer, mais de négocier avec eux. Entretenir de bonnes relations ne signifie pas obéir sans discernement ; cela suppose une mémoire active, critique, vivante.

Les morts deviennent alors non des maîtres, mais des interlocuteurs. Leur héritage n’est pas une prison, mais une matière à penser. Le vivant responsable est celui qui sait écouter sans se soumettre, honorer sans s’aliéner, hériter sans renoncer à créer.

Ainsi compris, le proverbe rappelle une vérité essentielle : nous sommes des êtres de passage. Aller « chez les morts », ce n’est pas seulement mourir, c’est entrer dans l’histoire, devenir à notre tour mémoire pour les autres. La question n’est donc pas seulement de savoir comment nous traitons les morts, mais aussi quel type de morts nous serons pour les vivants.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (6)

« Mieux vaut se fier à ce que l’on voit qu’à ce que l’on entend. »

Ce proverbe érige l’œil en juge souverain du réel. Voir, c’est toucher du regard, c’est établir une relation directe avec l’événement, sans l’intermédiaire déformant des voix humaines. Dans les sociétés congolaises anciennes comme celles où s’enracine le ciluba, la rumeur circule vite, se gonfle d’intentions et se charge d’affects. L’ouï-dire devient alors un terrain fertile pour l’erreur, la manipulation ou l’exagération.

Ainsi, le témoin oculaire apparaît comme celui qui détient une vérité plus stable, presque irréfutable. Il a été là, présent au moment où les faits se sont produits. Sa parole s’ancre dans une expérience vécue. Le proverbe devient alors une éthique de la prudence : ne juge pas sur la base de ce que tu entends, car la parole d’autrui est traversée par ses intérêts, ses peurs ou ses désirs. En ce sens, il invite à une discipline du jugement et à une méfiance salutaire envers la circulation incontrôlée des discours.

Mais cette confiance accordée au regard mérite d’être interrogée. Voir n’est pas toujours comprendre. L’œil lui-même peut être trompé : illusions, angles morts, interprétations hâtives. Ce que l’on croit avoir vu peut n’être qu’une apparence, une scène mal comprise, un fragment isolé d’une réalité plus complexe.

Par ailleurs, certaines vérités échappent au visible. Les intentions, les sentiments, les intrigues sociales ou politiques ne se donnent pas toujours à voir. Elles circulent précisément dans la parole, dans ce que l’on entend, dans les récits et les confidences. Refuser d’écouter, c’est parfois se priver d’une dimension essentielle du réel.

L’oreille, en ce sens, n’est pas seulement le lieu de la rumeur ; elle est aussi celui de la transmission du savoir, de la mémoire collective et de l’expérience accumulée. Dans les cultures orales, écouter est un acte fondamental d’apprentissage. Le proverbe, s’il est pris à la lettre, pourrait donc conduire à un appauvrissement de la connaissance en disqualifiant trop vite la parole.

Entre l’œil et l’oreille, il ne s’agit pas de choisir un tyran cognitif, mais de construire une vigilance équilibrée. Le proverbe ne condamne pas l’écoute en soi ; il met en garde contre la crédulité. De même, il n’idéalise pas naïvement la vision, mais souligne sa relative immédiateté.

La sagesse qui se dégage de cette tension invite à croiser les sources : voir quand c’est possible, écouter avec discernement, confronter les versions, interroger les apparences. La vérité ne réside ni uniquement dans le visible ni uniquement dans l’audible, mais dans leur mise en dialogue critique.

Ainsi compris, le proverbe devient une pédagogie de la lucidité : il enseigne que toute connaissance exige une vigilance des sens et une réflexion profonde. Il ne s’agit plus seulement de voir ou d’entendre, mais de comprendre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (5)

« N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Dans le silence des villages comme dans le tumulte des villes congolaises, certains proverbes surgissent comme des éclats de pensée venus d’un autre âge. Celui-ci, paradoxal et presque vertigineux, renverse l’ordre habituel des désirs humains : « N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. » À la première lecture, il trouble. À la seconde écoute, il instruit. À la troisième, il déstabilise toute certitude sur la vie, la mort et le désir.

Dans l’imaginaire courant, les morts sont souvent perçus comme des figures de repos, de délivrance ou même de bonheur silencieux. Les vivants, écrasés par les souffrances quotidiennes, peuvent être tentés de les envier : la paix du tombeau semble parfois préférable au poids des responsabilités, des injustices et des épreuves.
Cette première lecture du monde installe une hiérarchie implicite : la mort serait un refuge, un état supérieur de tranquillité. Ainsi, l’envie circule du vivant vers le mort. Le proverbe commence donc par corriger cette illusion : « N’envie pas les morts ». Il déconstruit une tentation existentielle dangereuse, celle de croire que l’absence de vie équivaut à un gain.

Mais le proverbe ne s’arrête pas à cette mise en garde. Il opère un renversement radical : « ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Ici, la parole proverbiale quitte le domaine du visible pour entrer dans celui du symbolique. Elle prête aux morts une conscience, un regard, presque une nostalgie. Les morts ne seraient pas dans le bonheur de l’achèvement, mais dans une forme de manque : ils envieraient les vivants.

Pourquoi ? Parce que vivre, malgré les douleurs, c’est encore pouvoir agir, transformer, aimer, corriger ses erreurs, parler, réparer, espérer. La vie devient alors un espace de possibilités que la mort a définitivement fermé.

Ainsi, le proverbe inverse la direction du désir : ce n’est plus le vivant qui aspire à la mort, mais la mort qui désire la vie non pas comme une existence biologique, mais comme une puissance d’action.

De cette tension naît une leçon philosophique implicite : la vie, même difficile, reste un privilège d’agir et de devenir. Le proverbe ne nie pas la souffrance humaine, mais il la replace dans une économie plus vaste du sens.
La véritable sagesse ne consiste donc ni à glorifier la mort ni à la craindre, mais à reconnaître la valeur irremplaçable du temps vivant. En affirmant que les morts envient les vivants, le proverbe transforme la douleur en appel à la responsabilité : chaque instant vécu devient un espace de possibilité à ne pas gaspiller.

Il s’agit moins d’un optimisme naïf que d’une pédagogie de la conscience : vivre n’est pas seulement survivre, c’est encore pouvoir choisir, corriger, créer.

Ce proverbe, en apparence simple, fonctionne comme une machine dialectique. Il part d’une tentation (envier la mort), la renverse (la mort envierait la vie), puis en extrait une morale implicite : la vie, même fragile, demeure un champ d’action irremplaçable.
Ainsi, la parole proverbiale ne décrit pas seulement le monde : elle le reconfigure. Et dans ce renversement subtil, elle nous rappelle que le plus grand danger n’est peut-être pas de mourir, mais d’oublier la valeur de vivre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le verbe et le masque !

Depuis quelque temps, chaque sortie médiatique de Paul Kagame semble agir comme une pierre jetée dans l’eau trouble de la géopolitique africaine et internationale. Les cercles d’analystes s’animent, les amphithéâtres de science politique bruissent, et les experts — politologues, chercheurs, observateurs avertis — tendent l’oreille. Mais ce n’est point tant pour applaudir une vision éclairée que pour ausculter une parole devenue, au fil du temps, matière à controverse, sinon à inquiétude.

Les interventions se multiplient, se superposent, s’intensifient. Et la plus récente, celle d’il y a à peine deux jours, n’a pas échappé à ce nouveau tribunal de la conscience critique. Chaque phrase y a été disséquée, chaque silence interrogé, chaque inflexion soupçonnée.
Car il n’est nul besoin d’être un analyste chevronné pour percevoir, derrière l’impassibilité presque sculpturale du visage, une forme de rigidité calculée. La mimique est contenue, presque figée ; le propos, quant à lui, semble parfois s’envelopper d’un flou subtil, comme si la clarté était devenue un luxe inutile. Ainsi parle l’homme fort de Kigali : avec une assurance qui frôle l’inébranlable, mais dont les contours interrogent. Oui quand Kigali parle, l’Afrique s’interroge. Car on voit le masque qui perturbe le verbe.
L’opinion congolaise, un instant bercée d’espérance, avait cru à la promesse du respect des engagements issus des Accords de Washington. Ces accords, signés il y a un peu plus d’un mois, prévoyaient notamment le retrait des troupes rwandaises de l’Est de la République démocratique du Congo.
Ce fut une joie brève, presque fragile — semblable à une éclaircie dans un ciel d’orage.
Car très vite, le discours a changé de ton. D’un revers de verbe, tout semble avoir été remis au point de départ. Le refus est désormais explicite : Kigali ne quittera pas le sol congolais. Et pour justifier cette position, le Président rwandais invoque une logique sécuritaire élargie, affirmant le droit de défendre ses frontières… jusqu’à vingt kilomètres à l’intérieur du territoire congolais.
Un argument qui, à bien des égards, rappelle ces situations du quotidien où la force s’habille de nécessité. Comme ce voisin qui, sous prétexte de protéger sa clôture, s’autorise à empiéter sur le jardin d’autrui — redessinant les limites selon son seul intérêt.
Dans ses déclarations, Paul Kagame estime ces mesures injustes, déséquilibrées, trop favorables à Kinshasa. Il rejette même, sans détour, tout lien contraignant avec les accords signés. Une posture qui laisse perplexe : que vaut une signature si elle peut être effacée par la seule volonté de celui qui l’a apposée ?
Dans le même souffle, Kigali accuse le gouvernement de Félix Tshisekedi de passivité face aux exactions des FDLR, groupe armé hostile au Rwanda. Mais, paradoxe troublant, il ne voit aucune contradiction à tolérer — voire faciliter — les mouvements de Joseph Kabila, aujourd’hui figure d’opposition déclarée et, selon Kinshasa, acteur de déstabilisation.
Là encore, l’exemple éclaire le propos : c’est comme condamner l’incendie chez soi tout en alimentant les braises chez le voisin. Une logique à géométrie variable, où les principes s’adaptent aux intérêts du moment.
En filigrane, un message semble se dessiner, presque sans détour :
« Faites ce que je dis, mais ne faites ni ce que je fais, ni comme je le fais. »
Ainsi se construit une diplomatie où la revendication devient un monopole, et où la sécurité — notion pourtant universelle — se réduit à une priorité unilatérale : celle du Rwanda, de son Président et de son régime.
Mais à trop jouer avec les lignes, ne risque-t-on pas de jouer avec le feu ? À user de subterfuges pour déstabiliser ses interlocuteurs, ne finit-on pas par s’exposer soi-même à l’isolement ?
L’épisode de la protection accordée à Joseph Kabila, pourtant condamné à mort par la justice de Kinshasa, en est une illustration troublante. Il révèle une réalité brutale des relations internationales : les alliances ne sont pas toujours morales, elles sont souvent stratégiques.
Comme le dit un proverbe revisité :
les amis de nos amis sont nos amis… mais les ennemis de nos ennemis ne deviennent jamais innocents pour autant.
Kinshasa gagnerait à méditer cette équation, non pour céder à la suspicion permanente, mais pour affiner sa lecture des rapports de force. Car dans ce jeu d’échecs régional, chaque mouvement compte, chaque silence pèse, chaque alliance interroge.
Et au bout de cette réflexion surgit une question, presque provocante, mais révélatrice du trouble ambiant :
Joseph Kabila est-il encore pleinement inscrit dans le destin congolais, ou est-il devenu une pièce sur un échiquier plus vaste ?

ZADAIN KASONGO T.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (4)

« Sois fort comme une fourmi blanche, comme un marteau, comme un fer de la forge. »

On dirait une injonction simple, presque rude, lancée à la manière de ces paroles anciennes qui ne s’embarrassent ni d’explication ni de précaution. Mais à mesure que je la rumine — car certains proverbes ne se comprennent qu’à force d’être mâchés intérieurement — il me semble qu’elle dissimule une inquiétude plus qu’elle ne propose un repos. Elle ne dit pas ce qu’est la force ; elle trahit, plutôt, notre embarras à la définir.

Car enfin, quelle étrange alliance que celle de ces trois figures : la fourmi blanche, le marteau, le fer de la forge. Rien ne les rapproche, sinon le mot « force » que nous leur plaquons, comme pour conjurer une dispersion plus profonde. C’est que nous voulons croire à une unité de la puissance humaine, là où il n’y a peut-être qu’un conflit de postures, une oscillation jamais résolue.

La fourmi blanche d’abord. Qui songerait à voir en elle une image de force, sinon celui qui a surpris son œuvre secrète ? Elle ne s’annonce pas, ne revendique rien, ne laisse derrière elle que la ruine lente, presque honteuse, des choses que nous pensions durables. Elle travaille dans le silence, et ce silence est peut-être ce qui nous trouble le plus. Nous vivons dans le culte de l’éclat, du visible, de l’acte qui se montre ; elle, au contraire, nous enseigne une efficacité sans témoin. Être fort comme elle, ce serait consentir à n’être rien aux yeux des autres, à laisser croire que rien ne se passe, alors même que tout se transforme. Mais qui, parmi nous, accepte une telle modestie ? Et surtout, qui ne soupçonne pas, dans cette patience, une tentation de fuite, comme si ne pas affronter devenait une manière élégante de capituler ?

Vient ensuite le marteau. Avec lui, plus d’ambiguïté : la force se fait entendre. Elle frappe, elle tranche, elle impose. On pourrait croire qu’enfin nous touchons à une vérité simple, presque rassurante. Le marteau ne doute pas. Il ne ruse pas. Il ne s’excuse pas. Il agit. Et pourtant, cette clarté même finit par inquiéter. Car le geste qui frappe est aussi celui qui simplifie. Il ne connaît ni la nuance ni la résistance intérieure des choses. Il transforme, certes, mais en écrasant ce qui ne cède pas immédiatement. Combien de fois avons-nous pris pour de la force ce qui n’était que l’impatience de conclure, le refus de comprendre, la hâte de réduire le réel à ce que nous pouvions en saisir d’un coup ?

Et puis il y a le fer de la forge. Celui-là, au moins, porte en lui une histoire. Il n’est pas né fort ; il l’est devenu. Il a connu le feu, la contrainte, les coups répétés, peut-être même une forme de violence qu’on n’ose plus nommer. Sa solidité est le souvenir de ces épreuves. Nous aimons cette image, parce qu’elle donne un sens à la souffrance : elle promet que rien n’est perdu de ce qui nous a meurtris, que tout peut se convertir en résistance. Mais là encore, une gêne subsiste. Car le fer, une fois forgé, se ferme. Il acquiert une dureté qui peut le sauver ou le condamner. À force d’avoir été formé, il devient parfois incapable de se déformer encore. Et l’on se demande si cette force-là n’est pas aussi une prison.

Ainsi, ce proverbe que l’on croyait limpide nous place devant une alternative sans cesse reconduite : faut-il s’effacer pour durer, frapper pour exister, ou se laisser transformer pour résister ? Et surtout, comment être tout cela à la fois sans se perdre ?

Je me méfie des synthèses trop rapides. Il est tentant de dire que la véritable force consiste à combiner ces trois modèles, à passer de l’un à l’autre selon les circonstances. C’est là une sagesse que l’on répète volontiers, parce qu’elle ne nous oblige à rien de précis. Mais dans la vie réelle, les choses ne se disposent pas avec une telle docilité. Nous sommes rarement libres de choisir notre manière d’être forts. Il y a en chacun de nous une pente secrète : les uns se réfugient dans la patience, les autres dans l’action, d’autres encore dans une rigidité acquise au prix de leurs blessures.

Et peut-être faut-il accepter cette imperfection. Peut-être la force humaine n’est-elle jamais qu’un équilibre instable, toujours menacé, toujours à reprendre. Le proverbe, dès lors, ne nous donnerait pas une règle, mais un miroir, un miroir où se reflètent nos contradictions, nos illusions, et cette obstination à vouloir être fort sans savoir très bien de quelle force nous parlons.

Au fond, ce qui me frappe dans cette parole ancienne, ce n’est pas ce qu’elle affirme, mais ce qu’elle laisse en suspens. Elle nous convoque à une exigence sans nous en donner la clé. Et c’est peut-être cela, sa vérité la plus profonde : nous rappeler que la force, comme toute chose humaine, n’est jamais donnée, jamais acquise, jamais simple, mais toujours à interroger, jusque dans ses formes les plus familières.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE BIEN COMMUN : ENTRE PAROLE ET ÉPREUVE

On le retrouve partout : dans les discours officiels à Kinshasa, dans les déclarations solennelles des ministres, dans les promesses répétées depuis l’indépendance de 1960 jusqu’aux alternances politiques récentes. Le « bien commun » s’y prononce avec gravité, comme un mot hérité, presque sacré. Mais dans le tumulte quotidien de la République, qui y croit encore sans réserve ? Et surtout, qui y consent réellement ?
Car enfin, regardons autour de nous. Dans les rues, dans les administrations, dans les circuits économiques formels et informels, ce qui organise la vie collective semble moins relever d’un idéal partagé que d’une négociation permanente d’intérêts particuliers. Le bien commun, dans ce contexte, prend souvent l’allure d’un voile posé sur des pratiques où dominent le clientélisme, la survie individuelle et la captation des ressources. Il devient une langue officielle qui ne correspond plus à la grammaire réelle des comportements.
Il sert, en effet. Il sert à légitimer des décisions politiques parfois éloignées des besoins essentiels des populations : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation ou à la sécurité. Il sert à justifier des projets dont les bénéfices se concentrent dans des cercles restreints.

À force d’être invoqué sans être incarné, le « commun » se rétrécit : il n’est plus l’horizon de tous, mais l’argument de quelques-uns, élargi par le discours pour mieux masquer son étroitesse. Faut-il alors conclure que le bien commun, en RDC, n’est qu’un mythe, une fiction utile au maintien des apparences ? Ce serait céder à une forme de désenchantement trop rapide, presque dangereux.

Car il suffit d’observer les moments de crise pour comprendre que cette idée, même affaiblie, continue de structurer en profondeur les attentes sociales. Lors des catastrophes, des conflits ou des mobilisations citoyennes, quelque chose ressurgit : une exigence implicite de justice, de solidarité, de partage. Dans ces instants, le bien commun cesse d’être un mot pour redevenir une attente brûlante. Il réapparaît là où l’État faillit, mais où la société refuse encore de se dissoudre. Sans lui, en effet, que resterait-il ? Une juxtaposition d’intérêts concurrents dans un espace déjà fragilisé par l’histoire coloniale, les guerres, et les tensions économiques. Une société sans bien commun ne serait plus qu’un territoire habité, mais non partagé, un lieu de coexistence sans communauté. Et cela, même les plus sceptiques semblent le pressentir.

Ainsi, en RDC, le bien commun vit dans une contradiction permanente : il est à la fois discrédité dans les pratiques et indispensable dans les représentations. On n’y croit plus tout à fait, mais on ne peut pas s’en passer. Il agit comme une frontière invisible entre le chaos pur et une forme minimale d’ordre collectif.
Et pourtant, il existe des éclats. Des gestes discrets, souvent invisibles aux grandes scènes politiques : des citoyens qui refusent la corruption, des communautés qui s’organisent pour maintenir une école ou un dispensaire, des individus qui renoncent à un avantage personnel pour préserver un équilibre fragile. Ces exceptions, dans leur modestie même, révèlent que le bien commun n’est pas totalement éteint, seulement dispersé, fragile, menacé.
Il faut donc se garder de deux illusions dans le contexte congolais : croire que le bien commun existe déjà, inscrit dans les institutions, ou affirmer qu’il n’existe pas du tout. Il est plutôt ce qui manque à l’État et ce qui oblige la société. Il n’est pas donné ; il est à construire, sans cesse, contre les forces qui le dissolvent.
En RDC, plus qu’ailleurs peut-être, le bien commun ne descend pas des principes : il dépend des renoncements concrets, renoncer à détourner, à privilégier son clan, à instrumentaliser le pouvoir, et des fidélités silencieuses à une idée exigeante de la communauté.
Mythe, sans doute, lorsqu’il est invoqué pour masquer les fractures. Horizon, certainement, dès lors qu’il devient une exigence qui juge les pratiques réelles.
Et au fond, ce qui dérange dans la RDC, ce n’est pas tant que le bien commun soit inaccessible, mais qu’il exige une transformation profonde des comportements, une conversion lente, difficile, presque contraire aux logiques de survie qui dominent encore.
C’est peut-être là que se joue son avenir : non dans les discours qui le célèbrent, mais dans les renoncements qu’il réclame.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES (3)

« Seule la poule qui erre attrape la vermine à manger. » Ce proverbe traduit du ciluba semble sourire de sa propre modestie. On croirait une observation distraite, presque paysanne, et c’est déjà une leçon pour notre orgueil d’hommes pressés. Nous aimons la sécurité. Nous nous installons, nous clôturons, nous organisons nos existences comme des enclos bien tenus, persuadés que la stabilité nous préservera du manque. Mais la vie, elle, ne se laisse pas enfermer. Elle exige que l’on se déplace, que l’on cherche, que l’on accepte de ne pas savoir où l’on trouvera sa subsistance matérielle ou spirituelle. Il y a dans cette « errance » une nécessité presque rude : celui qui ne sort pas de lui-même finit par se dessécher. On ne découvre rien en restant immobile, sinon l’étendue de sa propre peur.
Et pourtant, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette image. Car, enfin, la poule qui erre s’expose. Elle quitte la proximité rassurante du foyer, elle s’aventure dans un monde où tout peut la menacer. Faut-il donc se perdre pour vivre ? Cette agitation que l’on nomme quête n’est-elle pas parfois une fuite ? Nous connaissons ces existences dispersées, toujours en mouvement, incapables de s’attacher à une terre, à une tâche, à un être. Elles cherchent sans trouver, ou plutôt elles trouvent sans jamais retenir. Leur errance n’est plus féconde : elle devient une fatigue.

Ainsi, le proverbe nous place devant une vérité plus exigeante qu’il n’y paraît. Il ne nous dit pas : « Errez ». Il nous dit : « Cherchez ». Ce n’est pas la dispersion qui nourrit, mais une certaine manière d’aller au-devant du monde, avec vigilance, avec patience. La poule qui trouve de quoi manger n’est pas celle qui court en tous sens, mais celle qui sait où gratter, qui reconnaît, sous la poussière, ce qui peut la nourrir.
Peut-être est-ce là, au fond, la condition humaine : sortir de soi sans se perdre, s’exposer sans se dissoudre, consentir au risque sans renoncer à la fidélité. Il faut bien quitter l’abri pour vivre, mais encore faut-il savoir y revenir, ou du moins ne pas oublier qu’il existe.

Car l’errance, livrée à elle-même, n’est qu’un vertige. Mais tenue en laisse par une exigence intérieure, elle devient une voie étroite, incertaine, mais parfois féconde où l’homme apprend, en cherchant sa subsistance, à se chercher lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE

Il y a, dans ce proverbe traduit du ciluba : « Chargez-vous d’une chose, ainsi le poids sera à votre mesure », une vérité qui ne s’offre pas d’emblée, mais qui se découvre à mesure que l’on avance dans la vie, comme ces sentiers étroits qui ne révèlent leur horizon qu’au marcheur patient.
Nous vivons à une époque qui nous disperse. Chacun veut tout embrasser, tout porter, tout dire, et finit par ne rien tenir. Alors cette parole ancienne vient comme un rappel presque sévère : choisis, limite-toi, accepte de ne pas être partout. Il y a une dignité dans le fait de se charger d’une seule chose. Celui qui concentre ses forces ne les dilapide pas ; il creuse, il approfondit, il s’enracine. Et l’on pourrait croire que le poids devient plus léger simplement parce qu’il est unique, comme si l’âme, délivrée du tumulte, retrouvait enfin sa juste respiration.

Mais cette sagesse, si l’on n’y prend garde, peut devenir une ruse. Car, enfin, qui choisit vraiment son fardeau ? Il est des charges qui s’imposent à nous avec la brutalité des événements : une famille à soutenir, une injustice à combattre, une époque qui exige plus qu’elle ne demande. On ne se « charge » pas toujours ; souvent, on est chargé. Et alors, cette belle mesure que promet le proverbe se fissure. Le poids déborde, écrase, dément toute prévision.
Plus encore : se limiter à une seule tâche peut dissimuler une prudence inquiétante. On se protège sous le prétexte de la mesure. On se retranche derrière une responsabilité bien circonscrite pour ne pas affronter l’appel plus vaste, plus risqué, qui exige de nous davantage que ce que nous croyions pouvoir donner. Il y a des fidélités qui rassurent, mais qui enferment.
Et pourtant, il serait trop simple de rejeter la leçon. Car la vérité de ce proverbe n’est ni dans la restriction ni dans l’excès. Elle est dans ce mouvement intérieur par lequel l’homme apprend à porter ce qu’il n’aurait pas cru pouvoir porter. La mesure ne précède pas l’épreuve ; elle en naît. On commence par une charge humble, presque à hauteur d’homme, et c’est en la portant, parfois avec fatigue, parfois avec révolte que l’on découvre en soi une force ignorée.
Ainsi, le poids devient « à votre mesure » non parce qu’il a été calculé, mais parce qu’il vous a transformé, souvent malgré vous.
Il y a là une leçon discrète, presque austère : ne cherchez ni à tout fuir ni à tout embrasser. Acceptez de porter, d’abord, ce qui est à votre portée non pour vous y enfermer, mais pour apprendre, dans cette fidélité première, à devenir capable de plus.
Car la vraie mesure de l’homme, au fond, n’est jamais celle qu’il se donne au départ. Elle est celle que la vie, patiemment, douloureusement parfois, finit par lui arracher.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE POLITIQUE FACE AU RELIGIEUX

Il y a, au cœur du drame congolais, une étrange familiarité entre le politique et le religieux : ils se querellent comme deux frères qui ne peuvent ni vivre ensemble ni se séparer tout à fait. L’un prétend organiser le pays, l’autre prétend sauver les âmes. Et chacun, au fond, convoite l’homme entier.
On voudrait croire que le politique, enfin délivré des tutelles invisibles, pourrait gouverner seul, dans la clarté des lois et la rigueur des institutions. Mais que valent ces institutions lorsqu’elles chancellent ? Que devient l’autorité lorsque le peuple n’y reconnaît plus qu’une façade ? Depuis la longue nuit inaugurée sous Mobutu Sese Seko, et prolongée par des crises à répétition, le pouvoir congolais n’a cessé de chercher un apaisement qui lui échappe, comme une eau qu’on tente de saisir à mains nues.
Alors le religieux s’avance. Non pas toujours avec humilité. Il lui arrive d’avoir la voix trop assurée de ceux qui se croient porteurs de vérité, mais avec cette force singulière d’être encore écouté.

Lorsque l’État se tait, ou ment comme à l’époque récente de Joseph Kabila, ou se dérobe, il reste ces voix des Églises de réveil, qui, du haut des chaires ou au milieu des foules, rappellent ce que gouverner devrait signifier. En certaines heures graves, elles ont parlé comme parlent les consciences inquiètes : sans pouvoir contraindre, mais avec ce poids étrange des paroles que l’on n’ose pas tout à fait ignorer.

Et pourtant, il faut se méfier de cette consolation. Car le religieux, s’il devient pouvoir, cesse d’être cette voix libre qui dérange. Il s’alourdit, il s’institutionnalise, il pactise et bientôt, il n’est plus qu’un pouvoir parmi d’autres, exposé aux mêmes corruptions, aux mêmes compromissions. Le prophète, dès qu’il s’assied sur le trône, oublie parfois qu’il parlait au nom d’une exigence qui le dépassait.
Le politique, lui, ne peut pas davantage se réfugier dans une neutralité orgueilleuse. On ne gouverne pas des chiffres, ni des abstractions, mais des hommes chargés d’espérance, de peurs, de croyances.

Dans ce pays où tout semble porté à l’excès, la parole comme le silence, la foi comme le doute, l’équilibre apparaît presque comme une vertu étrangère. Et pourtant, c’est peut-être là, dans cette retenue difficile, que se joue encore quelque chose comme une chance.
Le reste n’est que vacarme : le politique qui instrumentalise Dieu, le religieux qui rêve de gouverner les hommes. Entre ces deux tentations, la vérité se retire, discrète, comme si elle refusait d’habiter les lieux où l’on parle trop fort en son nom.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.