Accueil Blog Page 15

LE SILENCE QUI ACCUSAIT

Il s’était fait silence.
Un silence épais, presque minéral.
Un silence de pierre, posé au sommet de l’État comme une énigme que nul n’osait fissurer.
Pendant dix-huit ans, Joseph Kabila n’a pas parlé au peuple
— il l’a traversé.
Comme une ombre traverse un mur sans jamais s’y attarder.
Le pouvoir, entre ses mains, n’était pas une parole, mais une absence.
Une distance.
Un retrait.
On gouvernait sans expliquer.
On décidait sans répondre.
On régnait sans se raconter.
Et le peuple, lui, s’habituait.
À deviner.
À interpréter.
À survivre entre les silences.
Dans les marchés de Kinshasa, dans les salons feutrés des diplomaties étrangères, une même question flottait, tenace :
le président parlait-il… ou se taisait-il pour ne pas être entendu ?
On lui a prêté des excuses. Toujours.
On a invoqué les langues, les origines, les circonstances.
On a tenté d’humaniser le mutisme, de lui donner une logique, presque une noblesse.
Mais le silence, à ce niveau-là, n’est jamais innocent.
Il est stratégie.
Ou aveu.
Et puis un jour, sans prévenir, le silence s’est brisé.
Non pas comme un murmure qui naît,
mais comme une digue qui cède.
Le muet a parlé.
Et avec lui, ce ne sont pas des vérités qui ont surgi,
mais des fractures.
Car voici que l’homme des non-dits se découvre une voix.
Et quelle voix.
Une voix qui juge.
Une voix qui accuse.
Une voix qui enseigne.
L’ancien gardien du silence devient professeur de gouvernance.
L’architecte des zones d’ombre distribue désormais des leçons de lumière.
Il parle de ce qu’il n’a pas fait.
Il prêche ce qu’il n’a pas incarné.
Et dans ce renversement presque indécent, il y a quelque chose de profondément troublant — comme un incendiaire venu donner des conseils aux pompiers.
La mémoire, elle, ne se tait pas.
Elle se souvient des années sans réponses.
Des crises sans explications.
Des douleurs sans voix.
Elle se souvient de CHEBEYA, Thérèse KAPANGALA, Rossi MUKENDI, Armand TUNGULU, Bundu dia Kongo,Eric BOKOLO,8 membres de l’UDPS tués,assassinés pour ne citer que ceux là….
Elle se souvient que le pouvoir, lorsqu’il refuse la parole, finit toujours par produire du bruit — un bruit sourd, celui de la frustration, celui de l’injustice, celui d’un peuple tenu à distance de sa propre histoire.
Et aujourd’hui, ce bruit prend forme dans un mot.
Un seul mot.
« Soudanisation. »
Un mot qui claque comme une menace.
Un mot qui saigne.
Un mot qui divise avant même d’être compris.
Car derrière ce terme se cache l’image tragique d’un pays brisé, à l’image du Soudan, amputé de lui-même, déchiré jusqu’à l’irréparable.
Prononcer ce mot, ce n’est pas analyser.
Ce n’est pas prévenir.
C’est suggérer.
C’est ouvrir une porte que l’histoire avait juré de garder fermée.
Dans la République démocratique du Congo, où chaque province porte ses blessures, où chaque frontière intérieure est une cicatrice, évoquer la partition, même à demi-mot, revient à jouer avec les lignes de faille d’une terre déjà tremblante.
Et celui qui parle le sait.
Il sait le poids des mots.
Il sait la portée des symboles.
Il sait que certaines paroles ne sont jamais neutres.
Alors pourquoi ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ainsi ?
Pourquoi avec cette insistance presque calculée ?
Est-ce l’aveu d’un échec ?
La tentation d’un retour par le chaos ?
Ou le dernier langage d’un pouvoir qui refuse de mourir en silence ?
Face à cela, la justice se tait.
Le procureur observe.
Les institutions hésitent.
Un autre silence.
Mais celui-ci n’a rien de majestueux.
Il est lourd.
Gêné.
Presque complice.
Car lorsqu’un ancien chef d’État évoque, même implicitement, l’éclatement de la nation, il ne parle pas seulement en homme libre.
Il parle en dépositaire d’un passé, en porteur d’une responsabilité que le temps n’efface pas.
Et pourtant, rien.
Pas d’interpellation.
Pas de clarification.
Pas de limite.
Comme si certains mots pouvaient être dits sans conséquence.
Comme si l’histoire pouvait être provoquée sans répondre.
Ainsi donc, le muet a parlé.
Mais sa parole n’a pas éclairé.
Elle a obscurci.
Elle n’a pas rassemblé.
Elle a fissuré.
Elle n’a pas réparé.
Elle a ravivé.
Et l’on en vient à cette pensée troublante, presque amère :
Peut-être que son silence n’était pas une absence.
Peut-être était-il une protection.
Non pas pour le peuple.
Mais pour lui-même.
Car il est des silences qui cachent le vide.
Et des paroles qui le révèlent.

ZADAIN KASONGO T.

VIVEMENT LE RECENSEMENT

La République démocratique du Congo avance sans se compter. Elle avance, mais à tâtons, comme un vieil homme qui aurait perdu la mémoire de son propre âge et de ses propres forces. Aucun recensement n’a mesuré le souffle de ses enfants, le nombre de ses vieillards, la fatigue de ses terres et la densité de ses villes. L’État, si vaste et si dense qu’il en paraît invincible, demeure pourtant aveugle sur ce qui est essentiel : la vie de ceux qu’il prétend gouverner.

Et l’on comprend alors combien cette absence de mesure pèse sur tout ce qui devrait naître de la connaissance. Les écoles surgissent là où elles ne sont pas attendues, les hôpitaux restent muets dans les régions oubliées. Les routes se dressent, mais ne relient pas toujours les hommes et les femmes qui en ont le plus besoin. Les chiffres, qui devraient guider la main du pouvoir, se perdent dans la vague, ils constituent des conjectures, des promesses inachevées. La science même de la gouvernance s’épuise, faute de pouvoir s’appuyer sur la vérité des nombres.

Mais le recensement n’est pas seulement un instrument administratif. Il est une question de légitimité et de pouvoir. Sans lui, la représentation politique se fragilise, les rivalités s’exacerbent. Chaque région, chaque clan, chaque chef peut revendiquer une importance qu’aucune statistique ne confirme. L’État apparaît alors incomplet, souverain en apparence, mais incapable de saisir pleinement l’ampleur de sa propre population.

Et il y a la sécurité, cette autre dimension de l’ombre. Sans recensement, l’identification des citoyens reste approximative, la gestion des déplacements et des crises devient un jeu d’ombres et de conjectures. Les famines, les épidémies, les migrations soudaines prennent l’État au dépourvu, et ses réponses sont souvent tardives, hésitantes, comme celles d’un père qui ne connaît pas tous ses enfants.

Pour la population, l’absence de recensement est un silence officiel qui la rend invisible. Elle existe, certes, mais l’État ne la reconnaît pas entièrement, et cette non-reconnaissance nourrit la défiance et la méfiance. Certaines régions sont mieux considérées que d’autres, et dans ce déséquilibre naît la fracture silencieuse de la nation.

Reprendre le recensement, alors, ne serait pas seulement une opération statistique. Ce serait un acte de souveraineté retrouvée, une manière pour le pays de se mesurer à lui-même, de se nommer dans toute sa réalité. Ce serait donner aux chiffres la force de la mémoire, et à l’État la capacité de gouverner non par conjecture, mais par la connaissance exacte de ceux qu’il tient sous sa garde.

Et dans ce pays immense, le recensement pourrait enfin devenir ce miroir que l’État n’a jamais osé se tendre, révélant les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards, et la vie entière qui palpite sous son regard absent depuis trop longtemps.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ESCLAVAGE ET RÉPARATION

L’histoire de l’esclavage et de la traite négrière ne s’est pas retirée dans le silence des siècles ; elle persiste comme une rumeur profonde, une mémoire souterraine qui continue de travailler les sociétés africaines et leurs diasporas. Du XVe au XIXe siècle, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent arrachés au continent, embarqués de force dans ce que l’on a nommé la traite transatlantique, mais aussi dans les circuits orientaux et internes. Cet arrachement ne fut pas seulement démographique ; il fut également symbolique, culturel, politique. Il désorganisa des sociétés entières, rompit des continuités, fragilisa des structures déjà soumises à de multiples tensions.

On évoque volontiers les chaînes visibles, les cales des navires, les marchés d’esclaves. Mais l’essentiel, peut-être, réside dans ce qui ne se voit plus : les effets différés, les fractures silencieuses. La traite a installé des logiques de méfiance, parfois de rivalité, entre des groupes autrefois liés par des alliances plus souples. Elle a aussi favorisé, dans certains cas, l’émergence d’élites locales intermédiaires dont le pouvoir reposait sur la capture et la vente d’autres Africains. Cette histoire complexe interdit les simplifications : elle ne se laisse pas enfermer dans une opposition univoque entre bourreaux et victimes.

Au XXIe siècle, les conséquences de cet héritage se lisent d’abord dans la place que l’Afrique occupe dans le monde. Le continent, riche de ressources humaines et naturelles, demeure souvent inscrit dans des rapports économiques asymétriques. Ce déséquilibre ne peut être compris sans un retour à la longue durée : la traite négrière, suivie de la colonisation, a contribué à intégrer l’Afrique dans l’économie mondiale comme une périphérie exploitée plutôt que comme un centre décisionnel.

Mais les effets sont aussi intérieurs. Dans certaines sociétés, la mémoire de l’esclavage n’est pas entièrement apaisée. Des hiérarchies héritées subsistent, parfois implicites, parfois explicites, où les descendants d’esclaves continuent de subir des formes de marginalisation. L’esclavage n’appartient pas à un passé révolu, il survit ainsi sous des formes sociales diffuses, comme une cicatrice qui ne s’est jamais complètement refermée.

Il serait pourtant réducteur de ne voir dans cet héritage que des entraves. Car la mémoire de la traite a aussi nourri des résistances, des luttes, des créations. Dans les diasporas, notamment aux Amériques, elle a donné naissance à des cultures nouvelles, à des formes d’expression qui témoignent d’une capacité remarquable à transformer la douleur en puissance symbolique. Sur le continent africain, elle alimente aujourd’hui des réflexions sur l’identité, la dignité, la souveraineté.

C’est dans ce contexte qu’un fait récent vient réactiver, avec force, la question du passé dans le présent : en ce mois de mars 2026, l’Organisation des Nations unies a adopté une résolution déclarant l’esclavage comme le plus grand crime contre l’humanité et appelant à des réparations à la charge des anciens négriers. Ce geste, à la fois symbolique et politique, ne clôt pas l’histoire ; il la rouvre. Il pose, à l’échelle mondiale, une question longtemps tenue en lisière : celle de la justice différée.

Car que signifie réparer l’irréparable ? Peut-on compenser des siècles de dépossession, de souffrance, de vies brisées ? Certains y voient une exigence morale minimale, une reconnaissance nécessaire pour restaurer une part de dignité historique. D’autres redoutent une simplification du passé ou une instrumentalisation politique de la mémoire. Mais, au-delà des positions, cette résolution a le mérite de déplacer le regard : elle rappelle que l’histoire de la traite n’est pas seulement une affaire de mémoire, mais aussi de responsabilité.

Cependant, le XXIe siècle pose une question plus troublante encore : celle des formes contemporaines de servitude. Trafic d’êtres humains, travail forcé, exploitation des migrants, autant de réalités qui rappellent, sous d’autres visages, les logiques anciennes de captation des corps. Ces phénomènes ne sont pas des répétitions mécaniques du passé, mais ils en portent l’ombre, comme si certaines structures de domination n’avaient jamais totalement disparu.

Faut-il alors parler de continuité ? Ou plutôt d’une réinvention permanente des rapports de domination, où l’histoire de la traite fournit un arrière-plan, un réservoir de pratiques et de représentations ? La réponse ne saurait être simple. Elle exige de tenir ensemble la mémoire et le présent, la dénonciation et l’analyse.

Car ce qui est en jeu dépasse la seule histoire africaine. La traite négrière a contribué à façonner le monde moderne dans son ensemble : ses économies, ses hiérarchies, ses imaginaires. En ce sens, ses conséquences au XXIe siècle ne concernent pas seulement les Africains, mais l’humanité tout entière.

Reste alors une exigence : ne pas laisser cette histoire se figer en commémoration. La comprendre, c’est interroger les formes actuelles du pouvoir, de la richesse et de l’inégalité. C’est refuser que les mécanismes qui ont rendu possible la traite, la déshumanisation, la marchandisation des vies, l’indifférence organisée, continuent de se reproduire sous d’autres noms.

Car l’histoire n’est jamais close. Elle demeure une question adressée au présent : que faisons-nous, aujourd’hui, de ce qui nous a été légué ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE MUET A PARLÉ

Il est des silences qui construisent une légende, et d’autres qui dissimulent une énigme. Pendant près de deux décennies, celui que l’on appelle Joseph Kabila s’est enfermé dans un mutisme presque mythologique, façonnant autour de lui une aura faite d’opacité, de retenue et d’inaccessibilité.
Puis, soudain, le silence s’est brisé.
Sa récente sortie médiatique, loin d’éclairer l’opinion, a ravivé les interrogations. Elle a laissé des traces, non pas parce qu’elle était brillante ou décisive, mais parce qu’elle a mis à nu ce que tant d’années de silence avaient soigneusement dissimulé : des insuffisances, des contradictions, et peut-être une incapacité à soutenir le poids des mots qu’il avait si longtemps refusé de porter.
Durant dix-huit années de règne, l’homme s’était illustré par une rareté presque maladive de la parole publique. Combien de conférences de presse ? Combien d’interviews ouvertes, sans filtre, sans précaution ? La question demeure suspendue, tant le chiffre semble dérisoire face à la longévité de son pouvoir.
On gouvernait, mais on ne parlait pas.
On décidait, mais on ne s’expliquait pas.
Dans les rues de Kinshasa comme dans les chancelleries occidentales, une interrogation persistait : savait-il seulement parler ? Était-ce une stratégie, une posture calculée, ou le masque d’une fragilité plus profonde ?
Certains, dans une indulgence presque paternaliste, évoquaient son rapport à la langue française. Né dans un environnement anglophone, disaient-ils, il aurait abordé tardivement la langue de Molière, celle-là même qu’il devait manier en tant que président du plus vaste pays francophone du monde. Cette hypothèse servait d’excuse commode, comme pour atténuer le malaise d’un peuple face à un chef d’État qui semblait fuir la parole comme d’autres fuient la vérité.
Mais alors, qu’est-ce qui a changé ?
Quelle urgence intérieure, quelle pression invisible, quelle stratégie obscure l’a poussé à convoquer, une fois encore, cette presse belge qui semble être, depuis toujours, le canal privilégié de ses rares confidences ? Pourquoi elle, et toujours elle ? Pourquoi maintenant ?
Les indices abondent, et chacun y projette ses propres conclusions.
Car voici que le taiseux d’hier s’est mué en donneur de leçons. Celui qui gouvernait dans le silence s’autorise désormais à parler de gouvernance. Celui qui évitait les regards distribue aujourd’hui des diagnostics. Et dans ce renversement presque théâtral, l’observateur attentif ne peut s’empêcher de relever l’épaisseur des contradictions.
Comment ne pas s’étonner de voir surgir, dans son discours, des appels à la transparence, à la responsabilité, à la bonne gestion — vertus dont son propre règne fut, aux yeux de nombreux Congolais, dramatiquement dépourvu ?
C’est le paradoxe du bourreau devenu prédicateur, du juge silencieux devenu procureur bavard, du passé qui se maquille en conscience tardive.
La presse congolaise, elle, ne s’y est pas trompée. Elle s’est enflammée, non par passion gratuite, mais par nécessité de mémoire. Elle a rappelé, documenté, confronté. Elle a opposé aux mots récents les silences d’hier, aux déclarations les faits, aux intentions les bilans.
Car un peuple n’oublie pas si facilement dix-huit années d’histoire.
Et au cœur de cette tempête médiatique, un mot a surgi. Un mot lourd, chargé, presque dangereux.
« Soudanisation. »
Ce terme, loin d’être anodin, convoque l’image tragique de la division d’un État, à l’image du Soudan déchiré en deux entités distinctes après des années de conflits. Employer un tel mot, c’est agiter le spectre de la partition, c’est suggérer, même implicitement, l’éclatement d’une nation déjà fragilisée par ses propres fractures.
Est-ce une mise en garde ? Une analyse ? Ou une tentation inavouée ?
Dans un pays comme la République démocratique du Congo, où l’unité nationale est une conquête quotidienne, évoquer une telle perspective n’est pas sans conséquence. Les mots, surtout lorsqu’ils sont prononcés par un ancien chef d’État, ne sont jamais neutres. Ils portent, ils pèsent, ils orientent.
Et pourtant, face à la gravité de ces propos, un silence persiste — celui des institutions judiciaires.
Faut-il s’en étonner ?
L’ancien président, déjà condamné à mort par la justice de son propre pays, demeure une figure à la fois centrale et insaisissable, protégée par les ambiguïtés du pouvoir et les complexités du passé. Mais la question demeure, implacable : un homme de cette stature peut-il, sans être interpellé, tenir des propos qui semblent menacer l’intégrité même de la nation ?
Le silence, encore une fois.
Mais cette fois-ci, ce n’est plus le sien.
C’est celui d’un système.
Ainsi, le muet a parlé.
Et ses mots, loin de dissiper les ombres, les ont épaissies.
Car il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui troublent.
Des paroles qui construisent, et d’autres qui fissurent.
Et peut-être, au fond, que le silence d’hier valait mieux que le bruit d’aujourd’hui.

ZADAIN KASONGO T.

LA MORALE NATIONALE

On la porte comme une blessure. Non qu’elle manque de symboles, bien au contraire. Ceux-ci abondent, ils saturent l’air des discours, ils peuplent les mémoires d’enfance. Mais à force d’être invoquée, la nation risque de n’être plus qu’un mot, et ce mot, hélas, peut devenir un refuge commode pour toutes les impostures.

On enseigne aux enfants le nom de Patrice Lumumba comme on leur confie une flamme. Mais que reste-t-il de cette lumière lorsque les adultes, devenus gardiens du temple, s’en servent pour éclairer leurs propres privilèges ? La morale nationale commence dans les écoles ; elle se perd trop souvent dans les bureaux.

Il faut avoir vu de près cette étrange gymnastique des consciences pour se scandaliser. On parle de patrie avec emphase, et l’on détourne sans trembler ce qui devrait la nourrir. On célèbre l’unité, et l’on divise en silence. On invoque le peuple, et l’on ne rencontre jamais que soi-même. Ainsi se fabrique une fidélité de façade, une fidélité qui n’engage rien, sinon la répétition de quelques mots usés.

Sous Mobutu Sese Seko, on avait déjà appris à confondre l’amour du pays avec l’obéissance à un homme dit providentiel. L’histoire a passé, mais certaines habitudes ont la vie dure : elles se glissent dans les replis du langage, elles survivent aux régimes, elles s’accommodent de toutes les alternances. Le patriotisme devient alors un masque ; il couvre aussi bien la vertu que le calcul.

Et pourtant, il serait trop facile de condamner sans nuance. Car il existe, en RDC, une fidélité silencieuse, presque honteuse d’elle-même, qui ne s’affiche pas, qui ne se proclame pas. Elle se reconnaît à des gestes minuscules : un fonctionnaire qui refuse un pot-de-vin, un citoyen qui insiste pour que la loi soit respectée, un jeune qui croit encore que son avenir n’est pas une illusion. Voilà peut-être la véritable morale nationale, celle qui ne fait pas de bruit.

On parle beaucoup de trahison. Le mot est lourd, il écrase tout sous son poids. Mais qui trahit vraiment ? Est-ce celui qui critique, qui dérange, qui refuse de se taire ? Ou bien celui qui, au nom de la nation, la dépouille patiemment de ses ressources et de sa dignité ? La réponse, chacun la connaît, mais peu acceptent de la regarder en face.

La vérité est moins confortable : une nation ne meurt pas seulement de ses ennemis déclarés. Elle s’épuise dans ces petites renonciations quotidiennes, dans ces accommodements avec la conscience, dans cette fatigue morale qui fait que l’on ne croit plus tout à fait à ce que l’on dit. Alors, la patrie devient un décor, et ses enfants des figurants.

Il faudrait réapprendre la fidélité, non comme une soumission, mais comme une exigence. Être fidèle à la République démocratique du Congo, ce ne serait pas applaudir, mais veiller. Ce ne serait pas répéter, mais juger. Ce ne serait pas suivre, mais tenir, tenir bon, surtout lorsque tout invite à céder.

Car au fond, la morale nationale ne se décrète pas. Elle se prouve. Et, dans ce pays plus qu’ailleurs peut-être, elle attend encore ses témoins.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LES ENNEMIS DU PRÉSIDENT

Il est toujours tentant, sous nos latitudes politiques, de prêter au chef de l’État une cohorte d’ennemis visibles, nommés dans son entourage. Cela donne à la tragédie nationale des contours simples, presque théâtraux. Pourtant, sous le règne de Félix Tshisekedi, l’ennemi n’a pas ce visage net que l’on aime dessiner pour soulager l’esprit. Il est diffus, insinué, souvent intérieur.

On parle de l’Est comme d’un ailleurs, comme si la guerre y était une fatalité géographique, un mal enraciné dans la terre elle-même. Mais ce serait trop facile. Ce qui s’y joue déborde les collines et les frontières ; c’est une certaine idée de l’État qui s’y défait, morceau par morceau, sous la pression des intérêts rwandais, des fidélités flottantes à Kinshasa, des complicités silencieuses au sein des institutions de la république.

À Kinshasa, on voudrait croire que le pouvoir commande encore aux hommes, aux femmes et aux choses. Mais le pouvoir, ici, ressemble parfois à une maison habitée par des hôtes anciens, qui n’ont jamais vraiment quitté les lieux. Les héritages de Joseph Kabila ne se dissipent pas comme un mauvais rêve au matin. Ils persistent, dans les réflexes, dans les réseaux, dans ces lenteurs inexplicables qui défont les décisions du chef avant même qu’elles n’aient pris corps.

Et puis il y a cette rumeur continue, ce bruissement du pays livré aux réseaux sociaux, où chacun devient juge et procureur. La critique est légitime, elle est même nécessaire ; mais elle se dégrade parfois en une sorte de fièvre où la vérité importe moins que l’effet produit. On attaque le président pour éviter de penser son action. On délégitime son statut pour ne pas discuter.

L’Église catholique en République démocratique du Congo sort de son rôle traditionnel. Entre le spirituel et le politique, la frontière est moins une ligne qu’une zone de friction.

La classe politique, quant à elle, joue sa partition coutumière. Elle réclame le dialogue avec une ardeur qui n’exclut pas le calcul. Elle invoque la nation, mais pense souvent à sa place dans la nation. Ici, les ennemis d’hier deviennent les alliés de demain, et l’on s’étonne encore de ces retournements comme si l’histoire congolaise ne nous y avait pas habitués.

On invoque aussi l’étranger. Il est commode, il explique tout, il dispense de se regarder en face. Certes, les convoitises existent, anciennes et persistantes. Mais à force de voir la main de l’autre partout, on finit par ne plus voir la sienne.

Gouverner la RDC en 2026, c’est continuer à diriger malgré la guerre d’agression, malgré les intrigues internes, malgré cette fatigue qui gagne les hommes et les femmes depuis trente ans. L’ennemi, d’ailleurs, renforce ses infiltrations. Gouverner, c’est donc durer. Il faut donc durer. Non par goût, non par vanité, mais parce que partir trop tôt, c’est parfois trahir ce que l’on avait commencé.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

CACHER SON ARGENT

Que celui, parmi nos élites politiques et économiques, qui ne cache pas son argent à l’étranger lève le petit doigt. Le silence qui suivrait serait plus éloquent que n’importe quel discours. Car c’est peut-être là l’un des drames les plus persistants du continent africain : l’argent naît ici, mais il ne veut pas y demeurer. Il traverse les frontières avec une rapidité qui contraste avec la lenteur des routes, des hôpitaux et des écoles que cet argent aurait pu construire.
Il y a dans cette fuite une sorte de confession muette. On ne fuit que ce dont on se méfie. L’élite africaine ne dit pas toujours qu’elle doute de l’État ; mais elle agit comme si elle n’y croyait pas. Elle parle de patriotisme à la tribune et, le soir venu, elle confie ses économies à des banques étrangères, comme on mettrait un enfant à l’abri d’un incendie.
On comprend alors pourquoi l’impôt inspire tant de résistance. Personne ne veut payer l’impôt dans son pays, à moins d’y être contraint par la retenue à la source, avant même que le contribuable ait le temps de réfléchir. Sans cette mécanique, combien verseraient spontanément leur part ?
Et pourtant l’impôt, dans son principe, n’est pas une humiliation infligée au citoyen. Il devrait être la preuve qu’une communauté existe réellement. Payer l’impôt, ce n’est pas seulement remettre de l’argent à l’administration ; c’est reconnaître que l’on ne vit pas seul. C’est admettre que la richesse personnelle doit quelque chose aux routes empruntées, aux institutions qui protègent, à l’ordre public qui rend possible toute entreprise humaine.
Dans une société saine, ce geste aurait presque la simplicité d’un réflexe moral. On paierait l’impôt comme on respecte une promesse : non parce qu’on y est forcé, mais parce qu’on se sentirait diminué de ne pas le faire. La loi fiscale ne serait plus seulement une contrainte extérieure ; elle deviendrait une sorte de miroir moral dans lequel chacun apercevrait l’image de sa responsabilité.
Mais la réalité, hélas, est plus sombre. Lorsque le citoyen voit l’argent public disparaître dans les sables de la corruption, lorsqu’il découvre que ceux qui exigent l’impôt s’en dispensent eux-mêmes, la confiance s’évapore. L’impôt cesse alors d’être un lien ; il devient une suspicion. Le contribuable se sent dupé avant même d’avoir payé.
C’est là que réside le cercle vicieux. L’État, privé de ressources, devient plus faible ; parce qu’il est plus faible, il inspire moins de confiance ; et parce qu’il inspire moins de confiance, chacun cherche à soustraire ce qu’il possède à sa portée. Ainsi l’argent fuit, et avec lui la possibilité même du bien commun.
On parle souvent de réformes fiscales, de nouvelles lois, de modernisation administrative. Tout cela est nécessaire, sans doute. Mais aucune réforme ne remplacera l’exemple. Le jour où les dirigeants d’un pays accepteront de payer leurs impôts comme les autres, peut-être même avant les autres, ce jour-là quelque chose changera dans la conscience publique.
Car la citoyenneté ne se décrète pas ; elle s’apprend par imitation. Les peuples regardent toujours vers ceux qui les gouvernent. Si les puissants cachent leur argent, pourquoi les faibles se montreraient-ils vertueux ?
L’impôt, au fond, révèle la vérité d’une nation. Il montre si les citoyens se sentent liés les uns aux autres ou s’ils vivent côte à côte comme des étrangers. Là où chacun cherche à sauver sa fortune en la mettant à l’abri ailleurs, la patrie devient une simple adresse administrative.
Et pourtant tout commence par un geste minuscule : accepter de contribuer à ce qui nous dépasse. Peut-être est-ce cela, finalement, la première forme du patriotisme. Non pas les grands discours, mais cette décision très simple de ne pas cacher son argent loin de la terre où il a été gagné.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

TRÉSORERIE ET SALAIRE

Il est des États qui ressemblent à ces grandes maisons familiales où l’on parle beaucoup d’héritage et de richesses, tandis que, le premier du mois venu, on fouille les tiroirs pour payer le sac de maïs ou le loyer. Ainsi va la paie des fonctionnaires dans plusieurs pays d’Afrique : non point toujours faute de richesse, mais faute d’argent visible, de cet argent qui circule comme le sang dans les veines de l’État.
Les budgets, sur le papier, sont magnifiques. Ils ressemblent à ces jardins dessinés sur les plans des architectes : allées droites, bassins tranquilles, arbres alignés. Mais la réalité ressemble davantage à une saison de sécheresse. Les recettes arrivent au Trésor par à-coups, comme des pluies rares sur une terre fatiguée. Dans bien des pays, l’économie demeure largement informelle : l’impôt se dérobe comme une ombre dans la lumière du soir. L’État attend, guette, espère. Pendant ce temps, la fin du mois approche avec la régularité d’une marée à Moanda ou à Pointe noire.

En RDC, cette tension prend parfois la forme d’un paradoxe presque tragique. Le pays est riche d’un sous-sol prodigieux. Là-bas, les minerais dorment sous les herbes protéinées, comme des trésors ancestraux. Mais entre ces richesses enfouies et la paie d’un instituteur à Gemena ou à Dekese, il y a tout un labyrinthe administratif, politique et humain où l’argent se perd, se retarde, s’égare.
Car la machine de l’État n’est pas un fleuve limpide ; c’est souvent un delta aux mille bras. Le ministère du Budget prépare les chiffres, le ministère des Finances calcule les ressources, le Trésor organise les paiements, la banque centrale ouvre ses coffres, les banques commerciales distribuent les fonds. À chaque étape, l’argent s’arrête, hésite, se fige un instant comme une eau qui rencontre une digue invisible. Et ce simple instant se décline parfois des semaines.
Il faut ajouter à cela ce que l’histoire laisse derrière elle comme un parfum tenace. Sous le long règne de Mobutu Sese Seko, l’administration avait pris l’habitude de vivre dans une sorte de pénurie chronique.
Les salaires arrivaient tard, maigres, parfois imprévisibles. Les fonctionnaires apprirent alors à survivre autrement : un petit commerce au coin de la rue, une activité parallèle, une solidarité familiale. Ainsi s’installa une étrange normalité où l’État promettait le salaire comme on promet la pluie : avec sincérité peut-être, mais sans certitude.
À ces héritages s’ajoutent les ombres de la gouvernance. Dans certains fichiers administratifs apparaissent des noms qui n’ont ni visage ni bureau. Des fonctionnaires fantômes, silhouettes sans corps, absorbent une part de la masse salariale. L’argent destiné aux vivants se disperse alors comme une fumée. Et pourtant, il ne faut pas croire que tout se résume à la corruption ou au désordre. L’État doit aussi affronter des choix difficiles : la sécurité, les dettes, les routes, les urgences du moment. Lorsque les ressources se raréfient, les dépenses publiques deviennent des rivales silencieuses autour d’une même table. Et la paie des fonctionnaires attend son tour.
Ainsi le problème de trésorerie n’est pas seulement une question de chiffres. Il révèle quelque chose de plus profond : la fragilité d’un État qui cherche encore la cadence de son propre cœur financier. Les richesses sont là, immenses parfois, mais entre la mine et la paie mensuelle s’étend toute la distance qui sépare la promesse de la réalité. Et, pendant ce temps, les fonctionnaires regardent la fin du mois comme on regarde l’horizon : avec patience, mais aussi avec une inquiétude que seule l’habitude rend supportable.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

SE MOQUER DES CONGOLAIS

Il faut croire que le malheur congolais a trouvé ses chroniqueurs les plus zélés parmi ceux-là mêmes qui en furent les administrateurs appliqués. Joseph Kabila, que la justice de son pays a condamné à mort, parle aujourd’hui comme on se confesse, non pour avouer, mais pour corriger Dieu lui-même, dont il juge l’œuvre imparfaite.

Dans La Libre Belgique, ce lundi 23 mars 2026, il s’offre le luxe d’une innocence recomposée. Le voilà menacé, dit-il. Menacé ! Comme si l’histoire n’avait pas de mémoire, comme si les ruines pouvaient trembler devant l’architecte. Il se dit cible, il ne se dit jamais cause. C’est une pudeur nouvelle, une délicatesse de circonstance : on ne dérange pas les morts quand on parle des charniers.

Et voici que l’homme, jadis si peu bavard, découvre la vertu de la parole inquiète. Il ausculte le pays avec la gravité d’un médecin qui aurait lui-même inoculé la maladie. L’État, dit-il, ne protège plus. Mais de quelle protection parle-t-il ? Celle qui se négocie dans l’ombre, celle qui se délègue aux armes, celle qui se monnaie en fidélités précaires ? On croirait entendre un incendiaire se plaindre de la chaleur.

L’année 2019 devient dans sa bouche une sorte de chute originelle. Avant, la paix ; après, le chaos. Avant lui ou plutôt avec lui l’ordre ; après son départ, la désagrégation. Félix Tshisekedi, à qui il a laissé la bombe de l’infiltration tentaculaire, hérite ainsi du rôle commode de responsable universel, comme si le pouvoir se transmettait lavé de ses fautes, comme si les années pouvaient se découper au couteau sans emporter leurs complicités.

La « soudanisation », mot lourd comme une menace prophétique, surgit alors. On convoque les spectres étrangers pour mieux absoudre les responsabilités domestiques. Le pays se défait, dit-il ; mais qui donc en a patiemment desserré les liens, sinon ceux qui aujourd’hui s’étonnent de voir les coutures céder ? Sinon celui qui gérait sous la dictée du Rwanda.

Et voici le plus admirable : la mémoire. Elle devient dans sa bouche une œuvre d’art. On y polit les aspérités, on y efface les taches, on y redresse les silhouettes. Son règne fut marqué par la paix, dit-il. Les silences y sont plus éloquents que les mots. Ceux-ci couvrent les libertés contraintes, les fortunes subites de ses partisans, les fidélités achetées, les violences tolérées.
Il critique la guerre, lui qui en connut les bénéfices ; il prêche le dialogue, lui qui en fixa les limites en vue d’ouvrir les vannes pour les brassages et les mixages. Il invoque la Constitution comme on brandit une relique, et l’article 64 devient ce refuge commode où l’on abrite les rébellions trop visibles pour servir le Rwanda. Ainsi la subversion se fait devoir, et l’ambition se pare des vertus civiques. Il fallait oser ; il ose. Il ne manque à cette construction que la modestie, mais c’est un détail dans une œuvre de cette ampleur.

Sa présence à Goma ? Une mission de cohésion nationale, bien entendu. Il surveille le grand remplacement des autochtones. À relire ses propos dans l’interview, il y a dans son propos quelque chose qui confine à l’ironie.

En vérité, son objectif n’est pas de convaincre, mais d’imposer. Imposer une lecture, une mémoire. Le passé devient un territoire à reconquérir, non par les faits, mais par leur arrangement. On déplace les responsabilités comme on déplace des meubles trop lourds : avec effort, mais sans jamais changer la pièce.

Et le plus grave, peut-être, n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il suppose : que les Congolais n’entendent rien, ne voient rien, ne se souviennent de rien. Pas des Bundu dia Kongo, pas de Kamwina Nsapu, pas de Makobola, parmi ses funestes œuvres. C’est là, au fond, la seule constance du pouvoir : cette conviction tranquille que le peuple a une mémoire courte, on peut lui vendre, une fois encore, les débris du passé repeints aux couleurs de la paix.
Se moquer des Congolais ? Oui. Les prendre pour un peuple sans mémoire. Une erreur que l’histoire ne pardonne pas.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

IMPORTATIONS TOXIQUES

Il y a des faits qui, à première vue, semblent n’appartenir qu’aux marges de l’actualité, et qui pourtant disent tout d’un pays, d’un temps, d’une fatigue morale. Ainsi ces poissons avariés, interceptés à Kasumbalesa à la frontière de la RDC et la Zambie : l’événement paraît minuscule, presque trivial. Et cependant, il suffit de s’y arrêter un instant pour y lire une vérité plus vaste, plus inquiétante.
Car enfin, que s’est-il passé ? Rien d’autre, en apparence, que la tentative banale de faire circuler une marchandise impropre à la consommation. Mais derrière ce geste, il y a une décision. Et derrière cette décision, une conscience — ou plutôt son effacement. Quelqu’un, quelque part, a jugé acceptable que d’autres tombent malades, pourvu que le gain fût assuré. Il n’y a pas de scandale plus ordinaire, et peut-être pas de scandale plus grave.
On nous parle de normes, de contrôles, de règlements. Et certes, ils existent. Des agents veillent, des textes encadrent, des saisies ont lieu. Il faut leur rendre cette justice : sans eux, le pire serait quotidien. Mais il ne faut pas non plus se payer de mots. Ces dispositifs ne sont que des digues, et chacun voit bien qu’elles cèdent parfois, ou qu’elles sont contournées avec une habileté qui confine à l’habitude.

Ce qui trouble davantage, c’est cette manière dont le commerce s’est peu à peu déchargé de toute inquiétude morale. On dirait qu’il s’est construit comme un monde à part, où la responsabilité s’efface derrière les chiffres, où l’on ne voit plus les visages de ceux qui paieront le prix des compromis. Pourtant, il suffit d’un produit défectueux, d’un aliment corrompu, pour que la réalité reprenne ses droits : le corps souffre, et soudain l’abstraction économique se brise.

Il serait trop simple d’accuser seulement les individus. Le mal est plus diffus. Il tient à ces zones de faiblesse où le contrôle se relâche, où la nécessité économique sert d’excuse, où l’on finit par ne plus distinguer clairement ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Là se loge une forme d’indifférence qui, à force de se répéter, devient presque une seconde nature.
Et pourtant, tout n’est pas perdu. Le fait même que ces marchandises aient été saisies prouve qu’il subsiste des résistances, des hommes qui refusent de fermer les yeux. C’est peu, dira-t-on. C’est beaucoup, si l’on songe à la facilité avec laquelle on pourrait céder.
Au fond, la question est simple, et elle ne relève d’aucune théorie compliquée : peut-on accepter que la recherche du profit justifie le risque infligé à autrui ? Tant que cette question ne recevra pas une réponse claire, incarnée dans les actes autant que dans les lois, nous continuerons de vivre dans cet entre-deux, où la vigilance existe, mais où la tentation de la contourner demeure.
Le commerce, après tout, n’est pas une abstraction. Il est fait d’hommes, de choix, de renoncements. Et c’est peut-être là que tout se joue : dans cette part silencieuse où chacun décide, sans témoin, de ce qu’il est prêt à tolérer — pour lui-même, et pour les autres.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.