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Quand l’Éloquence se Dégonfle

Le détenu KAMIZELO alias Maîtrisable, n’aura malheureusement pas cette étoffe-là. On l’annonçait philosophe, stratège du verbe, esprit affûté capable d’ébranler les certitudes. J’attendais une parole ciselée, une orthophonie à couper le souffle, une démonstration qui impose le respect même à l’adversaire.
Rien de tout cela.
La mécanique verbale se grippe. Les phrases se disloquent. La diction heurte l’oreille. La syntaxe vacille au point de trahir l’absence de discipline intellectuelle. Un philosophe ne maltraite pas la langue ; il la dompte. Il la polit. Il en fait une arme de précision. Ici, elle ressemble davantage à un outil mal affûté.
Et que dire de la posture ?
Devant la barre, le corps parle autant que les mots. Regard fuyant. Gestuelle désordonnée. Instabilité perceptible. L’homme ne semble pas habiter son argumentation avec sérénité. Or, lorsqu’on défend une vérité, on la porte avec aplomb. Quand la conscience est limpide, le maintien l’est aussi.
Mais le plus révélateur demeure la pauvreté du fond.
Transformer la question du mariage religieux ou civil du Chef de l’État en enjeu républicain relève d’une diversion manifeste. J’ai moi-même vu, comme certains citoyens, les images du mariage présidentiel circuler dans la presse et sur les réseaux sociaux. L’événement quoique restreint, a eu lieu. Transparent. Assumé.
Et supposons même l’inverse.
En quoi l’absence d’un mariage religieux mettrait-elle la République en péril ? La Constitution ne se célèbre ni à l’église ni à la mosquée. Elle se fonde sur le suffrage universel et l’État de droit.
François Hollande a dirigé la France sans que sa situation conjugale ne provoque un séisme institutionnel. La France ne s’est pas effondrée. Son économie n’a pas suspendu son cours. Ses institutions ont continué de fonctionner avec rigueur.
Dans nombre de démocraties, des dirigeants ont gouverné en étant divorcés, remariés civilement ou vivant en union libre. Le monde n’a pas cessé de tourner pour autant.
Le débat républicain mérite mieux que des insinuations matrimoniales.
Il exige des arguments économiques, sociaux, diplomatiques.
Il réclame des chiffres, des propositions, des alternatives.
S’attaquer à la vie privée faute de mieux, c’est souvent le signe que l’on manque de profondeur politique.
Une nation ne se construit pas sur des rumeurs.
Elle avance par la solidité des idées.

ZADAIN KASONGO T.

La République face à l’Incitation à la Haine

Il ne s’agit plus d’émotion.
Il s’agit de droit.
Il s’agit de République.
Depuis plusieurs jours, circulent sur les réseaux sociaux congolais des déclarations publiques appelant explicitement à la stigmatisation d’une communauté ethnique déterminée, au motif qu’elle partage l’origine du Président de la République. Ces propos ne relèvent ni de l’opinion ni du débat démocratique. Ils constituent une incitation à la haine.
Or, l’incitation à la haine n’est pas une simple dérive morale. Elle est une infraction.
La Constitution de la République Démocratique du Congo consacre l’égalité de tous les citoyens sans distinction d’origine, d’ethnie ou de province. Elle interdit toute discrimination et garantit la cohésion nationale. Appeler publiquement à la marginalisation ou à la violence contre une communauté constitue une violation directe de ces principes fondamentaux.
L’histoire récente du pays devrait suffire à dissuader toute tentation dangereuse. Les événements de 1992 au Katanga démontrent que les discours identitaires peuvent rapidement dégénérer en violences collectives et en déplacements forcés. L’expérience internationale, notamment sous la propagande orchestrée par Joseph Goebbels dans l’Allemagne nazie, rappelle que la banalisation du discours haineux précède souvent les politiques d’exclusion.
Le rôle des médias, reconnu comme pilier de la démocratie, implique des obligations : vérification des faits, neutralité, responsabilité sociale. La liberté d’expression, garantie par la Constitution, n’est pas absolue. Elle connaît des limites lorsqu’elle porte atteinte à l’ordre public, à la dignité humaine ou à la sécurité collective.
Menacer « d’enfer » ou de « feu » les ressortissants d’une ethnie constitue un discours de stigmatisation susceptible d’engendrer des violences. Ce type de déclaration peut juridiquement être qualifié d’incitation à la discrimination ou à la haine, selon les dispositions pénales en vigueur.
Il appartient :
• Aux autorités judiciaires d’examiner ces faits avec rigueur.
• Aux instances de régulation des médias de rappeler les normes professionnelles.
• Aux organisations de défense des droits humains d’agir en prévention et non uniquement en réaction.
• À la société civile de refuser la banalisation.
La République Démocratique du Congo est une nation plurielle. Sa stabilité repose sur l’égalité de traitement de ses citoyens et sur le rejet de toute hiérarchisation ethnique.
La responsabilité politique impose de dénoncer clairement ces dérives.
La responsabilité juridique impose d’y répondre conformément à la loi.
Car la tolérance du discours de haine affaiblit l’État de droit.
Et un État de droit affaibli ouvre la voie aux crises que l’on prétend ensuite déplorer.
Il ne s’agit pas de protéger une ethnie.
Il s’agit de protéger la République.
ZADAIN KASONGO T.

Avant que le Feu ne Parle

Il est des saisons dans l’histoire où l’air devient lourd sans que l’on voie encore la fumée.
Les anciens savaient reconnaître ces signes : les paroles se durcissent, les regards se ferment, les murmures deviennent slogans. Et la foule, peu à peu, s’habitue à l’inacceptable.
Aujourd’hui, une campagne insidieuse d’incitation à la haine progresse sous nos yeux. Elle ne marche pas en uniforme. Elle ne brandit pas d’armes. Elle avance par le verbe. Par l’image. Par la répétition. Elle se cache derrière des micros, se dissimule sous des prétextes de mise en garde, se pare du masque de la lucidité.
Mais l’histoire enseigne que les catastrophes commencent rarement par le fracas des armes. Elles commencent par l’accoutumance au poison.
En 1992, au Katanga, l’épuration ne surgit pas comme un éclair dans un ciel serein. Elle fut précédée de discours, de désignations, d’une rhétorique qui transforma des compatriotes en étrangers intérieurs. Les mots préparèrent les routes de l’exil.

Dans l’Europe des années 1930, Joseph Goebbels démontra que la propagande, répétée avec méthode, pouvait façonner les consciences d’un peuple entier. Aux côtés de Hermann Göring et de Heinrich Himmler, il érigea le mensonge en doctrine, la désignation d’un ennemi en politique d’État. Avant les camps, il y eut les discours. Avant les persécutions, il y eut la banalisation.
L’histoire africaine elle-même porte la cicatrice d’une radio devenue arme, lorsque les ondes, au lieu d’unir, appelèrent à la traque.
Avons-nous donc si vite oublié ?
Aujourd’hui, dans notre République riche de plus de 450 ethnies, certains se permettent de promettre le feu et l’enfer à une communauté bien définie. Son tort ? Partager l’origine du Chef de l’État.
Depuis quand la naissance constitue-t-elle une faute ?
Depuis quand l’identité devient-elle verdict ?
Ceux qui prononcent ces paroles savent ce qu’ils font. Nul ne peut ignorer la puissance des mots dans une société fragilisée. Nul ne peut feindre l’innocence lorsqu’il désigne une cible. Chaque phrase devient une braise. Chaque vidéo virale devient une étincelle.
Et lorsque la maison brûle, il est toujours trop tard pour accuser le vent.
Le journalisme n’est pas un théâtre d’exaltation. Ce n’est pas un concours de décibels. C’est une magistrature morale. Il exige rigueur, responsabilité, mesure. Celui qui tient le micro tient une parcelle du destin collectif.
Si nous laissons la parole devenir torche, la République deviendra bûcher.
Il est encore temps.
Temps de rappeler que la diversité congolaise est une richesse et non une fracture.
Temps de rappeler que la nation n’est pas une addition d’ethnies, mais une communauté de destin.
Temps d’éteindre les braises avant qu’elles ne réclament leur tribut.
Car l’histoire est implacable :
elle ne pardonne pas aux peuples qui ignorent les signes avant-coureurs.

ZADAIN KASONGO T.

Les Braises du Verbe

Il est des incendies qui ne naissent pas du hasard, mais des mots.
Des mots lancés comme des étincelles dans une saison sèche.
Des mots prononcés avec un sourire, un ton faussement préventif, mais dont la charge est explosive.
Une campagne insidieuse d’incitation à la haine se déroule sous nos yeux. Elle progresse à pas feutrés, s’infiltre dans les téléphones, circule sur les réseaux sociaux, s’installe dans les salons et les marchés. Et pourtant, un silence pesant l’accompagne. Comme si l’habitude du tumulte avait fini par anesthésier les consciences.
Certains individus, drapés du titre de journaliste, galvaudent un métier qui devrait être sacerdoce. Ils manipulent le micro comme on agite une torche. Ils filment non pour éclairer, mais pour désigner. Non pour informer, mais pour attiser. Ils prétendent avertir une communauté « du choc qui l’attend », comme si l’annonce du malheur devenait une mission civique.
Mais l’histoire nous a déjà enseigné où mènent ces avertissements venimeux.

En 1992, au Katanga, ce ne sont pas d’abord les machettes qui ont parlé. Ce sont les mots. Les discours. Les rumeurs savamment entretenues. L’« autre » fut progressivement désigné comme intrus, comme menace, comme poids à retrancher du corps social. Puis vinrent les expulsions, les humiliations, les trains de l’exil. L’épuration ne surgit jamais sans préface verbale.
Plus loin encore, l’histoire universelle porte les cicatrices des propagandes méthodiques. Dans l’Allemagne du IIIᵉ Reich, Joseph Goebbels perfectionna l’art de transformer le mensonge en vérité admise par répétition. Aux côtés de Hermann Göring et de Heinrich Himmler, il démontra qu’il n’est nul besoin d’armes au début : il suffit de conditionner les esprits, de désigner un bouc émissaire, d’installer la peur. Le reste suit presque mécaniquement.
Le Rwanda de 1994 nous a aussi appris qu’une radio peut devenir plus meurtrière qu’un arsenal militaire. Les ondes, lorsqu’elles se font venin, transforment des voisins en ennemis.
Faut-il attendre que le feu prenne pour appeler les pompiers ?
Les organisations de défense des droits humains doivent-elles toujours surgir après l’embrasement, comptant les cendres et rédigeant les rapports posthumes ?
Aujourd’hui, en République Démocratique du Congo, pays aux plus de 450 ethnies, richesse vivante de notre mosaïque nationale, voilà qu’un prétendu homme de média promet l’enfer aux ressortissants d’une communauté précise. Leur crime ? Partager l’origine du Président de la République.
Depuis quand la naissance devient-elle culpabilité ?
Depuis quand l’appartenance devient-elle sentence ?

L’ampleur et la facilité d’accès aux moyens de communication offrent désormais une tribune à chaque troubadour en quête de notoriété. La viralité tient lieu de compétence. Le vacarme remplace la rigueur. Deux ou trois phrases jetées à haute voix suffisent à certains pour s’autoproclamer journalistes.
Mais le journalisme n’est pas une clameur.
C’est une exigence.
Une discipline.
Un engagement envers la vérité.
Il devrait demeurer un art d’élégance, certes, mais surtout un sanctuaire de responsabilité. Car la parole publique n’est pas neutre. Elle façonne l’imaginaire collectif. Elle peut bâtir la paix ou préparer les fosses.
Promettre le feu à une ethnie, c’est déjà allumer une allumette.
Désigner un groupe comme cible, c’est fissurer la République.
Il n’est pas trop tard pour prévenir le danger.
Il n’est pas trop tard pour rappeler que notre diversité n’est pas une menace mais une force.
Il n’est pas trop tard pour exiger que le micro cesse d’être torche et redevienne lumière.
Car les nations ne s’effondrent pas seulement sous les coups des armes.
Elles se fissurent d’abord sous les coups des mots.

ZADAIN KASONGO T.

CONFLIT D’ALLÉGEANCES

Il est des mots qui ont l’air abstrait et qui pourtant saignent. « Conflit d’allégeances » : formule de juriste, presque sèche, qui cache en réalité un drame moral. Car ce dont il s’agit, au fond, ce n’est pas d’un débat de constitutionnalistes, mais d’une fidélité partagée, déchirée, parfois trahie.
Servir l’État, voilà l’engagement solennel. Mais quel État ? Une entité morale qui oblige à l’impartialité ? Ou bien une machine fragile que chacun, une fois aux commandes, croit devoir consolider en s’entourant des siens ? L’intérêt général est invoqué comme une prière. Pourtant, dans le secret des décisions, l’homme public n’est jamais seul : derrière lui se tiennent sa famille, son clan, son ethnie, avec leurs attentes, leurs blessures, leurs exigences muettes. On gouverne rarement en solitaire ; on gouverne sous le regard de ceux à qui l’on appartient.
Le Congo-Kinshasa, né d’une histoire imposée à la fin du XIXe siècle, n’a pas choisi d’être un État avant d’en porter le nom. Il fut d’abord un territoire décrété, puis une nation proclamée. Entre ces deux moments, il y a eu l’épreuve du temps, et ce long travail inachevé par lequel des peuples divers apprennent à se reconnaître un destin commun. L’histoire coloniale a rassemblé sans consulter ; l’indépendance a hérité sans toujours réconcilier.
Dans les sociétés anciennes de notre pays, l’appartenance n’était pas une opinion mais une évidence. On naissait dans une communauté comme on naît dans une langue. Le lien du sang, le territoire des ancêtres, la mémoire partagée donnaient à chacun sa place. Ces sociétés n’étaient ni idylliques ni uniformes ; elles connaissaient leurs conflits et leurs hiérarchies. Mais elles offraient une cohérence : l’individu savait à qui il devait sa loyauté.
L’État moderne a introduit une autre exigence : l’égalité abstraite des citoyens, indépendamment de leurs origines. Il demande au responsable politique d’oublier ses attaches particulières lorsqu’il décide au nom de tous. Or l’oubli n’est pas si facile. La fidélité communautaire rassure ; elle offre un sol ferme dans un univers politique instable. Elle promet la reconnaissance et la protection. L’impartialité, elle, est une vertu austère. Elle exige un arrachement.
Lorsque l’accès au pouvoir est perçu comme une chance de « servir les siens », la fonction publique devient un patrimoine à redistribuer. On ne parle plus de mandat, mais de tour. « Tour yetu, sous Kabila Laurent Désiré », « Beto na betu, sous Kasa-vubu» « Pouvoir na biso, sous Mobutu », « Bukalenga bwetu, sous Tshisekedi » À chacun son moment, à chacun sa part. Cette logique n’est pas née d’hier ; elle plonge ses racines dans des habitudes anciennes de solidarité et de réciprocité. Mais transposée dans l’État moderne, elle engendre l’injustice et nourrit la défiance.
Les élections ont instauré des procédures ; elles n’ont pas encore garanti les vertus. La démocratie représentative suppose des élus capables de se hisser au-dessus de leurs appartenances premières où ils ont été élus. On ne peut pas leur demander d’ignorer leurs électeurs.

Il serait trop simple d’opposer la tradition et la modernité, comme si l’une était pure et l’autre corrompue. La vérité est plus inconfortable : le responsable politique congolais vit à la frontière de deux univers normatifs. Il doit répondre aux attentes de sa communauté sans trahir la promesse d’égalité faite à la nation tout entière. C’est dans cet entre-deux que naît le conflit d’allégeances.
La question n’est donc pas de choisir entre l’ethnie et l’État, mais de savoir si l’État peut devenir un espace où les fidélités particulières ne sont plus des rivales, mais des composantes reconnues d’un bien commun supérieur. Il faudrait que l’intérêt général cesse d’être un mot solennel pour devenir une discipline intérieure. Alors seulement la loyauté cessera d’être divisée. Alors seulement le pouvoir ne sera plus un butin, mais une charge.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE CULTE DE LA PERSONNALITÉ

Il est des chants qui semblent naître du cœur même de la cité. À Kinshasa, certains chansonniers égrènent dans leurs mélodies des noms de personnalités, comme on égrène des perles. Pour le passant qui n’a qu’une vague idée de notre culture, cela peut paraître banal, ou même superficiel. Mais sous cette apparente légèreté, se dessine une réalité plus profonde : le retour, sous d’autres formes, d’un culte de la personnalité.

Dans les sociétés anciennes, les chants d’hommage au roi ou au chef n’étaient pas de simples divertissements. Ils se tissaient à la cour, devant les notables, et mêlaient la louange et la satire, la mémoire et la leçon morale. Chaque parole était pesée, chaque compliment nuancé par la sagesse de ceux qui connaissaient le monde et ses règles. Le chef n’était pas seulement acclamé : il était rappelé à ses devoirs. Le chansonnier, pour sa part, n’était pas un flatteur servile. C’était un sage, un guide discret mais vigilant, aimé et craint, porteur de la conscience collective.

Lorsque Mobutu Sese Seko prit le pouvoir, ce délicat équilibre se rompit. L’art du chansonnier fut dévoyé. La critique, la sagesse, la nuance furent évincées, ne subsistait que la louange. Les chansons devinrent des instruments de glorification du chef de l’État, parfois au service d’actions absurdes et coûteuses. La tradition, fragile, fut travestie en propagande.

Avec la chute de Mobutu, la pratique évolua encore. Le libanga, mot lingala signifiant littéralement « caillou », prit un sens nouveau. Il désigne aujourd’hui la transaction où un artiste vend sa voix, son espace de parole, contre rémunération. Le prix dépend de sa notoriété et de l’audience de son orchestre. Le libanga n’est plus simplement un chant : il devient instrument de communication, outil de promotion politique, parfois d’influence sociale.

Dans ces transactions, la responsabilité est partagée. Le chansonnier cherche la visibilité et le revenu. Le politicien cherche la gloire et la reconnaissance. Et parfois, ces échanges sont instrumentalisés. À l’époque de Mobutu, certains agents de renseignements utilisèrent la musique pour manipuler l’opinion, mobiliser les jeunes, ou nuire à leurs adversaires réfugiés à l’étranger. Dans les années 2000, d’anciens dignitaires ont recouru à des chanteuses proches du pouvoir pour redorer leur image auprès de Laurent-Désiré Kabila. Le rôle moral du chansonnier, jadis protecteur de la sagesse collective, se trouva ainsi compromis.

Il serait injuste de nier leur talent et leur influence. Mais ce pouvoir de popularité, s’il est utilisé sans discernement, devient un instrument de flatterie intéressée, et parfois de complicité. Le culte de la personnalité, sous ses formes anciennes comme modernes, continue de façonner nos esprits, parfois au détriment de la critique et de la liberté de conscience.

Le mobutisme a marqué la pensée congolaise d’une empreinte profonde : idéologisation, intolérance, répression, culte de la dépendance.
La tradition culturelle, elle, a toujours tenté de résister, de rappeler que le chant doit éclairer, non aveugler. Aujourd’hui, il est nécessaire d’observer la manière dont les chansonniers participent à la vie politique. Leur voix peut élever, informer, guider. Mais elle peut aussi flatter, manipuler, anesthésier la conscience populaire. Le choix est le leur, et le nôtre : écouter avec discernement ou se laisser emporter par les mélodies trompeuses.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

FAUSSE FACTURATION

On prononce ces mots comme on évoque une habitude fâcheuse, presque banale : fausse facturation. Il y aurait, croit-on, des chiffres légèrement déplacés, des colonnes subtilement alourdies, quelques signatures apposées sans trop regarder. Rien que de très administratif. Rien que de très humain, dira-t-on avec indulgence. Et pourtant, la facture n’est pas un simple papier. Elle est la trace écrite d’un engagement. Elle dit : « Ceci a été fait. Ceci est dû. » Elle engage deux consciences, non seulement deux comptes. Quand elle ment, ce n’est pas seulement la comptabilité qui se trouble, c’est la parole donnée qui se dérobe.

On falsifie une facture comme on maquille une vérité dans les rues de la Gombe. On ajoute une ligne, on gonfle un montant, on invente une prestation. Le geste paraît technique ; il est moral. Il suppose que l’on accepte de faire passer son intérêt avant la justice due à l’autre, avant la communauté dont les fonds, parfois, ont été confiés à notre vigilance. Il suppose surtout que l’on s’habitue à ce léger déplacement intérieur par lequel on cesse de se sentir lié par ce que l’on atteste.

Dans les projets publics en RDC, la faute s’alourdit encore. Ce ne sont plus seulement deux contractants qui se trompent ou se trahissent : c’est une collectivité entière qui est lésée. Une route moins solide dans l’Ouest, une école inachevée au Sud, un hôpital aux équipements manquants au Nord du pays. Derrière chaque facture falsifiée, il y a une promesse faite aux plus fragiles qui ne sera pas tenue. L’encre sèche sur le document, mais la confiance, elle, se dissout.

Dans les ministères, on parle volontiers de transparence, de conformité, de régularité. Ces mots semblent froids. Ils sont pourtant les gardiens silencieux d’un bien plus précieux que l’argent : la confiance publique. La facturation régulière n’est pas une vertu spectaculaire ; elle n’a rien d’héroïque. Elle est cette fidélité quotidienne aux règles communes, cette discipline discrète par laquelle une société tient debout sans trop de bruit.

La fausse facturation n’est donc pas une simple fraude technique. Elle est une brèche ouverte dans le pacte social. Elle apprend à ceux qui s’y livrent que la règle peut être contournée sans conséquence jusqu’au jour où plus personne ne croit aux règles. Et lorsque la confiance s’effondre, les institutions, si solides qu’elles paraissent, ne sont plus que des façades.

Il faudrait se souvenir que la vérité, même comptable, n’est jamais insignifiante. Elle est ce fil ténu qui relie les consciences et empêche le monde commun de se défaire. Là où la facture dit vrai, l’échange demeure possible. Là où elle ment, c’est tout un ordre de relations humaines qui vacille en RDC.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE POIDS DE L’INCERTITUDE

On a beau chercher, on ne peut échapper à cette évidence : dans la vie sociale et institutionnelle congolaise, la corruption, la croyance, la prédation et la violence se tiennent là, comme des compagnes silencieuses mais constantes. Elles traversent le temps, s’inscrivent dans les habitudes, et l’on finit par se demander si elles ne font pas partie de ce que l’on pourrait appeler la culture politique, cette mémoire secrète et presque tangible qui structure l’action des hommes au pouvoir.

La notion de culture politique, née dans le tumulte des indépendances, tente de décrire ce qui fait que certains peuples subissent ou participent aux pouvoirs qu’ils se donnent ou qui leur sont imposés. Almond et Verba, en 1963, proposèrent leur typologie : la culture paroissiale, la culture de sujétion, la culture de participation, et chacun peut y trouver un écho dans l’histoire congolaise. La culture paroissiale, qui confond les rôles religieux et politiques, se reconnaît dans les symboles anciens des royaumes et empires, réutilisés par ceux qui gouvernent aujourd’hui. La culture de sujétion, héritage colonial, oblige toujours à saluer l’autorité, à s’incliner, à reconnaître, dans les gestes quotidiens, la supériorité du chef désigné par « excellence ». Quant à la culture de participation, elle survit difficilement, bridée par la langue, par la centralisation du pouvoir, par cette manière qu’ont certains hommes de confondre la direction du pays avec leur propre personne.
Il ne faut pas croire qu’une définition simple suffise. Savoir comment fonctionne l’État, connaître ses institutions, ne fait pas de nous des participants ; cela ne fait que dresser un profil de compétence. La culture politique est plus subtile : elle est un ensemble d’idées, de valeurs, de symboles, de comportements qui régulent l’action, la contiennent et la révèlent, parfois malgré nous.
Pour observer cette culture, il faut des marqueurs, des signes tangibles qui indiquent le lien entre le geste et l’esprit qui le motive. Quatre se détachent : la corruption, la croyance, la prédation et la violence. Ces comportements ne sont pas seulement visibles, ils sont signifiants, porteurs d’une morale implicite, parfois inversée.
La violence, d’abord, qui frappe et humilie, qui impose la peur et le silence. Elle se manifeste dans des lieux connus des seuls initiés, où l’ordre vient toujours d’en haut et où l’exécutant peut satisfaire son propre désir de domination. Qu’il obéisse ou qu’il prenne l’initiative, le geste est lourd de sens, visible dans la chair et l’esprit de la victime. Il existe des règles, parfois absurdes : hommes contre hommes, femmes contre femmes, mais elles sont transgressées et chaque transgression ajoute à l’horreur. La violence est un langage, un code que tous comprennent sans l’écrire.

La croyance, ensuite, qui traverse l’individu et l’autorité, et qui justifie les échecs comme les succès. « Si Dieu veut… », « La volonté du Très-Haut sera faite… » Ces phrases disent plus qu’elles ne paraissent ; elles disent la dépendance à un ordre invisible et, en même temps, la maîtrise de son destin, tant que l’on respecte les signes et les présences sacrées. Le pouvoir se lit dans le ciel, et la terre s’incline devant ce que l’homme croit devoir advenir.
La prédation, elle, est plus mesurée, plus froide, mais non moins signifiante. Elle consiste à s’approprier, à accumuler, à transformer l’État en instrument d’enrichissement personnel, tout en sachant que l’injustice doit se plier à des contraintes : respecter la hiérarchie, ne pas offenser les supérieurs, préserver le système qui rend la prédation possible. Tout est calcul, tout est ritualisé, et la durée de ces pratiques en dit long sur la permanence des comportements humains.
La corruption enfin, subtile, invisible parfois, qui transforme l’échange en lien social. Elle peut prendre l’argent, le cadeau, ou le service rendu, et elle ne se contente pas de l’utile ; elle façonne les relations, assouplit la morale, crée de nouvelles obligations et de nouveaux privilèges. Le corrupteur et le corrompu s’y retrouvent, liés par le secret, par la confiance, par la reconnaissance mutuelle.

Tous ces marqueurs, violence, croyance, prédation, corruption, témoignent d’une vérité sombre : l’homme au pouvoir est modelé autant par l’histoire que par l’institution, par la culture politique que par la peur et le désir. Ces pratiques ne sont pas seulement des anomalies ; elles sont des instruments de maintien du système, et comprendre leur structure, c’est comprendre l’âme politique du Congo.
Et l’on reste là, méditatif, conscient que tout geste, tout énoncé, toute décision, est un reflet de cette longue chaîne où s’emmêlent l’héritage, la volonté et le hasard.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA DÉRIVE DES ÉLITES FRAGMENTS D’UN SÉJOUR AU CONGO

Sous ce titre vient de paraître fin 2025 aux Éditions Bala à Ottawa un carnet de voyage de José Tshisungu wa Tshisungu, déjà auteur d’une trentaine de livres, un texte à la fois récit, méditation politique et pamphlet. L’auteur entreprend une inspection rigoureuse de la chose publique et de ses acteurs en RDC, son pays natal. Sa critique d’une rare acuité n’épargne personne : elle se présente comme un acte d’amour, un geste de lucidité destiné à préparer un avenir plus juste et un horizon plus clair pour tous. À travers les questions vitales qu’il soulève et qui s’entrecroisent se dessine une pensée nationaliste, profondément empreinte de patriotisme, dont l’écho hantera longtemps le lecteur et la lectrice.
Avec l’autorisation de l’éditeur, nous publions un extrait du livre de la page 15 à 16.

« LE GOUVERNEUR AU BORD DU GOUFFRE
4 mars. Peut-il encore se regarder dans un miroir sans sentir ce goût de fer dans la bouche ? Gouverneur de Kinshasa, oui… ou funambule au-dessus d’un gouffre creusé par l’incompétence, la rapine et les promesses trahies. Chaque pas claque comme un coup de fouet.
Sa ville s’effiloche. Les ruelles vomissent leurs ordures. Les avenues ressemblent à des cicatrices béantes. Les nuits, à des trous noirs où l’espoir s’égare. La ville respire la poussière comme d’autres sniffent leur poison : elle sent la ruine, la combine et les lendemains étouffés. Les habitants rêvent d’un roc et voient un homme qui titube.
Dans les marchés, ça chuchote, ça ricane :
— À quoi bon un gouverneur qui vacille plus que nous ?
Les opposants, eux, sablent le champagne :
— Il doit partir ! Il a trahi !
Du palais présidentiel, on lui jette des miettes rhétoriques — « des efforts à saluer », « une volonté à canaliser » — la politesse comme cache-misère. Pour eux, il est déjà englouti dans la vase. Les rapports s’empilent sur son bureau, mais les colonnes de chiffres n’arrêtent ni les coupures d’électricité ni les émeutes. Le peuple, lui, détourne la tête ou lance des phrases qui brûlent :
— Poète de la misère !
— Même les rats se paient sa tête dans les rigoles !

 Dans L’Étoile kinoise, il lit : « Un gouverneur dans le brouillard. Vertiges du pouvoir et colère du macadam. » Le brouillard, il connaît. Pendant qu’il hésite, les rats tiennent conseil, et parfois, ils gouvernent mieux que les hommes. Pourtant, dans les recoins que personne ne regarde, quelque chose résiste : quelques comptes se redressent, la sécurité reprend un souffle, des lampadaires solaires arrachent à la nuit leurs premiers éclats, un vieux camion de pompiers tousse, mais roule encore.
Des miettes, oui. Mais parfois, les miettes suffisent à empêcher la chute. Gouverner ici, c’est choisir : s’appuyer sur les autres et mourir d’inertie, ou agir seul et s’épuiser jusqu’à la corde. La ville, elle, continue de brûler, d’aimer, de trahir. Il tient. Pas par orgueil — l’orgueil est un luxe — mais parce que céder, c’est signer l’acte de décès collectif.
 Derrière les rires jaunes, il reste des attentes. Dans certains regards, une braise obstinée demande encore un souffle.

Un soir, en pleine tempête politique, son vice-gouverneur murmure :
— Une nuit sans lumière nous poursuit.
Oui, il doute, mais reste debout. Un matin seul face à sa tasse de café froid, il souffle :
— Le pouvoir, ce n’est pas un sceptre. C’est un fardeau qu’on vous jette sur le dos pour voir si vous cassez.
Il vacille, mais avance. Car s’il tombe, ce n’est pas lui seul qui s’écrase : c’est Kinshasa entière qui s’effondre dans la poussière. Et cela, il ne le supporterait pas. Jusqu’à quand tiendra-t-il ? Nul ne le sait. Mais ici, il comprend une chose : le choix n’existe pas.

Omer Minga

LE NAIN POLITIQUE

Un nain politique n’est pas une injure, mais une métaphore. Il ne s’agit pas d’une taille mesurée en centimètres, mais d’une envergure mesurée en idées. Il est ce qu’il est : un esprit rétréci dans un monde qui exige hauteur et profondeur.
De même que certains refusent de grandir intérieurement, le nain politique refuse d’élargir sa pensée. Il se recroqueville dans ses certitudes comme dans une forteresse étroite. Son raisonnement ressemble à ces maisons construites sans fondations solides : les syllogismes qu’il érige tiennent à peine debout. Les prémisses ignorent la logique, les conclusions ignorent la réalité.
Dans tous les secteurs de la vie, il existe des esprits courts. Mais en politique, la petitesse devient dangereuse. Car la politique exige la vision. Gouverner, c’est voir plus loin que l’instant. C’est anticiper les crises, comprendre les dynamiques sociales, mesurer l’impact des décisions sur les générations futures.
Le véritable homme d’État est un veilleur : il scrute l’horizon. Le nain politique, lui, ne voit que ses pieds.
Le nain de l’opposition
Dans l’opposition, la petitesse se manifeste par l’absence d’idéologie solide. L’opposition devrait être une alternative structurée, nourrie de propositions, animée par une vision cohérente. Mais le nain politique s’oppose par réflexe, non par réflexion.
Qu’il pleuve abondamment et que les rivières débordent, il y verra la faute du régime.
Qu’une sécheresse frappe les campagnes, il accusera encore le pouvoir.
Que la sélection nationale perde un match décisif, la responsabilité sera politique.
Ainsi, tout événement devient une arme. Le dérèglement climatique ? Une conséquence de la gouvernance. Une défaite sportive ? Un complot d’État. Une panne d’électricité ? Une preuve irréfutable de l’incompétence totale.
Cette posture, au lieu d’éclairer le débat public, l’obscurcit. Elle transforme la critique en caricature. Or une opposition crédible ne se nourrit ni de haine ni d’idéologies séparatistes improvisées. Elle se nourrit de projets, de chiffres, d’alternatives réalistes.
Le nain du régime
Mais le pouvoir n’est pas épargné.
Le nain du régime est souvent plus discret, mais tout aussi nuisible. Il ne conteste pas : il bloque. Il empêche l’accès au chef, filtre les idées novatrices, étouffe les talents par peur de l’ombre qu’ils pourraient lui faire. Il se proclame proche des cercles décisionnels, alors que sa contribution est vide.
Son influence repose moins sur la compétence que sur la proximité affichée. Une photo prise aux côtés d’un ministre devient trophée. Une apparition dans un salon officiel devient titre de noblesse. Il parle beaucoup de « sérail », mais n’apporte ni stratégie ni vision.
Pendant ce temps, les réformes attendent. Les projets stagnent. Les opportunités se dissipent.
Le nain au cœur du pouvoir manque d’initiative. Il n’anticipe pas. Il réagit tardivement. Là où il faudrait planifier l’éducation pour vingt ans, il se contente d’organiser une cérémonie. Là où il faudrait repenser l’économie, il inaugure des plaques commémoratives.
Une petitesse partagée
La tragédie est là : la petitesse ne connaît ni majorité ni opposition. Elle traverse les camps, brouille les repères, alimente la confusion. Le débat cesse d’être un affrontement d’idées pour devenir un duel d’accusations.
Le peuple, lui, attend autre chose. Il attend des hommes et des femmes capables de dépasser leurs intérêts immédiats, d’élargir leurs analyses, de sortir des réflexes partisans.
Car la politique n’est pas un ring où l’on crie plus fort que l’autre. Elle est un art exigeant, celui de la prévoyance, de la mesure et du courage intellectuel.
Un nain politique n’est pas condamné à le rester — s’il accepte de grandir. Mais cela suppose un effort rare : reconnaître ses limites, apprendre, écouter, corriger.
Sans cela, la vie publique demeure prisonnière de ses petites tailles mentales.
Et une nation gouvernée par des esprits courts avance difficilement vers un horizon vaste.

ZADAIN KASONGO T