L’impatience du pouvoir

La politique a parfois ceci de singulier qu’elle ne laisse pas aux hommes le temps d’achever ce qu’ils ont commencé. À peine un dirigeant a-t-il engagé une œuvre qu’une partie de l’opinion s’interroge déjà sur son successeur. Notamment d’éventuels sans programme fiable pour la Nation. Comme si la démocratie ne consistait plus à évaluer une action, mais à organiser son interruption permanente.

Le président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est un homme. À ce titre, il est mortel. Cette évidence biologique ne mérite ni démonstration ni commentaire. Mais il est vivant. Il exerce les fonctions que lui confie la Constitution et poursuit un mandat que seul le peuple est appelé à juger dans les formes prévues par les institutions. Entre la certitude de la mort et l’exercice du pouvoir, il existe un espace que l’on appelle le temps politique. C’est ce temps-là que certains semblent refuser pour leurs intérêts. Lesquels intérêts n’ont pas reçu l’aval du peuple.

Il est étonnant d’observer combien la question du remplacement précède désormais celle du bilan. Dans toute société organisée, on commence par apprécier l’œuvre avant d’ouvrir le débat sur la succession. Chez nous, il arrive que la succession devienne un objectif en soi, indépendamment des résultats obtenus. Le débat quitte alors le terrain de la raison pour entrer dans celui de l’impatience. Y sont célèbres,incompétents, démagogues et autres frustrés. Ils ne lésinent point sur les méthodes propices à créer le chaos.

La démocratie ne saurait pourtant être confondue avec une agitation permanente. Elle n’est pas une mécanique destinée à produire de nouveaux visages au simple rythme des frustrations. Elle repose d’abord sur un principe plus exigeant : la souveraineté populaire éclairée par les faits. Un peuple ne choisit pas seulement entre des personnes ; il compare des visions, des réalisations, des projets et des capacités.

Personne ne prétend que la République démocratique du Congo manquerait d’hommes ou de femmes capables de gouverner demain. L’histoire d’une nation ne s’arrête jamais avec un seul dirigeant. Les générations se succèdent, les responsabilités changent de mains, les institutions demeurent. Mais cette évidence ne dispense pas d’une autre exigence, infiniment plus difficile : démontrer que l’alternative proposée constitue un progrès réel et non une simple alternance des visages.

La critique est indispensable à la démocratie. Elle empêche le pouvoir de se refermer sur lui-même. Mais la critique perd sa noblesse lorsqu’elle cesse d’être comparative. Elle ne peut se contenter d’affirmer qu’il faut remplacer ; elle doit établir pourquoi, par qui et pour quoi faire. Une démocratie adulte ne remplace pas un responsable par lassitude. Elle le remplace lorsqu’une offre politique supérieure convainc la majorité des citoyens.

L’histoire politique est remplie d’exemples où l’impatience collective a interrompu des dynamiques dont les effets n’étaient pas encore pleinement visibles. Les grandes transformations nationales exigent souvent davantage de persévérance que d’enthousiasme. Le temps des institutions n’est presque jamais celui des réseaux sociaux, où l’immédiateté tient lieu de réflexion et où l’émotion prétend parfois remplacer l’analyse.

Il est donc légitime d’interroger toute action gouvernementale. Il est légitime d’en relever les insuffisances, les erreurs ou les lenteurs. C’est même un devoir citoyen. Mais il est tout aussi légitime de reconnaître les avancées lorsqu’elles existent et de ne pas condamner un processus avant que son terme politique n’ait été atteint.

Une nation ne se construit pas dans la précipitation. Elle se construit dans la continuité des politiques publiques, dans la stabilité des institutions et dans la capacité des citoyens à distinguer le désir de changement de la nécessité du changement.

Le véritable débat n’est donc pas de savoir si Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est remplaçable. Tous les dirigeants le sont. La véritable question est ailleurs : l’alternative actuellement proposée offre-t-elle à la République démocratique du Congo une perspective objectivement supérieure à celle qui est aujourd’hui en cours ? Tant que cette démonstration n’est pas faite avec rigueur, le débat demeure davantage passionnel que politique.

Une démocratie solide ne change pas de cap parce que le vent souffle plus fort. Elle change de cap lorsqu’elle a acquis la conviction que l’horizon proposé est meilleur que celui qu’elle poursuit déjà. C’est à cette hauteur d’exigence que devrait désormais se situer notre débat public.

ZADAIN KASONGO T.

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